Le cas de l’Argentine, déjà largement dollarisée, attire aujourd’hui l’attention. Javier Milei, le nouveau président, avait promis lors de sa campagne une dollarisation totale et donc la fin du peso. Depuis son investiture, le projet est repoussé sine die. Il a laissé la place à une dévaluation massive du peso qui, à court terme, ne peut qu’alimenter l’inflation domestique. La suppression de la banque centrale n’est plus à l’ordre du jour.
L’ancrage d’un pays au dollar peut revêtir des formes variées. Une variété assez pratiquée dans les années 1990 était le currency board : un taux de change fixe par rapport à une monnaie de réserve (en l’occurrence, le dollar) et une création monétaire domestique dépendante des réserves de change du pays. Un ancrage plus intense consiste pour un pays à donner cours légal au dollar, à côté de la monnaie domestique (dollarisation partielle), voire à substituer totalement le dollar à la monnaie domestique (dollarisation totale).
Des tendances lourdes
En règle générale, l’ancrage au dollar est une réponse à une inflation galopante et à une perte de confiance dans la monnaie locale. Si l’objectif est clair, les résultats, eux, sont rarement à la hauteur. Car l’arrimage monétaire d’un pays émergent à la première puissance économique mondiale suppose, pour être viable, des réformes structurelles exigeantes et des conditions de soutenabilité rarement remplies.
L’Amérique latine n’a pas le monopole de la dollarisation, puisque le Liberia la pratique depuis toujours et que le Zimbabwe l’avait introduite entre 2009 et 2019. Mais elle en est le terrain privilégié. Le Panama avait montré la voie dès 1904, avec une dollarisation partielle. Plus récemment, le Salvador a donné cours légal au bitcoin à côté du dollar. L’Equateur a choisi la voie de la dollarisation totale : depuis 2000, le dollar a remplacé la monnaie nationale (le sucre).
Dans les cas de dollarisation partielle, où circulent en parallèle le dollar et une autre devise, le public identifie rapidement la « bonne » et la « mauvaise » monnaie. D’où le jeu de la loi de Gresham (la mauvaise monnaie chasse la bonne) ou de l’anti-loi de Gresham (l’inverse). Ainsi, au Salvador depuis 2021, le dollar est la bonne monnaie, le bitcoin la mauvaise, à cause de la forte instabilité de sa valeur.
Le recul provisoire, ou durable, du président Javier Milei sur la dollarisation de l’Argentine peut se comprendre. Pour un président populiste, viscéralement attaché à la souveraineté nationale, une dollarisation totale de l’Argentine irait contre les objectifs politiques affichés. Car elle impliquerait une complète dépendance de l’Argentine vis-à-vis de la politique monétaire américaine. Comme gage de la souveraineté monétaire, on fait mieux !
L’Argentine devait rejoindre les BRICS. J. Milei est revenu sur ce choix. Dollarisation ou pas, il faut voir dans ce revirement le signe d’un arrimage de l’Argentine au camp occidental, le refus d’être assimilé au « Sud global ».
La contestation du dollar
Aujourd’hui, parmi nombre de pays émergents, l’ambiance vire à la contestation du billet vert et de l’hégémonie des États-Unis, avec le thème de la dédollarisation. Qu’en est-il exactement ?
À l’aune de tous les indicateurs, qu’il s’agisse de la composition des réserves de change des banques centrales, de la facturation des matières premières et du commerce mondial, des émissions d’obligations, des opérations sur devises... le dollar continue à faire la course en tête, et de loin. À fin juin 2023, il représentait 59 % des réserves de change des banques centrales dans le monde. Sa part diminue, mais lentement : elle était de 71 % en 2000. Si l’on extrapole la tendance observée depuis 2000, cette part serait encore de 54 % en 2035. Une extrapolation qui suppose – hypothèse peu réaliste – une évolution linéaire... Elle suggère quand même la persistance de la hiérarchie monétaire actuelle.
Derrière le dollar, l’euro avec une part de 20 % pour le même indicateur. Les autres devises ramassent les miettes. Le yen et la livre sterling sont autour de 5 %. Ce ne sont plus des monnaies internationales de premier rang, et c’est irréversible.
Quant au yuan chinois, c’est la seule devise qui a vocation à rejoindre le duopole dollar/euro, aujourd’hui encore fortement asymétrique, pour former dans dix ans une triade monétaire. L’essor du yuan va dépendre en grande part du rythme auquel les autorités chinoises vont rendre leur monnaie pleinement convertible. La Chine retarde les réformes structurelles permettant une telle libéralisation financière. Elle est confrontée à d’autres urgences, mais elle perçoit les sujétions, pas seulement les privilèges, découlant d’un rôle monétaire démultiplié.
Les sanctions contre la Russie ainsi que l’affirmation des BRICS alimentent la contestation du dollar. La tendance à recourir aux monnaies locales se développe dans les accords commerciaux bilatéraux, dans des systèmes de règlements interbancaires et de paiements à l’initiative de la Russie (interdite d’accès au réseau SWIFT), de la Chine... Mais de sérieux « frottements » apparaissent. Ainsi, en décembre 2023, dans les échanges commerciaux entre la Russie et l’Inde, les Russes ont refusé d’être payés en roupies. Ils acceptent le yuan, mais l’Inde résiste pour ne pas favoriser l’internationalisation de la monnaie chinoise. Les débats de ce type vont se multiplier.
L’extension des BRICS décidée en août dernier n’est qu’une étape dans l’organisation du « Sud global ». Elle sera suivie d’autres élargissements qui auront pour effet une accélération de l’internationalisation du yuan. Car aucune autre devise des BRICS n’est capable, à l’horizon 2035, de rejoindre la première division monétaire.
En pratique, compte tenu des rapports de force et du poids des marchés financiers américains, incomparables par leur profondeur et leur liquidité, les BRICS reviennent souvent in fine au dollar pour déboucler leurs opérations : le billet vert va demeurer pour longtemps la monnaie de dernier ressort, celle qui assure la bonne fin des transactions financières.
Dans dix ans, le monde monétaire et financier s’organisera donc autour de la triade dollar/euro/yuan, la devise chinoise prenant des parts aux deux autres monnaies de réserve. Le dollar sera encore probablement dominant pour des raisons économiques, financières, militaires. Le yuan et l’euro se disputeront la seconde place.
Quelle résultante ?
Un système moins asymétrique sera-t-il moins instable ? Pas nécessairement. Tout dépendra de notre capacité à accompagner ce lent rééquilibrage du système financier international par une certaine dose de coordination des politiques économiques nationales et par une gouvernance mondiale digne de ce nom. Rien n’est acquis en la matière.
La dollarisation totale de l’Argentine, qui donnerait une autre échelle au phénomène, demeure incertaine. Par contre, le désir de dédollarisation va certainement se renforcer, avec l’extension des BRICS et l’exacerbation des tensions entre le « Sud global » et le Nord. Entre la contestation du dollar et son recul effectif, l’écart est important et va le rester. La tendance dominante des prochaines années ira, malgré tout, dans le sens de la remise en cause du rôle international de la devise américaine. Une tendance très progressive, et ressentie sur le long terme.