Banque des banques sur sa zone monétaire, une banque centrale a plusieurs missions principales : elle est dotée du monopole de création de monnaie qualifiée de centrale ; elle détermine la politique monétaire pour stabiliser l’inflation ; enfin, au titre de son rôle de surveillance du système bancaire, elle intervient comme prêteur en dernier ressort pour assurer in fine la stabilité financière.
La première banque centrale fut créée en Suède, en 1668. La Bank of England vit le jour vingt ans plus tard, en 1694. Quant à la Banque de France, son faire-part de naissance date de 1800, à l’heure du Premier Consul Napoléon Bonaparte. Aujourd’hui, les deux banques centrales les plus influentes dans le monde occidental sont bien plus récentes : la Federal Reserve Bank des États-Unis est née en 1913, la Banque Centrale Européenne (BCE) en 1998. L’une comme l’autre doivent assurer la stabilité dont a besoin la sphère financière. Pour elles, être indépendantes est une condition sine qua none de la confiance, elle-même ingrédient essentiel du développement économique. Ladite confiance est celle des agents économiques, ménages et entreprises, qui doutent sur les instruments monétaires, amenant à réfléchir à réviser la mesure de l’inflation.
Stiglitz plus que Friedman
L’inflation, cette sacro-sainte stabilité des prix qui est l’objectif quasi unique des politiques monétaires... Pour comprendre, revenons en arrière. En 1968, Milton Friedman déclarait que l’inflation étant un phénomène purement monétaire, il convenait de contrôler très strictement la masse monétaire pour limiter, voire supprimer, l’inflation. En 1993, John Taylor propose un dispositif permettant de concilier les objectifs d’inflation avec une croissance économique minimale. Cette règle de Taylor détermine alors la trajectoire de variation du taux d’intérêt court terme avec l’idée de lisser les cycles économiques. Plus tard, les post-keynésiens, dont l’Américain Hyman Minsky (2008), remettront en cause les monétaristes en plaidant pour insister sur les risques d’instabilité financière.
Claudio Borio – ancien chef économiste de la Banque des Règlements Internationaux – ou Jean Pisani-Ferry – président de l’Institut de l’Économie pour le Climat – corroborent aujourd’hui le danger de ne se concentrer que sur l’inflation : ils arguent, à juste titre selon nous, que le monde pourrait être structurellement plus inflationniste au regard des transitions actuelles – géopolitique, écologique, numérique, démographique... Joseph Stiglitz va dans le même sens. Pour lui, augmenter les taux d’intérêt est parfois inefficace, par exemple lorsque l’inflation est importée, comme c’est le cas suite à la guerre en Ukraine. Pire, cette stratégie peut aggraver le chômage et les inégalités.
Comment est-on arrivé à 2 % ?
Mais l’inflation est source de désorganisation économique et de nuisance. Car elle déstabilise les agents économiques et limite de facto la croissance à long terme. Au fil des années, les banques centrales se sont donné (ou se sont vues donner) l’objectif de stabilité des prix. Globalement, depuis les années 1990, un consensus international soutenu par les instances supranationales, Fonds monétaire international ou Banque Mondiale, a conduit les banques centrales vers une cible d’inflation de 2 %.
Pour ne prendre que l’exemple de la Banque Centrale Européenne (BCE), ses taux directeurs ont été abaissés sept fois depuis l’été 2024. L’objectif de sa politique monétaire au regard de sa cible de 2 % est quasi atteint. Selon une estimation rapide publiée par Eurostat, office statistique de l’Union européenne, « le taux d’inflation annuel de la zone euro est estimé à 2,2 % en avril 2025, stable par rapport à mars ».
Les dessous de l’IPCH...
L’inflation, disions-nous. Mais laquelle ? Dans la zone euro, l’instrument de mesure de l’inflation est l’IPCH (Indice des prix à la consommation harmonisé). Calculé tous les mois par Eurostat, il est établi à partir des relevés de prix effectués par les instituts statistiques nationaux. La méthodologie part d’un panier fixe de biens et services représentatifs de la consommation des ménages, pondérés selon leur part dans la dépense de consommation finale des ménages. Ces pondérations sont mises à jour annuellement. L’IPCH utilise une formule de type Laspeyres, mesurant l’évolution des prix à qualité constante ; l’indice est également harmonisé pour permettre des comparaisons entre pays de l’UE.
Cet indice a le mérite d’être un outil de pilotage monétaire au niveau agrégé. Mais cette moyenne statistique, facilement calculable, est empreinte à toutes les critiques et limites des chiffres, sans reflet aucun des dimensions sociales. Le consommateur moyen, corolaire du panier fixe, est purement fictif. Et les inégalités sociétales et territoriales totalement lissées ! Qu’en est-il d’une hausse d’un poste de dépenses de première nécessité nécessaires, à la base de la pyramide de Maslow, lorsque cette hausse n’affecte pas de la même manière un employé parisien et un cadre supérieur ou une profession libérale de province ? Les perceptions sont différentes et les impacts sont compliqués pour les ménages modestes et sources d’inégalité largement ressenties dans la population.
Le risque de rejet
de l’inflation officielle
Il convient donc de revisiter l’indicateur, à l’instar de ce que proposent certains économistes, comme Stiglitz ou Goodhart. Leur suggestion ? Suivre des indices d’inflation différenciés. Alors que l’inflation reste au cœur des préoccupations, et ce de façon potentiellement quasi structurelle au regard des transitions évoquées, un écart important entre la stabilité apparente de l’indicateur officiel et le vécu quotidien des ménages européens pourrait aller jusqu’à menacer la légitimité de la politique monétaire. La BCE doit donc conjuguer rigueur analytique, en adaptant ses instruments, et intelligence sociale, en renforçant ses liens avec les citoyens.
Pour cela, il convient, techniquement, de supprimer les limites connues, comme intégrer un indice du coût du logement des propriétaires ou encore capter les effets de qualité et de substitution en procédant à des ajustements hédoniques. Autrement dit, il faut prendre en compte l’innovation, c’est-à-dire calculer la véritable hausse de prix, à prestation et qualité identiques. Il convient aussi d’augmenter la granularité territoriale en proposant des pondérations et calculs différents pour lisser les effets selon les territoires. In fine, les disparités territoriales disparaîtront grâce au calcul des IPCH régionaux, les disparités sociales s’amoindriront grâce aux IPCH par décile de revenu.
L’exemple du Canada
Le 8 juillet 2021, lors de la révision stratégique de la BCE, le Conseil des Gouverneurs a maintenu la maîtrise de l’inflation comme objectif unique de politique monétaire. Il a confirmé un objectif de 2 % à moyen terme, mais l’a désormais qualifié de symétrique. C’est un plus, permettant de la souplesse, mais cela reste insuffisant. À cet égard, notons le choix fait par la Banque du Canada : elle précise ainsi une cible de 2 % dans la fourchette plus globale de 1 à 3 % ; en parallèle, elle a saisi la nécessité d’intégrer le coût du logement occupé par son propriétaire et a décidé d’inclure progressivement les enjeux climatiques dans le cadre de sa politique monétaire. Dans la zone euro, quelques changements ont été réalisés, mais cela reste insuffisant.
La BCE a un rôle aujourd’hui fondamental pour stabiliser la valeur de l’euro. Et ce face à un risque de déstabilisation du système monétaire international, de plus en plus soumis à un risque d’éclatement suite à la diminution du rôle du dollar (57 % des réserves de change sont à ce jour libellées en dollar, contre 71,5 % en 2001). Face aux menaces (géo)politiques, la stabilité des prix permet d’ancrer les anticipations, car elle limite les spirales prix-salaires et la volatilité économique, en ajustant ses taux directeurs. L’euro s’en trouvera renforcé. Mais ce n’est pas tout. À l’instar de ce que prône l’économiste indien Amartya Sen, il est fondamental de prendre en compte les différences réelles entre individus et leur qualité de vie pour évaluer leur bien-être réel. La finance doit être remise au service de la société et les banques centrales, autorités de tutelle, doivent montrer l’exemple. « L’exemplarité n’est pas un moyen d’influencer, c’est le seul », enseignait le Docteur Schweitzer.