La City continue à faire
de la résistance

Créé le

20.05.2026

-

Mis à jour le

26.05.2026

Malgré le Brexit et les années Covid,
la place financière londonienne conserve sa position dominante en Europe.
Les années qui ont suivi la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ont cependant laissé des traces.

Dans les années qui suivirent le référendum de 2016 sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE), les oiseaux de mauvais augure avaient été nombreux à annoncer la fin d’une époque : celle d’une City ultra-dominante en Europe. Dans les faits, la place financière britannique a subi quelques secousses, mais pas le tsunami annoncé par les porteurs de mauvaises nouvelles. Une étude publiée fin 2025 par la Banque Centrale Européenne1 dresse ainsi un état des lieux quatre ans après le divorce. Premier enseignement : la fuite des talents vers d’autres places financières est restée limitée. Londres aurait perdu environ 15 000 emplois jusqu’en septembre 2023. À l’échelle nationale toutefois, la baisse serait plus modérée, autour de 7 000 postes, certains emplois ayant été relocalisés vers le nord de l’Angleterre ou le pays de Galles. Le secteur financier reste ainsi un pilier majeur de l’économie britannique. Il emploie près de 1,2 million de personnes, soit quelque 3 % de l’ensemble des emplois, et représente environ 8 % de la production économique totale du pays.

Moins de création de richesses

Derrière cette relative stabilité, la dynamique s’essouffle. Depuis début 2021, la valeur ajoutée brute de l’ensemble de l’économie britannique, qui mesure la richesse réelle créée par une entreprise ou un secteur d’activité, a progressé de 4,5 %, tandis que celle du secteur financier britannique n’a crû que de 1,9 %. À titre de comparaison, celle de la zone euro a progressé de 2,3 % sur la même période. En cause notamment : la perte du passeport européen, qui permettait aux entreprises agréées dans un État membre d’opérer librement dans toute l’UE. En conséquence, le nombre de filiales européennes de sociétés financières britanniques a fortement augmenté, passant de 100 fin 2015 à 246 en septembre 2023. « Plusieurs grandes banques d’investissement américaines ont procédé au transfert de certaines équipes vers l’Europe continentale en repositionnant des équipes sectorielles au sein de la division Corporate Finance, en particulier dans les activités de fusions-acquisitions. » explique Ferdinand Petra, professeur de finance à HEC Paris, « avant le Brexit, l’ensemble des équipes sectorielles était concentré à Londres, les hubs situés sur le continent européen étant principalement dédiés aux activités d’exécution. » Dans le sens inverse, les implantations européennes au Royaume-Uni ont évolué plus modestement, passant de 200 à 240 sur la même période.

Au-delà des chiffres, la City aurait aussi perdu une partie de son attractivité humaine. « Londres a toujours été fascinante par sa diversité. Mais avec le Brexit, et plus encore avec le Covid, de nombreux expatriés ont eu le sentiment de ne plus être vraiment chez eux et sont repartis dans leurs pays d’origine », observe Diane Segalen, fondatrice du cabinet de recrutement Segalen & Associés.

Un assouplissement politique

Certaines décisions politiques ont également eu des effets indirects sur l’écosystème financier. C’est notamment le cas de la suppression, en avril 2025, du statut fiscal des non-doms (non-domiciliés), qui permettait aux contribuables d’exclure leurs revenus étrangers de l’imposition britannique. « Cette mesure a fait disparaître plusieurs avantages fiscaux, notamment en matière successorale, ce qui a poussé certaines grandes fortunes à quitter rapidement le Royaume-Uni », poursuit Diane Segalen. « Ces départs ont eu des répercussions sur tout l’écosystème : banques privées, cabinets d’avocats ou fiscalistes et même les écoles internationales. »

Face à ces défis, Londres s’est efforcée de rester attractive. Le gouvernement britannique a notamment supprimé le plafonnement des bonus à deux fois le salaire fixe, une règle européenne longtemps contestée par la City.

Pour autant, il ne s’agit pas d’un démantèlement réglementaire. Selon Frédérick Lacroix, associé au sein de Clifford Chance, « le Royaume-Uni n’est pas engagé dans une démarche de détricotage systématique de la réglementation des services financiers européens, car une régulation solide reste un gage de qualité qui permettra à Londres de rester une place forte. En revanche, il procède à un droit d’inventaire consistant à passer en revue la réglementation issue de l’UE, en redonnant une certaine marge de manœuvre aux autorités britanniques, engagées dans une approche d’allégement administratif. En résumé, le Royaume-Uni souhaite être un rule maker plutôt qu’un rule taker. »

Agenda politique

Cette stratégie s’inscrit au cœur de l’agenda politique britannique. Lors d’un discours prononcé l’été dernier à Mansion House, devant les principaux acteurs de la finance, la chancelière de l’Échiquier, Rachel Reeves, a qualifié les services financiers de secteur « critique » pour l’avenir économique du pays. « J’ai placé les services financiers au cœur de la stratégie de croissance du gouvernement », a-t-elle affirmé, soulignant qu’aucune ambition économique durable ne pouvait être atteinte sans un secteur financier robuste.

Le gouvernement a ainsi assoupli son projet de réforme fiscale visant les professionnels du capital-investissement. Le carried interest, ou commission de surperformance, sera bien désormais imposé comme revenu. En revanche, certaines contraintes initialement prévues ont été abandonnées, par souci de maintien de la compétitivité d’un secteur qui contribue annuellement à hauteur de près de 200 milliards de livres sterling à l’économie britannique dans son ensemble, soit 7 % du PIB (contre 6 % en 2023), selon UK Private Capital qui représente les interêts de la profession.

Un soutien à la Bourse

Parallèlement, Londres a multiplié les mesures destinées à soutenir les introductions en Bourse. Les règles de cotation ont été assouplies, et une exonération temporaire du droit de timbre a été instaurée pour les actions de sociétés nouvellement cotées. L’opérateur de la Bourse de Londres a également lancé une plateforme dédiée aux sociétés privées, baptisée « Private Securities Market », afin d’attirer les entreprises encore réticentes à franchir le cap de la cotation publique.

« La stabilité juridique, la culture financière ou encore l’histoire restent des forces intrinsèques à la capitale financière britannique », résume Diane Segalen, « Londres garde ce dynamisme et sa capacité de renaissance permanente ». Le dernier classement du cabinet d’études britannique Z/Yen, auteur d’un recensement annuel des plus grandes places financières mondiales, continue ainsi à attester de la résilience de la City : selon la dernière mouture parue en mars 2026, Londres continue ainsi à talonner New York, en tête du podium.

Bataille en cours pour l’attractivité

Face à cette stratégie offensive, l’UE poursuit néanmoins ses propres efforts. Comme l’explique Francesc Rodriguez-Tous, professeur de finance à la Bayes Business School de Londres, « Bruxelles mise notamment sur le développement des infrastructures numériques, en particulier dans les services de paiement et les chambres de compensation ». Il ajoute qu’« il existe une démarche coordonnée de l’UE visant à récupérer et à rapatrier ces activités financières au sein de ses frontières ». Au cours des premières années post-Brexit, les contreparties centrales situées dans la zone euro ont ainsi enregistré une progression modeste de leur part de marché dans les activités de compensation libellées en euros.

Mais l’entrée en vigueur du règlement EMIR 3 pourrait changer la donne. Ce texte impose aux entreprises européennes de réduire leur dépendance vis-à-vis des chambres de compensation situées dans des pays tiers, notamment au Royaume-Uni. Les institutions concernées doivent désormais ouvrir un compte actif (Active Account Requirement – AAR) auprès d’une chambre de compensation située dans l’UE et y traiter les dérivés de taux d’intérêt en euro et en zloty, ainsi que des dérivés de taux d’intérêt à court terme en euro. La bataille pour l’attractivité financière européenne est donc loin d’être terminée.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº917bis
Notes :
1 BCE, « Exploring EU-UK Trade and Investment Four Years After Brexit », Occasional Paper Series n° 379.