Lorsque l’idée d’un produit paneuropéen d’épargne retraite individuelle, le PEPP (Pan-European Pension Product), a émergé, elle portait une ambition qui dépassait largement la création d’un nouveau véhicule d’épargne. Elle incarnait une vision de continuité dans un continent défini par la mobilité des citoyens : celle d’une retraite capable d’accompagner chacun tout au long de sa vie, quel que soit le pays où il réside ou travaille. Le concept était audacieux, son objectif limpide : renforcer l’épargne retraite, soutenir la mobilité transfrontalière et contribuer à l’émergence d’un marché européen unifié des retraites individuelles.
Quelques années plus tard, force est de constater que le PEPP 1.0 n’a pas rencontré le succès escompté. Avec seulement deux fournisseurs agréés (LifeGoals FSL et Finax), il demeure une idée pertinente enfermée dans un cadre inadapté. Cet échec ne tient pas à un manque d’ambition, mais à un excès de rigidité. En effet, en privilégiant les contraintes réglementaires au détriment des incitations, le dispositif a découragé à la fois les fournisseurs – peu enclins à développer de nouveaux produits – et les épargnants, qui n’y ont pas trouvé une alternative crédible aux solutions nationales existantes.
Quand la conception fragilise
la promesse
Le cadre initial souffrait de contraintes structurelles qui ont rapidement rendu le produit peu attractif, tant pour les distributeurs que pour les épargnants. Le plafonnement des frais à 1 % pour le PEPP de base, bien qu’animé par une volonté légitime de préserver le rendement net, ne reflétait pas les réalités économiques du marché. Les produits d’épargne-retraite individuelle supportent en effet des coûts de distribution et de service supérieurs à ceux des dispositifs collectifs, qui bénéficient d’économies d’échelle et d’un accès simplifié via l’entreprise. En fixant un plafond rigide, le cadre a réduit l’intérêt économique, pour les fournisseurs, d’entrer sur ce marché.
À cela s’est ajoutée la question du conseil. Si l’accès à un accompagnement est essentiel, son caractère obligatoire pour le PEPP de base s’est révélé contre-productif. Il a alourdi les coûts de distribution, complexifié le parcours client et, in fine, limité l’accessibilité du produit. Le résultat est sans appel : un dispositif à la fois peu viable sur le plan commercial et insuffisamment attractif pour les particuliers.
La proposition publiée par la Commission européenne en novembre 2025 reconnaît ces limites fondamentales. La suppression du plafond rigide de frais, la simplification de la distribution et la possibilité de proposer des produits « sûrs par conception » sans conseil obligatoire constituent des ajustements indispensables.
Créer les conditions du succès et non multiplier les contraintes
Pour autant, la réglementation ne suffit pas à créer la demande. Un produit conçu pour fonctionner à l’échelle européenne doit avant tout répondre aux attentes concrètes des épargnants. L’enjeu est de bâtir un véritable marché, et non de concevoir un cadre théorique avant de tenter de l’imposer à la réalité. Cela suppose de trouver un équilibre entre protection des investisseurs et viabilité économique.
Dans cette perspective, l’introduction de critères de value for money apparaît prématurée. Avec seulement deux fournisseurs de PEPP, les comparaisons manquent de pertinence. La valeur d’un produit de retraite s’apprécie sur le long terme, à travers la combinaison des rendements, des risques et des coûts. La réduire à un indicateur de prix reviendrait à en dénaturer la finalité. Une approche plus pragmatique consisterait à laisser le marché se développer, à accumuler des données de performance, puis à construire progressivement des référentiels adaptés.
L’accessibilité constitue un autre enjeu central. La suppression de l’obligation de conseil pour les produits « sûrs par conception » va dans le bon sens. Réintroduire de nouvelles exigences en la matière reviendrait à recréer des barrières et à renchérir l’accès pour les épargnants particuliers. Le principe de proportionnalité doit prévaloir : les investisseurs ont besoin d’un accompagnement accessible et abordable, non d’un cadre qui les exclut.
Les États membres ont également un rôle déterminant à jouer. Sans un traitement fiscal attractif, comparable à celui des produits nationaux, le PEPP peinera à s’imposer. Il ne s’agit pas d’un aspect secondaire : les incitations fiscales constituent le socle de l’épargne retraite volontaire en Europe. L’expérience des pays nordiques montre qu’un cadre stable et lisible favorise la confiance et encourage la participation des particuliers sur le long terme.
Compléter ce qui fonctionne, plutôt que concurrencer
Le succès du PEPP dépendra de sa capacité à s’intégrer aux systèmes nationaux existants, et non à s’y substituer. Cela est particulièrement vrai dans des pays comme la France, où des dispositifs tels que le Plan d’Épargne Retraite (PER) sont déjà bien implantés et largement adoptés. L’objectif ne doit pas être de remplacer des cadres efficaces, mais de les compléter.
À cet égard, la portabilité, dans les deux sens, entre le PEPP et les produits nationaux sera déterminante. Le PER offre d’ailleurs des enseignements précieux, notamment s’agissant de stratégies d’investissement basées sur le cycle de vie et de liberté laissée à l’épargnant dans le choix de son profil de risque, y compris l’accès aux actifs non cotés.
Des enseignements similaires peuvent être tirés de l’expérience britannique avec l’adhésion automatique qui a permis d’élargir considérablement la couverture retraite. À terme, le PEPP pourrait trouver sa place dans des dispositifs comparables – via des contributions employeurs ou des mécanismes collectifs – à condition que les cadres nationaux conservent leur primauté et que les partenaires sociaux restent pleinement impliqués.
La flexibilité opérationnelle sera également clé. En simplifiant les exigences et en permettant aux fournisseurs de se déployer progressivement à l’échelle européenne, il est possible de réduire les barrières à l’entrée. La portabilité pour les épargnants doit demeurer un objectif structurant, mais sa mise en œuvre peut être progressive, à mesure que le marché arrive à maturité.
La priorité est donc claire : créer les conditions d’émergence d’un marché, puis ajuster le cadre au fur et à mesure de son développement.
Une seconde chance pour l’Europe
L’Europe fait aujourd’hui face à un défi majeur en matière de financement des retraites et se trouve à un moment charnière. La première version du PEPP a illustré les limites d’une ambition entravée par un excès de contraintes. La prochaine étape devra faire preuve de pragmatisme : il s’agit de permettre au marché d’exister, non de le décréter.
Les tendances démographiques rendent cette urgence manifeste : les systèmes de retraite publics sont sous pression, les carrières sont de plus en plus mobiles, et le besoin d’une épargne de long terme efficace est universel. Un produit paneuropéen fonctionnel ne relève pas d’un projet abstrait ; il constitue un levier essentiel de résilience économique et de cohésion sociale.
La proposition de la Commission va dans la bonne direction. Mais sa réussite reposera sur une conviction simple : la réglementation doit créer les conditions de développement d’un marché, non les obstacles à son émergence. Un PEPP bien conçu peut offrir davantage de choix aux épargnants, de nouvelles opportunités aux fournisseurs et contribuer au renforcement des marchés de capitaux européens.
La vision demeure intacte. Encore faut-il, cette fois, en tirer pleinement les leçons.