La volatilité des actifs, parfois en sur-réaction aux informations, illustre que leur valeur ne repose pas seulement sur des données fondamentales mais également sur des éléments irrationnels, souvent empreints de psychologie. Les décisions d’achat et de vente sur les marchés doivent donc être également analysées à partir des enseignements de l’économie comportementale, discipline expliquant pourquoi, dans certaines situations, les individus ne sont pas rationnels, et de la finance comportementale, qui détaille en quoi les marchés et les investisseurs peuvent être inefficients et la psychologie influencer les décisions.
Une explication à la volatilité
Ces deux disciplines très proches (connues sous le terme de « finance comportementale ») bousculent la théorie économique classique selon laquelle les investisseurs seraient rationnels ou encore que les prix des actifs reflètent de façon objective toutes les informations disponibles. Après des travaux entamés dans les années 1970, il aura fallu attendre 2002, puis 2017, pour que Daniel Kahneman et Richard Thaler obtiennent chacun un prix Nobel d’Économie, conférant ses lettres de noblesse à la finance comportementale.
Cette dernière ne s’exonère pas de la sacro-sainte corrélation entre la prise de risque et l’espérance de rendement. En revanche, elle se distingue de l’approche classique en laissant une place fondamentale à la notion de perception du risque (ou du rendement), qui diffère d’un individu à un autre.
À risque équivalent, un investisseur averse au risque jugera qu’une perte potentielle de 20 % de la valeur de ses avoirs est excessivement risquée, là où un autre tolérera aisément jusqu’à 50 %.
De même, un rendement annuel de 5 % sera jugé attractif par un épargnant habitué à des placements offrant 2 % par an, et peu intéressant pour un investisseur coutumier de rendements à deux chiffres générés par des positions plus audacieuses.
Au-delà de cette perception du risque et du rendement, la finance comportementale permet d’expliquer des différences d’attitudes et de décisions liées aux préférences en matière de :
– temps : la définition du « court », « moyen » ou « long » terme est très hétérogène selon les individus, ce qui conditionne des stratégies d’allocations d’actifs et d’investissement ;
– liquidité : la capacité à prévoir ses besoins et le degré de confiance dans l’horizon de temps prédéfini pour un placement affecte certaines décisions liées à l’arbitrage entre épargne et investissement, ou encore l’investissement dans un placement à maturité longue ;
– volatilité : la sensibilité aux moins-values latentes est très importante, car elle influe sur l’aversion aux pertes (latentes) et, dans certains cas, sur les décisions de cessions d’actifs, sous l’effet de la panique.
Une réticence irrationnelle
Les enseignements de la finance comportementale, bien qu’étayés par un grand nombre de recherches académiques, dérangent certains, qui y voient une remise en cause des décisions financières « mûrement réfléchies » des individus, voire pire, des professionnels. C’est l’une des raisons (l’absence de surperformance avérée en est une autre) pour lesquelles la discipline peine à s’imposer : comment expliquer à un professionnel que, malgré l’étendue de ses connaissances et son expérience, ses décisions puissent être biaisées ?
Peut-être en rappelant que le biais de surconfiance (la certitude d’avoir raison), qui touche massivement les particuliers très actifs sur les marchés (et dont les performances sont grevées par les frais de transactions liées à la succession de « bonnes idées »), affecte également les experts : on sait que plus le niveau d’expertise est élevé, plus il est compliqué de se remettre en cause. L’étude de James Montier (« Behaving Badly », Global Equity Strategy, 2006) relève ainsi que 74 % des 300 gérants de fonds interrogés pensaient avoir délivré des performances supérieures à la moyenne !
La surconfiance n’est qu’un exemple parmi une quarantaine de biais (les sources exhaustives en comptent une centaine) qui nous affectent de façon plus ou moins sévère et qu’il est possible de classer en deux catégories.
La première de ces catégories regroupe les biais cognitifs, constitués de mécanismes causant une « déviation » de la pensée logique et rationnelle (jugement) par rapport à la réalité : les biais liés au traitement de l’information, comme la surcharge cognitive, génèrent des raccourcis inopportuns dans le choix des informations à retenir pour décider ; ceux liés aux probabilités, comme les corrélations illusoires ou, au contraire, non prises en compte, qui nuisent à une diversification judicieuse ; puis les biais liés aux mécanismes de décision eux-mêmes, tels que l’ancrage mental, qui amène à s’arc-bouter sur un cours d’achat historique que l’on ne reverra plus, au détriment d’arbitrages opportuns.
Les biais non cognitifs constituent la deuxième catégorie. Ils proviennent quant à eux de mécanismes divers, y compris sociaux : les biais émotionnels, tels que la pensée magique, selon laquelle les choses s’arrangeront d’elles-mêmes ; les biais de décision, dont l’effet de disposition est que la douleur d’une moins-value est deux fois supérieure à la joie d’un gain, amènent à céder trop tôt des investissements profitables et à conserver inutilement des investissements malheureux, pour ne pas matérialiser une perte. Enfin, les biais sociaux complètent cette catégorie : on y trouve l’effet de faux consensus, soit la tendance à estimer le comportement d’autrui à partir de ses propres préférences et, ultimement, à surestimer le nombre de personnes qui partagent notre avis.
Renforcer le rôle des experts
La connaissance de ces nombreux biais tend à atténuer le déni de certains experts. On rejoindra néanmoins les sceptiques sur le fait qu’il serait plus correct de parler de « tendances » que de « biais » (terme scientifique) : certains traits, en effet, peuvent s’avérer des forces. Comment critiquer l’aversion à la perte qui aura freiné des investissements risqués avant une phase de baisse des marchés ?
Il est pourtant nécessaire de reconnaître l’existence de « biais » polluant les prises de décisions financières et d’avoir conscience de ses propres biais (ou ceux de son client) pour ériger des garde-fous et amoindrir leur impact. Ainsi, pour lutter contre le suivisme (à l’origine de bulles ou krachs), on gardera à l’esprit qu’il est possible d’avoir raison tout seul et qu’il ne convient pas de changer d’avis sous influence.
Outre ces conseils élémentaires, et tout en se reposant sur l’expertise technique des professionnels, on s’affranchira de nombreux biais en prenant du recul, par exemple en confiant certaines décisions à un tiers moins investi émotionnellement : un client privé en gestion sous mandat, un directeur financier avec un comité idoine... De quoi renforcer le rôle des experts !
En matière de finances personnelles, les conseillers financiers américains (Independent Financial Advisers), assez sensibles à l’impact de ces biais, incitent à une approche plus froide avec la gestion par objectifs patrimoniaux (Goal-Based Investing). Celle-ci consiste à fixer des objectifs patrimoniaux à long terme (partir à la retraite à 50 ans, acheter une résidence secondaire, sécuriser un niveau de patrimoine à transmettre...) et à décider en conséquence d’une stratégie d’investissement correspondante, sans soubresauts liés aux évolutions à court terme du marché.
La finance comportementale ne constitue pas une alternative aux professionnels et à leurs expertises, mais un complément judicieux pour une prise de décision d’investissement éclairée. Bien décider, c’est évidemment disposer des connaissances techniques... qui ne suffisent pas toujours. Comprendre les rouages qui influent sur les raisonnements financiers est primordial, a fortiori dans des périodes chahutées !