Questions à... Christian Saint-Étienne

« Les institutions de l’Union européenne ne sont
pas la solution, mais le problème »

Créé le

13.06.2025

-

Mis à jour le

23.06.2025

Dans son nouveau livre, Trump et nous – Comment sauver la France et l’Europe, l’économiste Christian Saint-Étienne dénonce la nature bureaucratique de l’Union européenne (UE)
face à l’accélération des mutations économiques et politiques dans le monde. Il propose
un plan de transformation des institutions pour les rendre plus opérationnelles et permettre
à l’Europe et à la France de redevenir des acteurs clés dans le nouvel ordre mondial.

L’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis bouleverse les grands équilibres mondiaux. Quelle est votre perception des forces en présence ?

Le projet de Donald Trump est de vassaliser les autres nations. Plus que jamais, les États-Unis et la Chine sont engagés dans un conflit pour la domination mondiale : non seulement dans les champs militaire, politique et diplomatique, mais aussi économique et technologique. Alors que, pour contrer l’ordre américain, la Chine tente avec la Russie de constituer un groupement des pays du Grand Sud, les États-Unis de Donald Trump avancent seuls en privilégiant une approche transactionnelle des relations internationales. En se basant sur son expérience d’entrepreneur dans l’immobilier et les casinos, le président américain négocie des deals à court terme et au cas par cas. Pour l’UE, construite sur le multilatéralisme, c’est très déstabilisant. C’est un changement de paradigme : l’état de droit international dans lequel on évoluait depuis sept décennies a cédé la place à un état de droit impérial. Il faut en prendre acte.

Vous écrivez que face à Trump, « les institutions et l’organisation de l’UE ne sont pas la solution, mais le problème ». Quelle est votre analyse ?

L’UE s’est construite par un processus bureaucratique, au sens de la théorie économique. À force de réglementations et d’interdictions, elle a instauré un carcan d’une extrême rigidité faisant la part belle au droit de la concurrence et au libre-échange sans réciprocité. Résultat : l’Europe est devenue une zone de non-croissance économique, elle a raté la nouvelle révolution industrielle et elle ne dispose pas d’acteurs majeurs dans l’ « iconomie » (l’économie de l’information, ndlr). Sans changement, elle va continuer à se marginaliser au cours de la prochaine décennie : selon le Fonds monétaire international, la croissance de la zone euro devrait être trois fois inférieure à la croissance mondiale et à celle de la Chine, deux fois inférieure à celle des États-Unis et six fois inférieure à celle de l’Inde. Dans son rapport de 2024, Mario Draghi porte un regard sévère sur la construction européenne et dénonce des politiques partielles, sans coordination entre elles. Instrument de l’Union, la Commission européenne porte à elle seule une lourde responsabilité. Obéissant à un système de règles, seule base de son pouvoir, elle intervient trop tard, trop peu et de manière souvent contre-productive. En fait, ses initiatives ont renforcé son influence plutôt que celle de l’Union.

Que préconisez-vous ?

Il faut remettre à plat tout l’appareil réglementaire européen et faire évoluer les institutions vers une pratique intergouvernementale. Il faut une vision stratégique mise en œuvre par un pouvoir politique. Cela passe par une transformation de la Commission européenne en « Secrétariat politique du Conseil européen », à l’exclusion de deux domaines où elle doit conserver son pouvoir d’initiative : d’une part, la politique commerciale internationale, avec toutefois un contrôle d’une Commission d’orientation stratégique composée de sept chefs d’État et de gouvernement élus parmi les vingt-sept et, d’autre part, la politique de la concurrence, avec une évolution de la doctrine vers une concurrence dynamique de marché. Il faut également créer un instrument de puissance industrielle et militaire autour d’un noyau dur, coopératif et non fédéral, regroupant les pays prêts à se doter d’armées et d’universités puissantes ainsi que d’entreprises innovantes pour s’imposer dans la révolution « iconomique ».

Quid de la France, dans cet ensemble ?

La France doit relever trois défis majeurs : se réindustrialiser pour rester une puissance autonome, reprendre le contrôle de ses finances publiques, financer les retraites, en lien avec le vieillissement de la population au cours des vingt prochaines années. Il lui faut instaurer un cercle vertueux de réindustrialisation, capitalisation, modernisation et défense. La capacité de réforme de la France est vitale pour la réforme de l’Europe. n

Propos recueillis par Clarisse Normand

$!« Les institutions de l’Union européenne ne sont pas la solution, mais le problème »

“Trump et nous – Comment sauver la France et l’Europe”, Christian Saint-Étienne, Éditions Odile Jacob, 224 pages, 22,90 €

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº906