Innovation financière : l’effervescence des pays émergents

Dossier réalisé par Séverine Leboucher

Introduction

Innovation financière : l’effervescence des pays émergents

Portée par une forte demande non satisfaite et des régulateurs progressistes, l’innovation financière est foisonnante dans le monde en développement. Intelligence artificielle, Big Data, biométrie et bien sûr mobile… la banque du futur est en train de s’y construire. Et les banques traditionnelles sont loin d’être en première ligne.

Mobile banking

Wilson Mutune ne sort jamais sans son portable. Cet ouvrier du bâtiment, marié et père de quatre enfants, vit dans une ferme isolée de la région kényane de Machakos, à deux heures de route de Nairobi. Il possède un smartphone d’entrée de gamme, héritage de sa vie urbaine lorsqu’il était à la capitale. Il s’en sert pour passer et recevoir des appels, bien sûr, mais aussi envoyer de l’argent à sa famille, payer dans les magasins de Machakos, ou prendre un prêt pour régler les frais de scolarité de ses enfants. Récemment, grâce à son mobile, il a même acheté à crédit une télévision fonctionnant à l’énergie solaire [1].
Tout cela lui est rendu possible par un écosystème d’acteurs qui, par leurs innovations de rupture, façonnent l’Afrique financière de demain. « Les technologies mobile sont sur le point de transformer de fond en comble notre banque du XXe siècle et c’est en Afrique que la banque digitale mobile est en train de naître. Elle va influencer tout le système bancaire mondial », assure Yves Eonnet, fondateur de Tagattitude, une PME française qui exporte des solutions technologiques de mobile banking [2]. En Asie aussi, l’innovation est au rendez-vous. Profitant de la faible implication des grandes banques d’État sur la clientèle particuliers et PME, les géants de l’Internet chinois sont partis à l’offensive. Leur arme : le Big Data et l’intelligence artificielle appliqués à leur gigantesque base d’utilisateurs. En Inde, le mouvement est impulsé par le gouvernement, dans le souci d’inclure les populations à bas revenus dans le système financier formel. Au cœur de cette offre dédiée au bas de la pyramide : mobile, reconnaissance biométrique, réseaux de distribution innovants.
Pour effectuer cette mue technologique, les banques ne sont pas toujours en première ligne. E-commerçants, réseaux sociaux et start-up investissent, avec succès, le champ des services financiers. Leurs forces sont nombreuses. WeChat, la messagerie instantanée du Facebook chinois, compte plus d’utilisateurs que la première banque du pays n’a de clients. L’opérateur Orange peut s’appuyer sur un réseau de plusieurs milliers de points de contact dans les pays africains, là où les banques comptent leurs agences par dizaines. Par leur réactivité, les start-up surfent sur les moindres tendances pour occuper les espaces laissés libres par les acteurs traditionnels. Surtout, ces acteurs technologiques parlent déjà la langue de leurs clients, ce qui est loin d’être toujours le cas des banquiers professionnels « en costume foncé, chemise blanche et cravate rouge, parlant un jargon financier », pour reprendre les mots du P-DG d’Equity Bank, grand établissement financier d’Afrique de l’Est qui essaie de faire bouger les lignes. Mais à l’heure du tout mobile, il n’est pas toujours aisé pour les banques de nouer des partenariats avec ces acteurs des technologies. Equity Bank, qui en a fait l’expérience face au telco kényan Safaricom, a même fini par solliciter une licence d’opérateur téléphonique pour pouvoir exercer son métier de banquier (interview de James Mwangi). La réaction des banques est hétérogène, selon les pays et plus encore selon les acteurs : quand la première banque privée indienne ICICI s’inflige un électrochoc en ouvrant ses API à 2 000 programmeurs lors d’un « appathon » géant remporté par une start-up développant une solution de « conversational banking » [3], les grands groupes bancaires chinois semblent anesthésiés face à la percée d’Alibaba et Tencent, dont les filiales sont devenues des établissements bancaires à part entière à l’occasion d’une réforme du cadre réglementaire chinois.
Ce foisonnement créatif des pays émergents, rendu possible par une forte demande non satisfaite et un régulateur assez progressiste, inspire les pays développés. Les GAFA [4] américains prennent le chemin des géants de l’Internet chinois, à l’instar d’Amazon qui propose paiement et crédit sur ses plates-formes. Orange s’inspire de son expérience africaine pour attaquer le marché français des services financiers. Et si les banques faisaient de même ? Ethan Pierse, qui gère le bureau français du fonds de capital-risque Nest, rêve de monter à Paris, sur le modèle de ses expériences à Singapour et Hong Kong, un accélérateur de FinTech internationales soutenu par un grand établissement de la Place. « Ce serait un avantage pour l’écosytème français de l’innovation de se mélanger », assure-t-il. Et de profiter de l’effervescence des pays émergents en matière d’innovation financière…

Dossier réalisé par Séverine Leboucher

[1] Lire aussi l’article sur M-Kopa Solar dans Banque et Stratégie n° 349, juillet 2016.

[2] Lire son article dans Banque et Stratégie n° 349, juillet 2016.

[3] Hackathon dédié au mobile. La banque a ouvert ses interfaces de programmation (API) pendant un mois à des informaticiens pour inventer les applications du futur. Le premier prix est allé à un Indien utilisant l’intelligence artificielle et le traitement automatique du langage pour dialoguer avec les clients.

[4] Google, Apple, Facebook et Amazon.

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