Quel est le rôle du mobile en matière de bancarisation de la population kényane ?
L’Afrique est le continent le moins développé en matière d’accès aux services financiers. Le principal obstacle est la distance géographique qui sépare les agences bancaires des lieux où vit la population. Le mobile banking, qui consiste à offrir l’ensemble des services financiers avec le téléphone comme canal de distribution, s’y est donc développé ; il faut bien le différencier de la mobile money,qui permet simplement de transférer de l’argent. Le mobile banking étend les services financiers au-delà des agences physiques et les oriente vers une plate-forme en libre-service qui se trouve être le téléphone. Ce développement a été rendu possible par la disponibilité des téléphones : 80 % des Kényans ont un mobile. La plupart du temps, il s’agit d’un téléphone basique : seulement 15 % de la population dispose d’un smartphone. C’est donc une technologie pratique et abordable. L’industrie bancaire kényane a court-circuité l’étape de l’internet banking en s’appuyant sur le succès de la mobile money. Cette dernière a en effet permis à la population de surmonter sa peur et de se familiariser avec l’utilisation du menu du téléphone pour accéder à des services financiers. Les banques ont ensuite élargi l’offre au-delà du transfert d’argent.
Depuis plusieurs années, vous avez créé un réseau de petits agents bancaires qui fournissent vos services au plus près de la population. Comment ce réseau physique s’articule-t-il avec le développement du mobile banking ?
La plate-forme de mobile banking repose sur la monnaie électronique, mais dans un pays où le cash est toujours clé, il est nécessaire de prévoir la conversion de cette monnaie numérique en espèces, et inversement. Les agents jouent ce rôle de pont en apportant la banque au niveau du village, tandis que le mobile permet de couvrir le dernier kilomètre puisque tout le monde l’a dans la main. Cette solution est plus pratique, moins onéreuse et plus rapide que prendre les transports en commun pour se rendre dans une agence traditionnelle. De plus, les agents dans les villages sont un excellent moyen de démystifier la banque : les interlocuteurs de nos clients ne sont plus des banquiers professionnels en costume foncé, chemise blanche et cravate rouge, parlant un jargon financier. Ce sont des commerçants qui, dans leur propre langue, leur expliquent la banque et lui donnent une nouvelle image.
Outre la conversion entre cash et monnaie électronique, quelles transactions peuvent être réalisées au niveau d’un agent ?
Nous avons tout d’abord élargi ses prérogatives à l’ouverture de comptes, sans passage par une agence traditionnelle. Aujourd’hui, nous nous dirigeons vers l’origination des prêts. Nous regardons les ventes croisées potentielles, avec de l’assurance et du courtage notamment.
Il y a deux ans, vous avez décidé de solliciter une licence de
Le mobile banking, c’est la convergence entre le secteur des télécoms et l’industrie bancaire. Les premiers fournissent l’infrastructure, les seconds les produits financiers. Comme ils sont régulés de manière différente, il existe beaucoup de zones grises qui ont compromis cette convergence. Les télécoms ont une régulation plus souple qui leur a permis d’offrir en même temps l’infrastructure et les produits financiers, sans démarche partenariale. Il devenait difficile de savoir à qui appartenait le client ou de se mettre d’accord sur le business model à adopter. Il nous a semblé impératif de montrer qu’une démarche partenariale était possible. C’est ce que nous avons fait en créant
Par ailleurs, les opérateurs téléphoniques n’ont pas été capables d’utiliser l’élément sécurisé de la carte SIM pour protéger les services d’ordre financier. Nous pouvons embarquer notre logiciel bancaire sur notre propre carte SIM, même si le client n’a qu’un téléphone de base. Cela nous permet de convertir virtuellement ce téléphone en un smartphone. Le tout dans les mêmes conditions de sécurité que l’internet banking.
Enfin, le fait de contrôler cet élément sécurisé et l’infrastructure nous permet de proposer plus que les autres banques : Equitel offre aujourd’hui à la fois des produits financiers, des prestations téléphoniques (voix, SMS, data), mais aussi des services tournés vers le bien commun, comme de l’éducation financière, des cours d’entrepreneuriat, des conseils à destination des agriculteurs, des informations concernant la santé…
Quels services proposez-vous sur votre plate-forme de mobile banking ?
Plus de 50 produits sont disponibles, des transferts d’argent aux dépôts à terme en passant par les paiements, les mini-relevés et les oppositions. Nous proposons aussi des prêts sans qu’il y ait besoin d’avoir recours à un agent. 15 % des clients accèdent ainsi au crédit, contre 12 % dans une agence « brick and mortar ». L’octroi est basé sur le score du client, obtenu en croisant des données financières, des informations du registre des crédits, des données comportementales et psychométriques… Aujourd’hui, nous explorons aussi les informations sur la manière dont le client utilise son téléphone, en particulier en matière de médias sociaux. Les prêts sont accordés en temps réel. Cela ne nécessite pas d’infrastructures lourdes pour la banque puisque c’est le téléphone du client qui est utilisé et le coût de la communication lui revient. Cela nous permet de lui rendre un service à très
Avez-vous constaté une différence en matière de prêts douteux entre ceux qui sont accordés par les agences et ceux de la plate-forme mobile ?
Oui et elle est significative. Dans nos activités traditionnelles, le taux de crédits douteux est de 3,6 %, contre moins de 3 % pour la plate-forme de m-banking. Ceci principalement parce que l’on a retiré les biais humains. L’octroi se fait sur une base factuelle, suivant une méthode scientifique. Un conseiller est humain et il peut se laisser convaincre par des arguments qui jouent sur la corde sensible davantage que sur la raison. Par ailleurs, via la plate-forme, les clients peuvent obtenir des prêts 24 heures sur 24, contre seulement les 8 heures d’ouverture de l’agence pour un crédit traditionnel. Cette disponibilité est très prisée des clients qui veulent éviter tout mauvais remboursement pouvant dégrader leur score. Le système pousse à bien rembourser puisque nous récompensons les clients par de meilleurs taux d’intérêt ou un plafond d’emprunt plus élevé. Nous nous attendons à ce que la qualité des crédits continue de progresser.
Pensez-vous qu’avec l’avènement du mobile, la société kényane parviendra à se passer du cash ?
84 à 86 % des transactions sont réglées en espèces. C’est en particulier dû au poids du secteur informel et à la faible pénétration des services bancaires chez les commerçants. Je n’ai pas de doute que le Kenya va tendre vers le modèle occidental en matière de paiement. Mais au lieu d’utiliser des cartes, nous passerons directement au téléphone et en particulier au NFC. Le paiement remplacera alors les opérations de dépôts et retraits aujourd’hui prépondérantes. Si cela advient et que les différentes plates-formes mobiles deviennent interopérables, le besoin de cash sera significativement réduit.
Quel regard portez-vous sur le niveau d’interopérabilité actuel au Kenya ?
Je pense que dès que le mobile banking – aux mains des banques – aura pris le pas sur la mobile money – aux mains des opérateurs –, l’interopérabilité sera réelle. Equitel est connecté aux autres opérateurs de transfert d’argent, au réseau de DAB du système bancaire et au système de compensation central des paiements. Cette interopérabilité ne peut être parfaite dans le cas d’un système mené par les télécoms, car ils n’ont pas accès aux chambres de compensation.