Tous les yeux sont tournés vers l’intelligence artificielle (IA) mais l’informatique quantique pourrait être la prochaine technologie disruptive à suivre. Capable d’effectuer en 200 secondes un calcul qui aurait pris 10 000 ans à l’ordinateur le plus puissant du monde, le processeur quantique supraconducteur Sycamore à 54 qubits ou bits quantiques créé par la division IA de Google donne le vertige. Le Nobel de physique 2022 a, lui, été attribué à des chercheurs pionniers dans le domaine de l’intrication quantique, qui prévoient de construire un ordinateur de milliers de qubits d’ici 2025.
Utilisant les principes de la mécanique quantique, les ordinateurs quantiques sont des machines surpuissantes capables de calculs ultra accélérés et de traitement parallèle d’opérations extrêmement complexes. Appliquées à la finance, les possibilités semblent infinies. « Les services financiers ont été identifiés comme l’un des premiers secteurs à bénéficier des technologies quantiques », a reconnu Lori Beer, Global Chief Information Officer chez JPMorgan Chase en janvier dernier, lors de l’annonce de l’investissement de 300 millions de dollars dans la société d’informatique quantique Quantinuum.
Le secteur aiguise indéniablement l’appétit des investisseurs avec pas moins de 2,35 milliards de dollars investis en 2022 dans les jeunes pousses de la technologie quantique d’après le cabinet McKinsey. Technavio estime que le marché mondial de l’informatique quantique dépassera les 9 milliards de dollars d’ici 2027.
Pour Eric Ghysels, professeur d’économie et de finance à l’université de Chapel Hill en Caroline du Nord, cette nouvelle technologie constitue un « changement de paradigme » par rapport à l’informatique classique affectant les décisions financières et la sécurité d’Internet. « Les ordinateurs quantiques pourront à terme casser le code qui sous-tend le cryptage. Le code qui est l’épine dorsale secrète de l’internet et des transactions s’en trouvera directement menacé », avertit le professeur. Si un tel ordinateur tolérant aux pannes n’est pas encore disponible à grande échelle, la plupart des institutions financières se préparent.
Projets pilotes dans la banque
Au niveau mondial, Deloitte prédit que les dépenses des services financiers en informatique quantique seront multipliées par 233, passant de 80 millions de dollars à 19 milliards de dollars entre 2022 et 2032, avec un taux de croissance annuel moyen de 72 %. Parallèlement, les cas d’utilisation dans la finance généreront 622 milliards de dollars d’ici 2035 selon McKinsey.
Parmi les expérimentations en cours dans le secteur bancaire, un premier volet explore le calcul et la fixation des prix des options et des titres dérivés complexes par la finance quantique. Goldman Sachs s’est, à cet effet, associé à IBM et Microsoft. Selon Eric Ghysels, ces applications avancent et devraient entrer en production dans les cinq prochaines années.
Une autre application que plusieurs banques utilisent déjà est l’optimisation des portefeuilles d’investissement. JPMorgan cherche, par exemple, à faire breveter la « sélection de portefeuille assistée par l’informatique quantique ». Ally Financial travaille avec des chercheurs en informatique quantique pour développer un algorithme capable de créer des portefeuilles et d’améliorer le suivi des indices financiers.
Enfin, l’ordinateur quantique offre un avantage exponentiel pour la résolution d’équations complexes qui pourrait s’avérer très utile dans la finance. « L’algorithme existe mais pour l’instant, les ordinateurs quantiques ne sont pas encore assez fiables pour exploiter cet avantage, note Eric Ghysels. Mais cela devrait être le cas dans cinq à dix ans. »
D’ici là, la montée de la finance quantique fait craindre une explosion des attaques. Ana Paula Assis, Directrice générale d’IBM Europe, Moyen-Orient et Afrique, parle même d’« Armageddon de la cybersécurité ». En 2023, des chercheurs américains de l’Hudson Institute ont ainsi prévenu qu’une seule attaque quantique sur le système de paiement interbancaire Fedwire pourrait causer une baisse du PIB américain de 10 % à 17 % et des pertes indirectes de plusieurs billions de dollars.