Ceux qui y ont assisté s’en souviendront : l’Université d’été de l’Asset Management s’est tenue cette année dans une atmosphère étouffante pendant que, battant les fenêtres de la salle Raymond Aron, un orage biblique annonçait un court répit dans un été écrasé par la chaleur et la sécheresse. Un été que nombre de responsables politiques et économiques, pris de court, ont qualifié de « sans précédent » à raison, ou d’« imprévisible » à tort : les modèles climatiques montraient qu’un tel été était possible dans le climat actuel. Callendar, entre autres, évaluait la probabilité d’un événement comparable à la canicule de juin entre 2 et 10 % par an selon les régions1, typiquement les niveaux de probabilité qui devraient être pris en compte pour la conception des infrastructures, la planification territoriale ou la gestion des risques.
Le fort impact de la canicule
L’impréparation en la matière se paie. Le bilan économique de l’été 2026 sera difficile à établir, mais il se chiffrera en dizaines de milliards d’euros. Sur le plan humain, les calculs sont plus simples : avec près de 6 000 décès excédentaires en France dès la canicule de juin2, le bilan de l’été 2026 va certainement égaler ou dépasser à l’échelle européenne celui de 2003. Si nous avons échappé cette fois-ci à la réquisition des hangars frigorifiés de Rungis pour stocker les corps, la canicule se confirme comme l’évènement de surmortalité le plus sévère à l’époque contemporaine.
C’est entendu, environ deux tiers de ces décès concernent les plus de 75 ans. Mais l’expérience des canicules passées suggère qu’une part importante de ces morts auraient pu être durablement évitée. « L’effet de moisson », image macabre qui désigne la mort de personnes fragiles avancée de quelques semaines par un événement extérieur, représentera probablement moins de 50 % des décès.
Nous avons donc devant nous un véritable effet de ciseaux : d’ici 2070, deux Français sur 5 auront plus de 75 ans, tandis que la poursuite du réchauffement rendra les vagues de chaleur encore plus sévères et plus fréquentes. Espérant jouir à cette période d’une retraite bien méritée, je suis personnellement intéressé à une meilleure prévention des risques climatiques. Mais est-ce possible ?
Pour comprendre l’ampleur du défi, il est utile d’imaginer le changement climatique comme un glissement en latitude. Dans le climat actuel, Paris connaît des conditions qui rappellent celles de Toulouse au XXe siècle et d’ici quelques années la capitale aura glissé jusqu’en Espagne... Imaginez un instant le cataclysme : Paris transplanté dans la Mancha, avec son urbanisme, ses infrastructures, son mode de vie et ses filières d’approvisionnement soudainement inadaptés. C’est ce qui est lentement en train de se produire. On comprend dès lors que l’adaptation est d’abord celle des logements et des villes.
À défaut, la population bouge sur de courtes distances, fuyant par exemple les logements sous les toits qui se sont révélés inhabitables cet été, ou sur des distances plus longues, à l’instar de Denys Chalumeau, fondateur de SeLoger, qui a annoncé en 2023 vendre sa maison à Aix-en-Provence pour s’installer dans les Côtes-d’Armor.
Les actifs impactés
Ces mouvements vont entraîner une correction dans la valorisation des actifs. Plus généralement, l’accès de plus en plus facile à des données climatiques prospectives va accélérer cette prise en compte économique dans tous les domaines, de l’immobilier à l’assurance en passant par les fusions-acquisitions.
Le changement climatique est en train de changer la valeur relative des lieux, des actifs et des technologies. Cela va se traduire souvent par des pertes mais il y aura aussi des gagnants et des besoins d’investissements massifs. Ces bouleversements sont en partie prévisibles mais encore peu pris en compte. Jusqu’à récemment, le climat pouvait être considéré comme stationnaire : on pouvait raisonnablement prédire les températures, la disponibilité de la ressource en eau, le risque de feu de forêt ou la saison du ski en observant le passé. Même si elle domine encore, cette hypothèse est obsolète. Désormais, le climat n’est pas plus une constante que la croissance, l’inflation ou les taux directeurs.