Le bel essor de la Place financière de Paris

Créé le

09.11.2023

-

Mis à jour le

08.12.2023

La ville lumière a attiré de nombreux emplois, en particulier en front-office, et l’implantation de grands noms de la finance internationale. Outre ses avantages « naturels » et ceux procurés par la centralisation jacobine, Paris a bénéficié de conditions favorables post-Brexit. La capitale française pourrait encore développer les activités de support ou de back-office.

Aux premiers jours du mois d’août 2023, dans une actualité économique déjà asséchée par la touffeur estivale, la nouvelle n’est pas passée inaperçue : Barclays annonçait le déplacement de son siège pour l’Union européenne de Dublin à Paris. Venant d’un fleuron de la finance britannique, une telle décision est tout sauf anodine, et témoigne avec bien d’autres annonces d’une perception radicalement nouvelle de la Place financière de Paris. En novembre 2022, un autre signal symbolique avait aussi fait grand bruit : pour la première fois, la capitalisation boursière de Paris dépassait celle de Londres. La dynamique parisienne se trouvait alors consacrée par cette première place européenne sur les marchés actions.

Le Brexit a bien entendu contribué à ces évolutions, remettant en cause, si ce n’est la primauté de la City, à tout le moins son hégémonie sur la finance européenne. Pour qui a des ambitions sur ce marché, il est devenu nécessaire d’avoir une implantation significative au sein de l’Union européenne (UE), par obligation réglementaire ou au moins par pragmatisme économique. Dès le référendum de 2016, il est apparu évident que plusieurs places financières de l’UE verraient l’arrivée ou le développement d’entreprises du secteur financier sur leur sol, avec des équipes déplacées depuis Londres ou créées ex nihilo. Dans cette compétition pour attirer talents et capitaux, on citait Francfort, Amsterdam, Milan, Dublin ou encore Luxembourg, avec Paris. Il ne paraît pas exagéré d’affirmer que la capitale française était loin d’apparaître comme le choix naturel de beaucoup d’acteurs de la finance, souvent imprégnés de clichés sur notre propension à la grève, nos impôts ou encore la semaine de 35 heures.

Plus d’emplois

Sept ans plus tard, Paris semble pourtant virer en tête dans cette course à l’attractivité. Elle aurait notamment attiré davantage d’emplois de la finance au titre du Brexit que les autres capitales européennes. Choose Paris Region, l’entité dédiée à l’attractivité de la Région Île-de-France, fait ainsi état d’environ 5 500 emplois localisés à Paris en raison du Brexit, bien davantage que les décomptes relatifs aux autres villes déjà citées, et sans compter les emplois indirects induits. Encore s’agit-il en quelque sorte d’un chiffre plancher, à savoir les créations d’emplois à Paris identifiées en relation avec la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Dans l’ensemble, selon l’Insee, l’Île-de-France aurait gagné en dix ans environ 30 000 emplois dans la finance prise au sens large, même si, dans ce cas, le chiffrage englobe aussi l’évolution naturelle d’emplois qui sont sans rapport avec l’attractivité internationale de la place financière. En se promenant dans les quartiers d’affaires de la capitale, il est en tout cas possible de repérer aujourd’hui les nouveaux sièges des grands noms de la finance internationale, qui comptent souvent plusieurs centaines de collaborateurs chacun.

Comment expliquer cet essor de la Place financière de Paris ? Au moins cinq déterminants peuvent être recensés en faveur de la capitale française. Tout d’abord, les atouts géographiques – physiques et démographiques – du Paris d’aujourd’hui. Paris est une ville-monde, probablement la seule en Europe avec Londres, ce qui se retrouve dans la taille de leurs populations. Aucune autre ville européenne n’est de cette dimension, ce qui a beaucoup d’implication sur les modes de vie, les services accessibles, le pool de talents et les infrastructures. Pour quelqu’un d’habitué à la vie londonienne, c’est probablement à Paris qu’on retrouve l’environnement le plus familier parmi les villes de l’UE. Paris est également un carrefour de l’Europe occidentale : de Paris, on se rend facilement en train à Londres, Bruxelles, Francfort, Amsterdam, en Suisse ou même en Italie. Le hub aéroportuaire est également à la hauteur d’une métropole globale, avec un trafic comparable à celui des aéroports de Londres, et un nombre de connexions mondiales bien supérieur à celui des autres villes de l’UE.

Le deuxième atout réside dans une concentration de grandes entreprises sans équivalent en Europe. La France a bâti de nombreux « champions nationaux », ce qui lui confère une forte densité de grands groupes en rapport à la taille de son économie et, centralisme historique oblige, la plupart de ces groupes ont leur siège en région parisienne. Souvent déplorée, cette caractéristique qui fait de la Région Île-de-France la première d’Europe par le PIB se révèle un atout maître dans le domaine financier : rien de mieux qu’un tel vivier de corporates pour les affaires des banques d’investissement, des cabinets d’avocats ou des auditeurs. De surcroît, les évolutions sectorielles des dernières années se sont révélées favorables aux grands groupes français, avec en particulier les performances exceptionnelles du luxe.

Autre avantage, tenant là aussi à notre centralisme parisien, la quantité impressionnante d’établissements d’enseignement supérieur prestigieux dans et autour de notre capitale. Les trois « parisiennes », bien nommées, trustent ainsi les premières places des classements mondiaux en matière de MBA et autres masters en management, sans oublier l’Insead, également proche de Paris. Il en va de même des plus grandes écoles d’ingénieurs, franciliennes pour la plupart. Paris-Saclay est devenu l’un des premiers établissements scientifiques au monde dans sa nouvelle configuration. Dans un autre registre, dans leurs disciplines, Sciences Po ou l’université Paris-Dauphine sont reconnus au-delà de nos frontières. La Place financière de Paris peut ainsi bénéficier d’une profusion de talents qui n’a pas d’égal dans une autre ville de l’UE. Sans oublier les efforts accomplis dans le contexte du Brexit par la Région Île-de-France pour développer l’offre d’enseignement secondaire international, facilitant ainsi l’implantation de familles étrangères à Paris.

Moins de contraintes fiscales

À ces trois caractéristiques en partie intrinsèques à la position de Paris et à son histoire, il faut ajouter l’évolution du cadre des activités économiques en France au cours des dix dernières années. Avec l’adoption du CICE en 2013, un cycle favorable à « la politique de l’offre » a en effet été ouvert, bénéficiant d’un soutien politique relativement large. La compétitivité de l’économie française a fait l’objet d’attentions nouvelles, avec des traductions concrètes : la baisse du taux de l’impôt sur les sociétés, la mise en place du prélèvement forfaitaire unique sur les revenus et les gains du capital, la transformation de l’ISF en IFI pour inciter à l’investissement en valeurs mobilières, la réduction progressive des impôts de production, le renforcement du régime des impatriés, l’adoption d’un barème d’indemnités pour les licenciements jugés sans cause réelle et sérieuse ou encore la possibilité de « ruptures conventionnelles collectives ». Dans le même temps, l’investissement étranger a été encouragé ostensiblement, avec par exemple la création de Business France et les sommets annuels Choose France, autant de signaux d’un nouvel état d’esprit du pays et de son administration.

Dans la logique de cet effort global en faveur d’un meilleur environnement des affaires, le cinquième facteur de compétitivité de la Place à mentionner est, lui, sectoriel : la qualité des autorités de régulation et de la supervision des activités financières en France. Avec des acteurs français globaux, puissants et sophistiqués, dont la première banque, le premier gestionnaire d’actifs et le deuxième assureur de l’UE, le Trésor français, l’AMF et l’ACPR sont aguerris à la complexité. Les opérateurs étrangers ont ainsi des interlocuteurs compétents à même de répondre à leurs attentes. Les deux autorités ont par ailleurs accompli de gros efforts en matière de délais de traitement des dossiers et de qualité d’écoute des acteurs financiers, travaillant en tant que de besoin en anglais, et agissant dans la mesure du possible en facilitateurs de projets. La création d’un « guichet unique » entre les deux autorités à l’occasion du Brexit a illustré cette recherche d’efficacité au service des activités financières, tout comme la mise en place d’une régulation pionnière des prestataires de services sur actifs numériques.

Encore une marge de progression

D’autres facteurs ont certainement contribué à l’expansion de la Place financière de Paris. Mais plus que leur recensement exhaustif, il y a lieu de s’interroger sur le potentiel de croissance future de la Place et les risques qui pourraient au contraire remettre en cause sa dynamique.

Comme on l’a vu, Paris dispose d’atouts « naturels », par définition peu susceptibles d’être concurrencés, et qui devraient continuer de soutenir le développement de son centre financier. Ce d’autant plus si la tendance à la concentration autour d’une place financière dominante de l’UE qu’incarnerait Paris se confirmait. On le sait, pour les marchés de capitaux, il y a souvent un mimétisme des acteurs dans les choix de localisation, afin notamment d’élargir le vivier des compétences recherchées. Un marché de l’emploi profond et dynamique appelle toujours plus de nouvelles implantations, renforçant elles-mêmes ce marché de l’emploi et ainsi de suite.

Ce qui est vrai pour certaines activités, en particulier de front-office, est moins net pour des activités de support ou de back-office. Elles peuvent être plus facilement dispersées en différents lieux, et les évolutions technologiques facilitent grandement leur existence géographique éloignée des métiers de front-office. Pour gagner en attractivité sur la localisation de ces fonctions, la Place parisienne doit pouvoir proposer une offre conjointe compétitive qui suppose probablement une localisation hors de la capitale, ne serait-ce que pour optimiser les coûts du foncier et de la masse salariale. Une telle offre doit cependant reposer sur l’intérêt de maintenir une relative proximité avec la localisation du front-office, par exemple en mettant en avant le même fuseau horaire et la même langue pratiquée, mais aussi la capacité de se retrouver rapidement en « présentiel ». Une partie de l’Île-de-France et des régions limitrophes, bien connectées au centre de Paris, pourraient ainsi bénéficier de la croissance de la place financière dans la capitale.

Enfin, pour que la dynamique actuelle se maintienne voire s’amplifie, il faudra éviter certains écueils. Le premier et le plus important serait certainement la rechute de notre pays dans l’instabilité législative et réglementaire, en particulier au niveau fiscal. La France est déjà handicapée par un écart exceptionnel entre le coût du travail qualifié supporté par l’entreprise et le salaire net de l’employé pour ne pas se risquer à aggraver la situation. Second obstacle, l’environnement urbain immédiat, qu’il s’agisse de la qualité des transports et des connexions aux grandes infrastructures, de l’offre de bureaux ou tout simplement de la qualité de vie pour ses habitants, ne peut se dégrader indéfiniment sans finir par peser sur l’attractivité économique de la capitale. Troisième risque, cette fois commun à toute l’UE, celui d’une régulation financière inadaptée, ne parvenant pas à réduire la fragmentation des marchés de capitaux entre pays membres, ou s’écartant à l’excès des pratiques des autres zones économiques. Si ces dangers sont surmontés, l’essor de la Place financière de Paris a encore un bel avenir.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº886bis