Vieillissement : de l’asset management au life-cycle risk management

Créé le

30.09.2026

-

Mis à jour le

12.10.2026

Le vieillissement démographique est généralement abordé sous l’angle des retraites et, plus particulièrement, de leur financement. Mais l’allongement de la vie a des conséquences beaucoup plus grandes pour les ménages.

Vivre plus longtemps signifie certes devoir financer une période de retraite plus longue mais cela signifie aussi être exposé pendant davantage d’années aux risques de santé et de perte d’autonomie, dont le moment de survenue, la durée et le coût sont difficiles à anticiper. Cette incertitude modifie les comportements patrimoniaux. Elle peut conduire les ménages à conserver, à des âges élevés, une partie importante de leur patrimoine sous forme d’épargne de précaution. Cette épargne est alors relativement peu mobilisée parce qu’elle remplit implicitement une fonction d’assurance contre un risque futur. À l’inverse, lorsque le choc de santé se matérialise, la désaccumulation peut devenir rapide, en particulier pour les actifs les moins risqués détenus par les ménages.

La question prospective posée n’est donc plus seulement de savoir comment accumuler suffisamment de patrimoine pour la retraite. Elle est de déterminer comment organiser le patrimoine et le partage des risques sur l’ensemble du cycle de vie.

Un patrimoine élevé, mais inégalement réparti

Selon l’enquête Histoire de vie et Patrimoine 2023-2024 de l’Insee1, le patrimoine brut moyen augmente fortement avec l’âge et atteint son maximum autour de la retraite. Il s’élève à environ 464 800 euros pour les ménages dont la personne de référence a entre 50 et 59 ans, puis demeure pratiquement au même niveau entre 60 et 69 ans, à 462 500 euros. Après 70 ans, il reste supérieur à 420 000 euros en moyenne.

Mais la moyenne masque une très forte hétérogénéité. Chez les 60-69 ans, le patrimoine médian est de 245 000 euros, soit presque deux fois moins que le patrimoine moyen. Plus révélateur encore, le seuil du premier décile est de 4 000 euros, tandis qu’il faut dépasser 1 024 700 euros pour appartenir aux 10 % les mieux dotés.

Cette dispersion est déterminante dans la réflexion sur le financement de la longévité. Le patrimoine constitue une ressource potentiellement importante, mais tous les ménages n’ont pas la même capacité de financement contre les risques de santé ou de dépendance.

La perte d’autonomie, un risque croissant

Le vieillissement déplace progressivement le risque financier vers les âges où les problèmes de santé et de perte d’autonomie deviennent les plus fréquents.

En 2021, environ 2,03 millions de personnes âgées de 60 ans ou plus étaient en perte d’autonomie (11,2 % des seniors). Cette proportion augmente très fortement avec l’âge : après 85 ans, elle atteint 41,8 %. À mesure que les générations nombreuses atteindront le grand âge, le nombre de personnes concernées devrait progresser pour atteindre environ 2,77 millions en 20522.

Nous ne sommes donc pas face à un choc temporaire, mais à une transformation structurelle qui se déploiera sur plusieurs décennies. Elle entraînera une demande croissante de financement vis-à-vis de l’autonomie, de services à domicile, d’adaptation des logements, d’infrastructures de soins permettant de préserver l’autonomie et de rester à domicile.

Pour un ménage, le problème n’est pas seulement de savoir combien d’années de retraite il devra financer. Il est aussi de ne pas savoir combien de ces années seront vécues en bonne santé et quel sera le coût éventuel d’une perte d’autonomie.

Le choc de santé, accélérateur
de la désaccumulation

Que se passe-t-il concrètement dans le patrimoine lorsqu’un risque de santé se matérialise ? C’est la question étudiée dans nos travaux avec Hippolyte d’Albis et Bérangère Legendre, publiés dans la revue internationale, Social Science & Medicine3.

L’étude mobilise les données de l’enquête européenne SHARE (Survey of Health, Ageing and Retirement in Europe)4, qui permet de suivre les mêmes individus dans le temps et de disposer d’informations détaillées sur leur santé et leur patrimoine. Pour la France, nous comparons des individus observés en 2011 et en 2017 et identifions ceux ayant subi entre ces deux dates un accident de santé majeur (AVC ou crise cardiaque). L’âge moyen de l’accident de santé est de 68 ans, pour un âge moyen de 64 ans dans l’échantillon.

Nous comparons ainsi le niveau et la structure du patrimoine des personnes ayant subi un choc de santé à celle des personnes n’ayant pas connu un tel choc. Nous distinguons dans cette analyse les actifs non risqués des actifs risqués afin d’étudier la manière dont les différentes composantes du portefeuille réagissent.

Le résultat est particulièrement éclairant : après un accident de santé majeur, les actifs non risqués diminuent de 15 % à 30 %. Ces actifs semblent jouer le rôle d’une réserve dans laquelle les ménages puisent lorsque le risque se matérialise. À l’inverse, l’effet estimé sur les actifs risqués est proche de zéro. L’ajustement patrimonial est donc fortement asymétrique : ce sont principalement les actifs non risqués qui absorbent le choc. Plusieurs mécanismes peuvent contribuer à l’inertie des actifs risqués (i. e. moindre liquidité, coûts de transaction, fiscalité ou préférences des ménages) sans que l’étude permette d’attribuer le résultat à un mécanisme unique.

Ce résultat amène ainsi à s’interroger sur le passage d’une désaccumulation subie à une désaccumulation organisée.

De l’asset management au life-cycle risk management

Si l’on se projette à l’horizon 2040 ou 2050, la stratégie d’allocation doit donc évoluer. Après avoir longtemps privilégié les stratégies d’accumulation, la question de la désaccumulation devient centrale. Comment transformer un patrimoine accumulé au cours de la vie active en revenus et en protection pendant une retraite potentiellement longue, tout en préservant une capacité de transmission ?

Trois transformations sont mises en avant. La première consiste à mieux transformer les stocks en flux. Les rentes, les mécanismes de désaccumulation programmée ou encore une meilleure mobilisation du patrimoine immobilier peuvent contribuer à fournir des revenus réguliers à des âges élevés. L’objectif est d’éviter deux situations opposées : conserver excessivement son patrimoine par précaution ou devoir le désaccumuler brutalement lorsqu’un choc survient.

La deuxième transformation concerne la mutualisation des risques. Certains risques sont difficilement assurables par le seul patrimoine individuel et appellent des mécanismes de partage. La question devient alors celle de l’articulation entre individu, famille, assurance et solidarité publique. L’hétérogénéité considérable des patrimoines rend cette articulation indispensable.

La troisième transformation consiste à investir pour réduire le risque lui-même. Prévention, adaptation du logement, maintien à domicile, technologies d’assistance et infrastructures du care peuvent y contribuer.

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº19
Du patrimoine à la désaccumulation
Le vieillissement ne conduit donc pas seulement à repenser le financement des retraites. Il oblige à reconsidérer la manière dont patrimoine, revenus et risques sont organisés au cours du cycle de vie. Il s’agit de passer d’une approche essentiellement centrée sur l’accumulation à une architecture intégrant accumulation, désaccumulation, mutualisation et prévention.
Cette transformation ouvre un champ considérable d’innovations financières et assurantielles : nouveaux produits de désaccumulation, rentes plus flexibles, solutions associant épargne et couverture de la dépendance, mobilisation du patrimoine immobilier, nouveaux mécanismes de partage public-privé des risques et investissements favorisant l’autonomie.
Notes :
1 A. Casarotti, A. Cheptitski, A. Foucher et L. Le Clainche, « Les montants de patrimoine détenus par les ménages en 2024 », Enquête Histoire de vie et Patrimoine 2023-2024, Insee, n° 371.
2 J. Dufeutrelle, O. Pucher et A. Louvel, « 700 000 seniors en perte d’autonomie supplémentaires d’ici 2050 », Insee Première n° 2078, octobre 2025.
3 H. d’Albis, N. El Mekkaoui et B. Legendre, « Health Accidents and Wealth Decline in Old Age », Social Science & Medicine, 332 116117, 2023.
4 https://share-eric.eu/