Un enjeu pour la stabilité financière

Actifs échoués : comment
les banques doivent appréhender le véritable risque

Créé le

22.10.2025

-

Mis à jour le

28.10.2025

Les tests de résistance climatique, plans de transition, scénarios prospectifs et produits financiers verts déployés par les banques ne compensent pas leur estimation inadéquate des risques liés aux actifs échoués.

L’année 2025 a révélé les écarts grandissants entre les engagements climatiques mondiaux et la réalité. Une déconnexion critique émerge entre l’ampleur des risques de transition auxquels fait face l’économie et le prisme à travers lequel les banques privées évaluent ces chocs. Certes, les banques déploient des tests de résistance climatique, des plans de transition et des analyses prospectives de scénarios aux côtés de produits financiers verts pour répondre aux exigences réglementaires et rester compétitives. Mais elles sous-estiment systématiquement, voire ignorent entièrement, un risque significatif lié à la transition : les actifs échoués, stranded assets en anglais.

Non seulement, le débat actuel sur les actifs échoués au sein du secteur bancaire est assez restrictif, mais il crée un angle mort. Experts financiers et académiques se concentrent en général sur la quantification des actifs potentiellement échoués dans le secteur de l’approvisionnement en énergies fossiles, sans prendre en compte les autres secteurs. Qui plus est, les estimations produites sont très divergentes : de 1 000 milliards à 185 000 milliards de dollars. Résultat : des réponses parcellaires. Les propositions de coussins généraux contre les chocs d’échouage demeurent insuffisantes, étant donné la difficulté à quantifier les risques d’échouage, même pour les énergies fossiles. Cela mène à un cercle vicieux de mesures inadéquates pour combattre un risque qui s’aggrave et met la stabilité financière globale sous pression.

Aborder le risque sur tous
les secteurs

Une étude récente d’I4CE1 le démontre, une gestion efficace des risques d’échouage croissants nécessite des changements. Le débat doit passer de la quantification à la gestion proactive des « actifs à risque » ou actifs potentiellement échoués à travers tous les secteurs. Préparer les banques à absorber les pertes d’échouage, en s’efforçant de calculer des besoins de coussins en capitaux, n’est pas suffisant. Les banques doivent réduire les coûts liés à de potentiels chocs soudains de transition. Concrètement, elles doivent financer les activités de transition crédibles des entreprises. Objectif : réduire les émissions de l’économie réelle et aider à une transition plus ordonnée.

Il est urgent d’adopter cette approche pour protéger banques, entreprises et ménages de chocs majeurs. Comme le rappelle une étude récente2, ces acteurs sont interconnectés via les marchés financiers : l’anticipation sur ces marchés du risque d’échouage peut mener à des pertes généralisées à tous. À court terme, la simplification des contraintes réglementaires domine le débat politique en Europe, mais la proactivité est indispensable dans la course à long terme vers la neutralité carbone.

Ces chiffres effarants de la BCE

Les cadres d’évaluation des risques de transition des banques devraient donc prendre en compte « l’ensemble de l’économie » : les actifs relatifs à l’immobilier, l’agriculture, l’automobile et l’industrie lourde font face à divers degrés d’échouage. Qui plus est, les outils et pratiques des banques, comme les politiques de financement sectoriel et les métriques d’alignement, échouent à couvrir l’ensemble de leurs portefeuilles. Une étude de la Banque centrale européenne (BCE) conclut que parfois moins de 10 % du portefeuille total d’un établissement d’importance systémique mondiale est couvert par l’objectif de neutralité carbone. Selon une autre étude de la BCE3, 90 % des portefeuilles de crédit des banques importantes de la zone euro n’étaient pas alignés sur les objectifs de l’Accord de Paris. La « plupart des banques » sont confrontées à des risques élevés, surtout l’échouage.

Une évaluation plus exhaustive des expositions matérielles via les portefeuilles, secteurs, canaux de risque de transition et chaînes de valeur permettrait aux banques de mieux capturer les « actifs à risque ». Les banques pourraient ainsi limiter préventivement les pertes d’échouage grâce à des solutions spécifiques telles que le retrait progressif (ou phase-out), l’adaptation et la réaffectation des actifs. Cela nécessite une analyse granulaire au niveau de la contrepartie pour évaluer la « préparation à la transition » – le coût de transition d’une entreprise. Plus cette dernière est capable de gérer ce coût, moins la banque est exposée aux impacts d’une potentielle transition désordonnée.

Un cadre actuel
souvent contreproductif

Or, les processus d’analyse et de gestion du risque actuels peinent à mener les banques à des décisions favorables au financement de la transition. Il reste techniquement difficile de prouver le risque de transition d’une entreprise qui aurait besoin de la faire et qui ne se met pas en position de le faire. Quand bien même on y parvient, se pose la question de la crédibilité du scénario de transition dans lequel l’entreprise est en risque. C’est un paramètre implicite, mais fondamental dans la décision.

De plus, l’analyse de ce risque ne conduit pas nécessairement à privilégier le verdissement des portefeuilles financiers. Il reste compliqué de prouver qu’il y a moins de risques pour la banque à financer une entreprise cohérente avec les besoins d’un scénario de transition, comme en témoignent les travaux du NGFS4, le réseau des banques centrales en faveur du verdissement de l’économie. Les modèles d’analyse du risque et les exigences en capital restent davantage favorables aux actifs ayant démontré leurs performances dans le passé : des actifs bruns plutôt que des actifs verts. Les études montrent que les banques pourraient devoir détenir des provisions deux fois plus importantes pour les pertes de crédit attendues (ou Expected Credit Loss) sur un actif vert que sur un actif brun.

La supervision doit aussi bouger !

Finalement, la boîte à outils de la supervision européenne5 doit être mobilisée pour surmonter ces obstacles. Surtout, les superviseurs doivent inciter les banques à financer les activités de transition de leurs clients, notamment intensives en carbone. Devenus récemment obligatoires, les plans de transition prudentiels pourraient fournir une aide précieuse aux superviseurs. Les lignes directrices 2025 de l’Autorité bancaire européenne sur la gestion des risques Environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) établissent des attentes claires pour que les banques s’engagent proactivement avec leurs clients sur leur préparation à la transition. Elles devront détailler leurs processus de planification de transition, incluant leurs plans de transition. L’analyse récente de la BCE6 montre que seulement un tiers d’entre elles intègrent les risques climatiques dans leurs calculs de fonds propres au sein du pilier 2. Cela doit s’améliorer.

D’autres outils microprudentiels tels que les Ajustements de juste valeur (ou Fair Value Adjustments) doivent incorporer les risques ESG pour corriger la sous-estimation des risques de transition dans les instruments de marché. Les cadres d’évaluation des garanties des actifs des banques n’intègrent pas bien les risques de transition des actifs immobiliers à haute intensité énergétique. Un risque plus élevé sur de tels actifs n’émerge qu’à travers une analyse de scénario prospective et crédible, comme démontré dans une étude menée par l’Autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles7.

Limitons le risque
de concentration

Étant donné les potentiels risques systémiques liés aux chocs de transition, les réponses macroprudentielles s’avèrent cruciales. Le Coussin de risque systémique (ou Systemic Risk Buffer) offre de la flexibilité via la calibration sectorielle et au niveau bancaire. Cet outil prometteur pourrait inciter les banques à réduire les expositions au risque de transition pour diminuer leurs exigences de capital, encourageant ainsi le financement proactif de la transition des clients. De même, l’introduction de limites du risque de concentration lié au carbone pourrait diminuer l’exposition aux actifs bruns et les éventuels effets de contagion entre les banques et les institutions financières non bancaires. Quand s’ajoute le risque de concentration, les pertes sur les expositions brunes s’amplifient de près de 60 %8.

Le secteur bancaire européen fait face à un dilemme : se mobiliser dès aujourd’hui proactivement avec les outils actuels, ou attendre des données climatiques « parfaites » pendant que les risques de transition s’aggravent. L’échéance des objectifs climatiques 2030 de l’Union européenne arrive à grands pas et les actifs qui seront échoués dans une économie bas-carbone sont ceux financés aujourd’hui. Les banques européennes et leurs superviseurs doivent abandonner l’approche étroite des actifs échoués et embrasser une approche dynamique et proactive des actifs à risque, avant que le coût de l’action retardée ne menace la stabilité financière.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº909
Notes :
1 Reframing the Stranded Assets Narrative for European Private Financial Institutions », 25 oct. 2024.
2 « Stranded Fossil-fuel Assets Translate to Major Losses for Investors in Advanced Economies », Nature Climate Change, vol. 12, 2022, pp. 532-538.
3 « Risks from Misalignment of Banks’ Financing with the EU Climate Objectives », janv. 2024.
4 « Capturing risk differentials from climate-related risks », mai 2022.
5 « Leveraging the Prudential Toolkit for Effectively Managing Stranding Risks: A Focus on the European Banking Industry », déc. 2024.
6 « Banks have Made Good Progress in Managing Climate and Nature Risks – and Must Continue », juill. 2025.
7 EIOPA, « Final Report on the Prudential Treatment of Sustainability Risks for Insurers », 7 nov. 2024.
8 ECB/ESRB Project Team on climate risk, « Towards macroprudential frameworks for managing climate risk », déc. 2023.