L’effet d’une nouvelle ère

Pourquoi il est stratégique
de piloter le risque géopolitique

Créé le

07.01.2026

-

Mis à jour le

08.01.2026

Personne ne conteste la montée en puissance du risque géopolitique dans le monde actuel. Il devient même majeur sur notre continent. Plutôt que de le traiter seulement sur la contrainte, mieux vaut l’appréhender comme un levier de performance et de différenciation.

Dans un monde en situation de « polycrises », les événements récents continuent de démontrer combien les chocs géopolitiques peuvent déstabiliser les marchés, affecter la liquidité et accentuer le sentiment général d’incertitude sur les plans politique et économique. Le risque géopolitique s’impose aujourd’hui en tête des préoccupations des dirigeants bancaires. Son pilotage n’est plus un exercice périphérique, mais bien un pilier de réflexion stratégique et de résilience.

La Banque Centrale Européenne considère la surveillance des risques géopolitiques comme la principale priorité de supervision à horizon 2028. Selon le Risk report 2025 publié en octobre dernier par l’assureur AXA, l’instabilité géopolitique figure désormais au premier plan en Europe. L’inquiétude des experts européens est fortement relayée par les gouvernements. En France, par exemple, la Revue nationale stratégique 2025 alerte sur le « risque particulièrement élevé d’une guerre majeure de haute intensité en dehors du territoire national en Europe, qui impliquerait la France et ses alliés, en particulier européens, à l’horizon 2030, et verrait notre territoire visé en même temps par des actions hybrides massives ».

Les chiffres inquiétants de l’Autorité bancaire européenne

L’impact sur le secteur bancaire peut être étudié avec quelques chiffres. Selon un document de 2024 de l’Autorité bancaire européenne, les expositions directes des banques de l’Union européenne à des zones à haut risque géopolitique dépassent 500 milliards d’euros, soit environ 2,5 % de leurs encours totaux. Le Fonds monétaire international (FMI) estime par ailleurs que près de 3 % des créances transfrontalières mondiales sont aujourd’hui concentrées dans des pays affectés par des tensions géopolitiques majeures.

Le risque géopolitique est communément défini, comme « la menace, la réalisation ou l’escalade d’événements défavorables liés à des guerres, à des actes terroristes ou à des tensions entre États susceptibles de perturber la stabilité internationale », selon les travaux académiques de MM Dario Caldara et Matteo Iacoviello. Bien que consensuelle, cette proposition se concentre sur l’aspect belliqueux. Il apparaît pourtant essentiel d’intégrer les dimensions macroéconomiques de ces risques, telles que l’émergence de guerres commerciales, de sanctions économiques et d’embargos.

Un catalyseur de risque nécessitant une gouvernance dédiée

Pour une banque, le risque géopolitique agit plus largement comme un facteur additionnel de risques financiers et non financiers. Un événement géopolitique peut en effet engendrer ou accentuer la volatilité sur les marchés financiers, provoquer davantage de dépréciations d’actifs, voire déclencher des retraits de liquidité massifs. Le superviseur européen évoque dans ses analyses le rôle de catalyseur de ce risque lorsqu’il se combine à d’autres fragilités macrofinancières. Dès lors, le risque géopolitique doit être traité comme un levier structurel de prise de décision, et non comme un aléa conjoncturel.

Transformer la menace géopolitique en paramètre de décision suppose de lui donner un cadre clair : une gouvernance dédiée, une analyse intégrée et une capacité d’action rapide. Un dispositif efficace repose sur trois piliers. Tout d’abord, une instance multi-expertise institutionnalisée, rattachée à la direction des risques. Cette comitologie pourrait par exemple rassembler une large communauté d’experts tels que les responsables risques (financiers et non financiers), les représentants des métiers ou encore des économistes. Cette instance aurait alors la charge d’assurer la cohérence des analyses et la priorisation des alertes.

Ne plus subir, mais s’organiser pour anticiper

Ensuite, une architecture de surveillance multi-sources, combinant données internes que la banque pilote déjà comme le scoring pays, les stress-tests ou le suivi de portefeuille et indicateurs externes, comme les indices de risque géopolitique GPR, la presse spécialisée ou les données d’agences. Cette approche permettrait de détecter précocement les signaux faibles et d’anticiper les impacts globaux au travers des différents canaux de transmission identifiés. Enfin, une méthode de sélection et de classification dynamique des zones sensibles, selon un niveau d’escalade (faible, modéré, critique), afin de déclencher sans délai les mesures de réduction d’exposition ou de continuité d’activité.

L’étude 2025 de l’Institute of International Finance (IIF) révèle que 36 % des Chief Risk Officers placent désormais le risque géopolitique parmi leurs trois priorités, contre 16 % seulement un an plus tôt. Cette évolution traduit un changement de paradigme : il ne s’agit plus de subir les crises, mais de les anticiper, en intégrant leur probabilité et leurs effets dans les dispositifs d’appétit au risque et les plans d’allocation de capital (ICAAP) et de résilience.

Objectif : une meilleure allocation du capital

La gestion structurée du risque géopolitique ne constitue pas seulement un mécanisme défensif, mais bien un levier de performance globale et de différenciation stratégique. Trois canaux principaux traduisent cette valeur ajoutée. L’intégration du risque géopolitique dans les exercices de stress-tests (notamment en ICAAP) et les dispositifs de continuité d’activité est une étape clé. En simulant des scénarios combinant sanctions, ruptures d’approvisionnement ou déstabilisation des marchés émergents, les banques peuvent quantifier l’effet d’un événement géopolitique majeur sur leurs expositions, et le cas échéant ajuster leurs limites et renforcer leurs coussins de fonds propres.

En 2024, le FMI a estimé que les chocs géopolitiques peuvent entraîner jusqu’à 40 points de base d’augmentation du coût du capital dans les secteurs bancaires les plus exposés. Anticiper ces effets permet donc d’optimiser la structure du bilan. Parallèlement, l’aspect opérationnel est essentiel : la protection du personnel et la sécurisation des infrastructures critiques dans les zones sensibles réduisent le risque de rupture de service ou de contentieux, contribuant directement à la stabilité du résultat brut d’exploitation.

Un enjeu réputationnel...

Dans un environnement où les sanctions extraterritoriales et les exigences de due diligence se multiplient, une gouvernance claire du risque géopolitique constitue par ailleurs un bouclier réputationnel. Les établissements dotés d’un cadre de surveillance robuste peuvent démontrer, face aux régulateurs et aux investisseurs, leur capacité à prévenir les violations de régimes de sanctions ou les expositions indirectes à des entités controversées.

Cette transparence crée un avantage de confiance : selon l’Autorité bancaire européenne, les banques disposant de dispositifs avancés de risque géopolitique bénéficient en moyenne d’une prime de valorisation boursière de 8 % par rapport à leurs pairs. La réputation devient ainsi un actif défensif et commercial, garantissant la continuité de l’accès aux marchés et la fidélité des clients institutionnels.

...mais également commercial

Le suivi géopolitique permet également d’orienter les priorités commerciales et d’identifier les zones de croissance « résiliente ». En combinant les analyses existantes de risque pays et les indicateurs d’exposition macroéconomique, les banques peuvent réallouer leur capital vers des juridictions stables ou vers des secteurs soutenus par les recompositions géo-économiques (tels que la transition énergétique, la relocalisation industrielle, la défense).

Les établissements structurant ce cadre prospectif optimisent leur efficacité commerciale : ils réduisent le coût du risque par une allocation dynamique des portefeuilles et identifient de nouvelles opportunités de financement, notamment dans les corridors économiques émergents. À terme, la capacité à articuler la veille géopolitique et la stratégie commerciale se traduit par un gain de productivité du capital alloué pouvant atteindre 5 à 10 %, selon les simulations de l’IIF (2025).

À l’heure où les équilibres mondiaux se redessinent sous l’effet des rivalités économiques et technologiques, des conflits régionaux et de la fragmentation politique, les banques ne peuvent plus se contenter d’une lecture opportuniste du risque géopolitique. Celui-ci doit faire l’objet d’un cadre de suivi formalisé, gouverné et intégré à l’ensemble du dispositif de gestion des risques.

Investir dans la connaissance géopolitique, la veille prospective et la coordination inter-métiers, c’est investir dans la résilience et la pérennité. Les établissements qui sauront transformer cette contrainte en avantage stratégique renforceront leur légitimité, leur solidité et leur capacité à accompagner leurs clients dans un monde devenu, durablement, incertain.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº911-912