Pour un “new deal” avec le Sud

Créé le

23.05.2023

-

Mis à jour le

25.05.2023

Climat, biodiversité, pauvreté, migrations...
Alors que sommets et engagements se succèdent, la convergence entre pays devient divergence. La route, avant de réduire la fracture, est encore longue. Elle doit pourtant être parcourue.

En 2015, nous nous sommes collectivement engagés sur la voie du développement durable (avec les objectifs – ODD – adoptés à New York en septembre) et sur celle de la lutte contre le dérèglement climatique (à Paris, en décembre). Avant ces échéances, nous avions aussi validé un nouveau partenariat pour le développement à Addis-Abeba (en juillet). Ces accords formaient les bases d’une feuille de route planétaire partagée, reposant sur un développement économique durable, résilient et inclusif.

Huit ans plus tard, le compte n’est pas bon. Les mécanismes par construction, non coercitifs, n’ont pas permis de suivre les trajectoires attendues. La main invisible seule n’a pas fonctionné. Au-delà des défauts intrinsèques de la méthode retenue (le prix à payer pour approuver à l’unanimité ces accords), les circonstances ont elles aussi changé.

La liste des chocs de ces dernières années est particulièrement longue. La pandémie, bien sûr, la guerre en Ukraine, pour citer les deux plus visibles. Mais aussi la fin des taux négatifs, le retour de l’inflation, la trajectoire de collision entre les États-Unis et la Chine, une mondialisation contestée, le retour de la politique industrielle et des préoccupations de souveraineté, la montée des populismes, la défiance croissante à l’égard du lointain, la polarisation des sociétés...

Ces dimensions étant de plus en plus mêlées et les approches nécessaires de plus en plus complexes à concevoir et a fortiori à mettre en œuvre, parce que de plus en plus holistiques.

Pendant ce temps, le climat se réchauffe. La biodiversité est en risque. Les réfugiés se multiplient. La pauvreté, qui régressait, remonte. La convergence entre pays devient divergence. Un nombre croissant de pays est en état de risque financier.

« The Rest and the West »

La planète semble se fractionner autour de ces enjeux. Les sommets se succèdent. Le pire est souvent évité mais les progrès sont faibles. Le scepticisme voire l’hostilité progressent. Et nous prenons conscience de tensions chaque jour renforcées entre ce qu’il est convenu d’appeler le « global South » et le « Nord » ou, plus exactement, « l’Ouest ». La carte des votes successifs sur la guerre en Ukraine a rendu compte des fractures qui se multiplient. Et de la fin des alignements traditionnels. Pour certains, le « monde G7 » a vécu. On évoque « the Rest and the West ». L’Ouest se serait retrouvé plus uni face à la Russie mais aussi plus seul. Le sujet n’est pour autant pas seulement géopolitique ou culturel. Il est aussi économique. L’ordre de 1945 est de plus en plus contesté. Dans nombre de pays, la colère gronde, sur le thème « vous nous faites la morale, vous ne nous aidez pas, vous avez profité d’un système fossile qui a fait votre fortune, vous nous interdisez de suivre ce chemin et ne nous accompagnez pas sérieusement dans cette direction ». Deux exemples illustrent pratiquement ces perceptions. Le cas du gaz est celui le plus fréquemment cité en Afrique. Le financement par des Européens est de fait quasi impossible : pas de financement à de nouvelles exploitations fossiles. La BEI comme la Coface ne peuvent pas intervenir. Au même moment, inutile de décrire ce qui s’est passé autour de cette source d’énergie après la guerre et les difficultés de ce marché. Les contradictions sont là et le symbole est fort.

Autre élément : il y a aujourd’hui 23 pays candidats à rejoindre les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Malgré la Russie. Il semble se recréer, à côté du système Bretton Woods, un système parallèle. S’il n’est pas encore concurrent, il pourrait cependant vite le devenir. On parle de multi-alignement, là où on parlait, il y a 70 ans, de non-alignement. L’Afrique du Sud est engagée, avec l’Europe et les États-Unis, dans un programme massif de soutien à sa décarbonisation, mais elle organise en même temps des manœuvres navales conjointes avec la Russie et la Chine.

L’urgence d’un pacte mondial

Ce ne sont pas des épiphénomènes. L’équation à résoudre est évidemment à entrées multiples. Mais la finance y tient une grande place. Cette question est au cœur du sommet que la France co-organise avec l’Inde les 22 et 23 juin à Paris, visant à l’établissement d’un nouveau pacte financier mondial. L’urgence est là.

Les besoins sont en milliers de milliards de dollars (« trillions »). Les outils sont inadaptés. Il faut appréhender conjointement les questions de climat et de développement, ce qui nécessite de revoir une bonne partie de notre grammaire traditionnelle.

En face, les ressources sont rares. En 2015, j’avais piloté un rapport appelé « from Billions to Trillions », qui soulignait la question des ordres de grandeur : d’un côté, il faut de 3 000 à 5 000 milliards de dollars d’investissement par an pour mettre les pays émergents et en développement sur une trajectoire durable ; de l’autre, les ressources publiques mobilisées sont de l’ordre de quelques centaines de milliards (200 pour l’aide au développement, par exemple, ou 100 non encore atteints dans le cadre des COP Climat).

Accroître les flux privés

Il faut bien sûr augmenter les flux publics, mais le contexte actuel va limiter naturellement ces efforts. Il faut mobiliser les ressources domestiques (fiscalité et épargne locale) et accroître les flux privés. Ceux-ci restent extrêmement limité : moins de 5 % de l’exposition des investisseurs en Europe vont vers les pays émergents et en développement (moins de 3 % aux États-Unis). Les obstacles traditionnels sont connus : ils sont réglementaires, réputationnels, ils tiennent à l’appréciation du risque, au risque de change, au risque politique, à la difficulté à identifier les bons projets et les bons intermédiaires (fonds spécialisés par exemple). La liste est longue. Elle s’est encore allongée depuis un an, avec les ruptures que nous avons connues dans les paradigmes financiers : inflation, hausse des taux, fin du QE (Quantitative Easing) et développement des outils de politique industrielle (Inflation Reduction Act, IRA, ou green deal). Pourquoi aller investir loin, quand je peux, en limitant mes risques, investir en Europe ou aux États-Unis ? Surtout, avec la hausse du taux sans risque, les comparaisons sont souvent plus difficiles encore. Il y a une part d’optique, mais pas seulement. Et les efforts d’investissement « verts » répondent ici aussi au besoin de verdir ses expositions. À cela s’ajoute une pression plus subtile de désintérêt social croissant pour le lointain : America First a fait des émules. Il y a suffisamment de problèmes chez moi... pourquoi donc irais-je mettre mon épargne en risque au loin ?

Sans intervention, le fossé entre besoins et ressources ne se résorbera pas. Les conséquences géopolitiques sont inscrites. Fragmentations. Tensions. Risques pour la planète et sa santé, risques surtout pour les habitants de cette planète. Nous tous. Migrations au moment même où ce sujet nourrit les populismes. « Build that wall » n’est une réponse ni efficace ni satisfaisante.

Nous pouvons choisir d’ignorer le problème, comme cela semble se passer depuis 2015, ou au contraire ouvrir les yeux, tenter de comprendre pourquoi la colère monte, pourquoi les enjeux sont gigantesques, pourquoi ce sujet nous concerne tous. C’est l’un des défis de ce sommet : mettre les sujets sur la table et discuter des réponses. Repartir sur de bonnes bases. Sommes-nous si sûrs de ne pas être en 1944-1945, quand il fallait reconstruire ? Ne faisons-nous tous pas l’erreur de croire que ce sujet ne concerne que les gouvernements, comme après la Seconde Guerre mondiale, ou les seules organisations internationales, comme on le croit encore trop souvent ? Il nous concerne tous et en premier lieu le secteur financier. Nous parlons de risques majeurs pour ce siècle qui s’est ouvert de manière bien chaotique. La route va être longue, très longue, mais il faut la commencer vite, très vite.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº881