Marchés des métaux : l’angle mort de la transition énergétique

Créé le

18.07.2022

La transition énergétique
ne pose pas seulement
la question de la taille
du réservoir. Se pose aussi la question de la taille
du robinet. Le rythme d’accroissement
de la production est une problématique à intégrer rapidement, car le prix
des métaux ne sera pas sans conséquence sur l’inflation et donc sur la situation économique et sociale.

La guerre qui sévit en Ukraine est venue violemment nous rappeler la réalité physique de nos économies. Nous dépendons des matières premières agricoles pour nous nourrir, des métaux et des énergies fossiles pour construire à peu près tout ce qui nous entoure, nous chauffer, nous éclairer... La Russie et l’Ukraine étant de gros producteurs de nombre de matières premières, les difficultés d’approvisionnement nées de la concomitance de la reprise économique postpandémie et du conflit actuel ont immédiatement eu des répercussions sur les prix, poussant notamment les cours du blé sur de nouveaux plus hauts historiques.

Les prix des matières premières se fixent en effet à la marge : toute demande supplémentaire vient défaire l’équilibre entre l’offre et la demande, et doit donc se traduire par une offre supplémentaire. Il n’est en effet pas dans l’intérêt des producteurs de produire plus que demandé, sous peine de voir le prix de la matière première baisser. Toute perte d’offre doit, a contrario, générer une baisse de la demande. Ainsi, si la demande d’une matière première vient à augmenter marginalement, le prix de celle-ci va avoir tendance à augmenter. Ceci aura pour effet de stimuler la production en assurant des marges plus confortables aux producteurs, ou de détruire de la demande en raison d’un prix trop élevé pour les consommateurs. Si l’offre ne peut s’adapter rapidement, il faudra alors que le prix monte suffisamment pour entraîner une destruction de la demande suffisante pour que l’offre et la demande s’équilibrent.

Dans le contexte actuel, ce mécanisme de fixation des prix est fondamental à intégrer. En effet, les scientifiques sont désormais formels sur le fait que la terre se réchauffe, et que cette élévation de la température est liée à l’activité humaine et, principalement, à la combustion d’énergies fossiles. Il est donc impératif que l’on réalise une transition énergétique, afin de nous débarrasser des hydrocarbures et des émissions de CO2 liées à leur utilisation. Ce à quoi les gouvernements se sont engagés lors de la COP 21 à Paris, en 2015, en indiquant vouloir ramener les émissions de CO2 à zéro net en 2050.

Cela implique que nous allons devoir massivement développer les sources d’énergies bas carbone, au premier rang desquels les énergies renouvelables, solaire et éolien en tête. Il est à ce titre très important de comprendre que, contrairement à une idée reçue, on ne fait pas d’électricité seulement avec du vent ou avec du soleil : il faut pour cela un transformateur, qui convertit l’énergie du vent ou du soleil en électricité ! Et ce transformateur est fait d’actifs réels, principalement des métaux.

De ce fait, la transition énergétique aura de lourdes implications structurelles sur nos économies. Elle revient en effet à transformer notre dépendance aux énergies fossiles en une dépendance aux métaux. Il faudra donc repenser l’équilibre entre l’offre et la demande de ce secteur. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que nos sociétés sont mal préparées à ce changement.

Les besoins en ressources métalliques qui devraient naître de cette transformation inévitable sont tout bonnement faramineux! Certains métaux sont utiles dans toutes les technologies bas carbone, comme le cuivre : il y a entre 950 kilogrammes et 5 tonnes de cuivre dans une éolienne en fonction de sa taille, il y a quatre fois plus de cuivre dans une voiture électrique que dans une voiture thermique classique. D’autres sont plus spécifiquement utiles à une technologie. C’est par exemple le cas du nickel, indispensable à la fabrication des batteries pour véhicules électriques. La Commission européenne estime ainsi que ce seul secteur pourrait nécessiter 2,6 millions de tonnes de nickel de très bonne qualité par an en 2040, contre une production actuelle de seulement un million de tonnes pour ce minerai à ce degré de pureté !

Changement d’échelle

Compte tenu de ce changement d’échelle, si le recyclage peut nous aider, il sera très insuffisant. La construction des infrastructures bas carbone vient en effet remplacer des sources de production moins consommatrices de métaux et les volumes consommés seront immobilisés pour une longue période. Pour ne prendre qu’un exemple, le cuivre utilisé pour l’alternateur d’une éolienne va rester immobilisé pour la durée de vie de la turbine, c’est-à-dire au moins 30 ans avec la période de démantèlement.

Se pose donc la question de la disponibilité de ces métaux sur notre planète pour mener à bien notre transformation. Il y a plusieurs niveaux de réponse à cette interrogation.

Si l’on parle de la disponibilité globale, ce que l’on pourrait appeler la taille du réservoir, la réponse rapide à cette question est rassurante : nous disposons d’assez de métaux pour assurer la transition énergétique avec succès. Les travaux de l’équipe d’Emmanuel Hache (lire pages 14-16), font référence dans ce domaine et, s’ils confirment que nous disposons de suffisamment de réserves pour faire face à la demande, ils montrent également que certains métaux, comme le cuivre et le nickel, devraient néanmoins être fortement sous pression.

Se pose ensuite la question de ce que l’on pourrait appeler la taille du robinet, c’est-à-dire la possibilité de produire les métaux à un rythme suffisant pour répondre à l’accélération de la croissance de la demande. Et il y a là une première contrainte de temporalité : on ne construit pas une mine, quel que soit le minerai dont on parle, en quelques jours : on estime qu’il faut entre 5 et 7 ans au niveau international pour mettre une mine en production, et au moins 10 ans en Europe ! C’est la raison pour laquelle Richard Adkerson, directeur général de Freeport Mc Moran, l’un des plus gros producteurs de cuivre au monde, indiquait il y a encore quelques jours que même un doublement du prix de ce métal à court terme ne lui permettrait pas de proposer davantage de métal à ses clients avant plusieurs années !

Hausse des prix

Se pose dès lors la question de l’adéquation de l’offre, attendue en forte hausse, et de la demande pour les 5 à 10 prochaines années. Sur ce sujet, la temporalité pourrait nous aider. Car si on ne construit pas une mine en quelques jours, il en va de même pour les centrales de production bas carbone. On estime ainsi qu’il faut entre 5 et 7 ans pour développer une centrale solaire ou un parc éolien onshore, et 10 ans environ pour un parc éolien offshore. La construction de centrales nucléaires, contestées par ailleurs par de nombreux pays, prend environ 15 ans. On pourrait donc arriver à accorder la temporalité de la production de minerai avec celle de la production de moyens électriques bas carbone.

Cela nous ramène à la question de la fixation des prix... En effet, si une hausse rapide du prix des métaux ne permettrait pas d’augmenter immédiatement le volume de production, les groupes miniers pourraient envisager dès aujourd’hui le développement de nouvelles mines qui, dès lors, seraient disponibles assez rapidement pour soutenir l’accélération du développement des énergies renouvelables dans les années à venir.

Vient alors naturellement la question de l’ampleur de la hausse de prix nécessaire à assurer ce nouvel équilibre entre l’offre et la demande. C’est le sujet sur lequel ont travaillé les économistes du FMI dans son étude « Energy Transition Metals » d’octobre 2021. L’équipe de recherche a essayé d’évaluer l’impact que pourrait avoir la demande liée à la transition énergétique sur le prix de quatre métaux considérés comme indispensables à son accomplissement : le cobalt, le lithium et le nickel (indispensables essentiellement au développement de la mobilité électrique et du stockage d’électricité), et le cuivre, que l’on retrouve dans presque toutes les technologies bas carbone. Leur conclusion est sans appel : d’ici 2030, c’est-à-dire dans 8 ans, le prix des trois premiers devrait connaître une appréciation de « quelques centaines de pour cent », quand celui du cuivre devrait croître « de 60 % » ! Et les économistes de préciser que ces estimations sont conservatrices...

Nous n’échapperons donc pas une hausse des prix des métaux, tant la transition énergétique qui s’annonce va bouleverser, et ce à très court terme, l’équilibre entre l’offre et la demande. Mais cette hausse n’est pas une condition suffisante au succès de la transition.

Si la hausse de prix rend un projet rentable, un projet minier n’en nécessite pas moins des financements. Or, depuis plusieurs années, une pression énorme a été mise sur le secteur financier pour que celui-ci serve la transition indispensable de nos économies. L’investissement dit « ESG » (pour environnemental, social et gouvernance) prend donc progressivement le dessus et de plus en plus de banques et d’investisseurs tournent le dos aux technologies polluantes.

Pour aider à distinguer les bons investissements des mauvais, l’Europe a listé l’ensemble des industries nécessaires à la transition et les a regroupées dans un document qui sert de référence pour définir ce qui est « vert » ou ne l’est pas : la taxonomie.

Dépendance

Produire des métaux pollue. À ce titre, l’industrie minière ne figure pas dans ce document, ce qui rend difficile son financement. Philippe Varin, ancien patron de France Industrie et de Peugeot Citroën, l’a rappelé dans les conclusions du rapport qu’il a remis en début d’année au Président de la République : si l’on souhaite que la transition puisse avoir lieu, il faut encourager l’investissement dans le secteur minier, ce qui implique de l’inclure dans la taxonomie. Le processus de production des métaux est certes polluant, mais ne représente, pour l’ensemble des métaux et sur l’ensemble de la chaîne, que 11 % des émissions de CO2 de la planète. Avec eux, on pourra se débarrasser des énergies fossiles, aujourd’hui responsables de 70 % des émissions de CO2. Et encore, les processus miniers peuvent, selon les experts, être fortement optimisés, en particulier en décarbonant l’e nécessaire à leur production. Il n’y a donc pas de débat...

Un autre sujet est notre dépendance métallique à l’étranger. Car même si la production mondiale devait être suffisante pour assurer la transition, nous devons nous assurer d’un approvisionnement stable pour nous, Européens. Rappelons que, comme indiqué par Philippe Varin dans son récent rapport, la dépendance de l’Europe à son approvisionnement en métaux est de 70 %, et celle de la France de 100 % ! Il nous faut donc revoir en partie notre diplomatie qui, ces dernières années, s’est notamment largement construite autour de nos besoins en hydrocarbures. Or, les pays producteurs de minerais ne sont pas les mêmes que ceux qui produisent le pétrole.

Il faut donc repenser notre diplomatie. Avec les pays d’Amérique du Sud, comme le Chili, plus gros producteur mondial de cuivre, et récemment passé sous gouvernement très à gauche. Avec la République Démocratique du Congo, pays abritant environ 65 % des réserves mondiales du cobalt indispensable aujourd’hui à la mobilité électrique, et où l’on sait que les conditions d’extraction ne sont pas optimums... Avec la Chine, surtout ! Ce pays est responsable de la quasi-totalité de la production de terres rares mondiales (par choix, car il existe d’autres gisements inexploités dans le monde), mais aussi du raffinage d’une grande majorité des métaux nécessaires à notre transformation : cuivre (40 %), lithium (79 %), cobalt (63 %)...

La transition énergétique pose donc nombre de défis de taille. À se vouloir trop rassurants, les décideurs se limitent souvent avec la question de la taille du réservoir et la disponibilité globale des métaux nécessaires à ce changement. Mais le rythme d’accroissement de la production, la taille du robinet, est un autre problème d’importance à intégrer rapidement. Il devrait se traduire d’abord par une hausse très importante du prix des métaux, qui ne sera pas sans conséquence sur l’inflation et donc sur la situation économique et sociale de chaque pays. Il se traduira également par un coût annuel du système énergétique environ 3,5 fois plus important qu’il ne l’est actuellement (4 300 milliards par an contre 1 200 actuellement, selon l’Agence internationale à l’énergie), ce qui nécessitera bien évidemment un soutien de l’État et un recours à l’endettement. Ceci rend indispensable de garder des taux d’intérêt réels durablement bas, ce qui pourrait limiter la capacité d’action des banques centrales dans leurs politiques monétaires et limiter durablement les rendements des investisseurs.

Tout ceci pourrait nous amener à baisser les bras devant l’ampleur de la tâche et le coût de la transformation. Ce serait une erreur : la seule chose que nous savons de façon certaine, c’est que l’inaction coûtera encore plus chère, financièrement mais aussi et surtout humainement. Nous n’avons donc pas le choix et devons rapidement tout mettre en œuvre pour s’assurer que les métaux ne deviennent pas l’angle mort de la transition énergétique.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº869