Face au retrait du soutien militaire des États-Unis à l’Ukraine et à la menace russe, l’Europe a pris un tournant stratégique majeur en matière de défense. Le 4 mars 2025, la Commission européenne a dévoilé « ReArm Europe », un dispositif visant à mobiliser plus de 800 milliards d’euros pour renforcer les capacités de défense de l’Europe. Le plan prévoit de libérer près de 650 milliards d’euros sur quatre ans, auxquels s’ajoutent 150 milliards de prêts destinés à financer les investissements dans la défense des États membres. Ces fonds seront levés sur les marchés de capitaux par le biais d’un nouvel instrument, le « SAFE ». Les pays européens pourront augmenter leurs dépenses de défense sans risquer la procédure de déficit excessif, grâce à une clause dérogatoire du Pacte de stabilité.
Un plan d’investissement de 500 milliards d’euros sur 12 ans
Une annonce choc doublée, le même jour, de celle du « bazooka » fiscal du futur chancelier allemand, Friedrich Merz : un plan d’investissement massif de 500 milliards d’euros de dépenses en infrastructures sur douze ans, équivalant, selon CPRAM, à 11,6 % du produit intérieur brut (PIB) de 2024. Ce plan exemptera les dépenses militaires dépassant 1 % du PIB de la règle budgétaire de « frein à l’endettement » public. Une manière de recourir davantage aux emprunts pour financer la défense et stimuler l’économie d’outre-Rhin. Ces informations ont provoqué, le 5 mars, une envolée spectaculaire des taux du Bund à dix ans de 30 points de base (pbs) à 2,8 %, la plus forte hausse journalière depuis la chute de Berlin. L’Allemagne pourrait ainsi devenir un émetteur incontournable. « Si Berlin décide d’aller encore plus loin, en ajoutant des dépenses d’investissement supplémentaires (digitalisation, transition énergétique) et en exploitant toutes les marges de manœuvre offertes par la réforme du frein à l’endettement, l’Allemagne pourrait ajouter entre 800 et 1 000 milliards d’euros de dette d’ici 2035 », estime Mirabaud dans une note.
Nouvel épisode tension sur les taux allemands
Le 6 mars, les taux allemands à dix ans ont connu un nouvel épisode de tension, grimpant de 10 pbs, après la baisse de 25 pbs des taux de la BCE. Alors que l’institution monétaire a relevé de 2,1 à 2,3 % ses prévisions d’inflation en 2025, sa présidente, Christine Lagarde, a fait le constat d’une politique monétaire « sensiblement moins restrictive ». Avec une nouvelle baisse des taux d’un quart de point en mars. Selon les anticipations des marchés, le taux de dépôt, actuellement à 2,5 %, se rapprocherait de son niveau neutre, estimé entre 1,75 % et 2 %.
Cette actualité européenne chargée a accentué la dynamique de pentification des courbes des taux (voir graphique) amorcée début 2024. En Allemagne, l’écart de rendement entre le Bund à dix ans et le Schatz à deux ans s’est creusé, depuis les annonces des plans, de 20 pbs pour atteindre 60 pbs au 20 mars. Alors que les OAT à dix ans ont touché, le 14 mars, un plus haut taux depuis 2011, de 3,615 %, le différentiel OAT dix ans-OAT deux ans s’est, lui, accru de 16 pbs à 119 pbs.
Des perspectives de croissance modifiées
Surtout, le choc fiscal devrait changer la donne économique pour l’Allemagne, dont le PIB s’est contracté de 0,2 % en 2024. Entrevoyant une stagnation du PIB en 2025, l’institut de prévision germanique, l’IfW, a relevé sa prévision pour 2026 de 0,9 %, en décembre, à 1,5 %. De quoi entretenir le phénomène de pentification. Amundi estime que « les courbes de rendement pourraient se pentifier davantage en raison de l’offre de nouvelles obligations sur le marché et de l’amélioration des perspectives de croissance à moyen terme ».
Aux États-Unis, la guerre commerciale menée par Donald Trump à l’encontre du Canada, du Mexique et de l’Union européenne suscite de plus en plus d’inquiétudes concernant la croissance américaine. Le 20 mars, la Fed a maintenu la fourchette des fonds fédéraux à 4,25 %-4,50 %, abaissant sa prévision de PIB pour 2025 de +2,1 % (prévu en décembre) à +1,7 %. Un climat incertain qui, lui, empêche la courbe des taux outre-Atlantique de se redresser.