Vous expliquez la popularité de Donald Trump auprès du peuple américain par « un besoin de changements ». Quelle est votre analyse ?
J’ai voulu montrer que Trump et son administration répondent aux Américains qui souhaitent plus de politique et moins d’administration bureaucratique. Derrière ses outrances et ses revirements, le président des États-Unis tente de faire éclater un système qui s’est rigidifié et qui ne répond pas aux besoins du plus grand nombre. Après la Seconde Guerre mondiale, en Occident, la technique a pris le pas sur la délibération, le technoscientifique a dominé le politique. Aux États-Unis, cette tendance s’est ajoutée à une problématique créée par une structure particulière du pouvoir : la Constitution de 1787 a voulu un État fédéral faible, face à des États aux pouvoirs très étendus. Au fil du temps, sans réforme constitutionnelle majeure, l’État fédéral s’est toutefois renforcé. Dans sa mise en avant du pouvoir fédéral, Trump est dans la continuité de ses prédécesseurs. Mais il l’est de façon brutale, en s’appuyant sur l’insatisfaction du plus grand nombre de ses concitoyens pour créer un rapport de force politique avec la technostructure actuelle. Nous assistons à une tentative de changement radical d’une organisation pilotée et défendue par une élite.
Quelles sont aujourd’hui les implications dans le domaine économique et financier ?
Dans ces domaines, s’il y a une volonté de reprise en main, les effets sont encore limités. Bien sûr, l’annonce de l’augmentation des tarifs douaniers, le Liberation Day, a affolé les marchés, mais l’ambition finale de Trump est de combattre autant la désindustrialisation que l’optimisation fiscale des grandes firmes transnationales américaines. Reste que tout cela demande du temps.
Comment appréhendez-vous le bras de fer engagé avec la Fed ?
L’indépendance de la banque centrale est contestée. Dans cette contestation, il y a évidemment l’enjeu du contrôle de la création monétaire et la maitrise de l’endettement public. Mais il y a aussi et surtout la contestation de l’extension des pouvoirs de la Fed. Comme l’a rappelé le secrétaire du Trésor Scott Bessent, en parlant de « gains de fonctions » indus, la Fed a transgressé le cadre conventionnel de ses pouvoirs pour devenir de facto, sinon de jure, depuis une quinzaine d’années, un pilote/planificateur central de l’économie américaine. Une contestation est, me semble-t-il, légitime. D’ailleurs, au-delà de la brutalité de l’affrontement, la démarche de Trump s’inscrit là encore dans une logique d’affirmation du pouvoir exécutif fédéral poussée quasiment par tous les présidents américains depuis Ronald Reagan.
Avec Trump, c’est aussi l’équilibre du monde qui change. Comment les Européens peuvent-ils faire face aux nouveaux enjeux ?
L’Union européenne (UE) doit prendre acte de la fin des relations internationales fondées sur une organisation des échanges entre toutes les zones économiques reposant sur le mode de la coopération. La confrontation est revenue en force, alors qu’on pensait l’avoir fait disparaître, notamment avec des accords dont le caractère globalement positif était présenté comme scientifiquement justifié. Aujourd’hui, à côté des ambitions territoriales expansionnistes de Trump, le duopole coopératif Chine/États-Unis cède la place à une compétition pour la première place.
Tout cela fait peser sur l’UE des menaces qui appellent une réaction. Le Vieux Continent a besoin d’un retour urgent du politique pour retrouver une adhésion populaire. C’est l’occasion de construire un vrai modèle social européen, protecteur du plus grand nombre et capable de réduire les fortes inégalités entre les pays, afin de retrouver un nouveau souffle. La construction d’une classe moyenne européenne aisée deviendrait un but, facteur d’unité et de cohésion sociale et politique.
Propos recueillis par Clarisse Normand