Cet article appartient au dossier : Rétrospective 2015 - Banque, Finance, Assurance.

Rétrospective 2015

Taux bas : les institutions financières sous pression

 Taux moyen de rendement des emprunts d’État

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Revue Banque n°791

Numéro double 791-792 : Rétrospective 2015 - Prospective 2016

Le fait n'est pas nouveau, mais son ampleur si. En 2015, les taux d'intérêt ont touché un point bas inédit en avril, avec un OAT à 10 ans à 0,3 %, un Bund allemand de même maturité à 0,08 % et même négatif à 5 ans. Accentuée par la politique monétaire expansionniste de la BCE, cette baisse des taux est tendancielle depuis une trentaine d'années – l'OAT à 10 ans frôlait les 10 % en 1987. Une telle évolution n'est pas sans conséquences sur les acteurs financiers, à commencer par les gestionnaires d'actifs. Comment rémunérer les épargnants tout en prélevant des frais de gestion avec des actifs obligataires dont le rendement est si faible ? L'équation est particulièrement difficile pour l'assurance vie, principal bas de laine des Français : dopés pendant des décennies aux plus-values obligataires engrangées grâce aux taux en baisse, les fonds en euros sont aujourd'hui au bout de leur modèle. Les taux finiront par remonter et avec eux, les moins-values latentes et les demandes de rachat. À moins que ce ne soit un scénario « à la japonaise » de taux durablement très bas qui n'étouffe le business model de ces produits. Le sujet est suffisamment sérieux pour qu'assureurs et superviseurs collaborent à des stress-tests et des exercices d'évaluation des risques spécifiques à la question des taux.

Côté banque, l'environnement de taux très bas a eu en 2015 un effet marqué sur le crédit à l'habitat avec jusqu'à 20 milliards d'euros de flux de rachats de crédit par mois (lire ci-contre). Mais en acceptant de renégocier ces prêts aux taux en vigueur, qui ont eux aussi atteint des niveaux particulièrement bas, les établissements s'exposent à une remontée du coût de leur refinancement : la majorité des crédits immobiliers sont en effet accordés à taux fixe. Une situation que les banques assurent savoir gérer par une gestion ALM rigoureuse mais qui inquiète certains régulateurs comme le Comité de Bâle. Ce dernier planche en effet à une révision de la prise en compte prudentielle du risque de taux et ses premiers travaux [1] sont loin d'avoir convaincu la profession bancaire française qui y voit une remise en cause du modèle français potentiellement néfaste pour l'économie.

Avec l'impact supplémentaire de la désynchronisation des politiques monétaires de la FED et de la BCE, la question des taux devrait rester particulièrement sensible en 2016 (lire aussi l'article prospectif de Philippe Gudin, « Taux d’intérêt : encore bas pendant très longtemps »).

 

Ils ont dit

Faut-il incriminer le QE ?

"Les premiers achats de titres publics de la BCE, le 9 mars dernier, ont donné lieu à de nombreux commentaires. L'idée domine, selon laquelle les achats massifs d'obligations par la BCE, en déprimant les taux obligataires, pèsent sur les marges d'intérêt des banques européennes et présentent une menace sur leur rentabilité. Pour autant, il convient de ne pas confondre les conséquences du Quantitative Easing (QE), sur les banques de la zone euro, avec celles des maux qu'il est censé combattre. La BCE a pour objectif principal de conjurer la menace déflationniste, dont les effets seraient infiniment plus dommageables pour les banques et l'économie de la zone euro, dont les prix à la consommation reculent, sur un an, depuis décembre 2014 (-0,3 % en février 2015). Pour mémoire, le mouvement de recul des taux longs et d'aplatissement de la courbe des rendements est en réalité bien antérieur à l'annonce du QE : il s'est amorcé dès le début de 2014, nourri par des anticipations d'inflation continûment baissières. […] Les marges d'intérêts des banques de la zone euro ont commencé à pâtir de l'environnement de taux dès 2014 et leur part dans les revenus bancaires, quoique toujours prépondérante, a diminué en moyenne de près de 8 points au cours des six dernières années. […]

L'effet négatif du QE proprement dit sur les revenus bancaires est somme toute limité. Il n'affecte que la production nouvelle et les actifs à taux variables. Il est, au moins initialement, compensé par les gains sur portefeuilles obligataires […]. La véritable menace viendrait surtout d'une pente des taux désespérément plate, qui continuerait d'éroder les marges bancaires sans générer de nouvelle plus-value. Si le QE produit les effets attendus, il pourrait avoir contribué, d'ici quelques mois, à repentifier quelque peu la courbe par un ancrage des anticipations d'inflation à des niveaux un peu plus élevés."

Laurent Quignon, Responsable Économie bancaire, BNP Paribas, Revue Banque n° 783, avril 2015, p. 9.

 

La problématique du partage de la valeur ajoutée

"La banque privée a longtemps vécu avec un ROA supérieur à 1 %. Cet objectif peut désormais apparaître ambitieux, par suite de la baisse nominale continue de la valorisation annuelle des actifs financiers (dits) sans risque, largement prépondérants. […] La création de valeur à se partager entre l’épargnant, l’État et le « professionnel du patrimoine » se trouve contractée par l’évolution des taux longs. L’équilibre d’exploitation de ce dernier s’en trouve menacé.

La problématique de partage de la valeur ajoutée, liée à une phase de taux longs bas, génère par ailleurs une pression accrue :

  • à la réduction drastique des coûts, au bénéfice d’une révolution dans la relation commerciale – par une mise en œuvre habile des nouvelles technologies de l’information, du multicanal, voire de l’omnicanal, une efficience nouvelle de son back-office, une offshorisation de nombre de tâches, une pression renouvelée sur ses fournisseurs tant internes qu’externes ;
  • à la multiplication des sources de revenus (prise d’honoraires, forfaits annuels…) ;
  • à une diversification de l’offre de produits et services (dans une logique de simplification de la vie des clients : gestion administrative, opérations immobilières, création de club « peer-to-peer funding »), pour amortir ses coûts sur une assiette élargie ;
  • à l’adéquation, initiale et surtout sur la durée, réelle de l’offre à la morphologie patrimoniale des clients (au bénéfice d’un CRM renouvelé et d’une acclimatation effective de la révolution digitale)."

Philippe Baillot, professeur associé, Université Paris II, Revue Banque n° 787, septembre 2015, p. 68.

 

Le crédit immobilier dopé par les taux bas

"[En 2015], la production de nouveaux prêts rebondit fortement. Le flux cumulé des 12 derniers mois progresse de 54 % sur un an en septembre. La production de prêts est un flux très volatil sur les dernières années, du fait de mouvements marqués sur les rachats de crédit externes (remboursement anticipé d’un prêt/nouveau prêt dans une autre banque). Après une baisse de 32 % en 2012, la production avait rebondi de 53 % en 2013 puis s’était réduite de 19 % en 2014. Elle devrait s’accroître de 70 % cette année. Les flux mensuels, proches de 10 milliards en 2014, atteignent des niveaux record, 20 milliards, au 3e trimestre 2015. Les rachats de crédits externes connaissent en effet une vive montée en puissance. Les taux de crédit habitat atteignent des plus bas historiques, 2,16 % en juillet pour un prêt habitat à long terme à taux fixe. Ils sont jugés proches de leur plancher et risquent de remonter tôt ou tard, ce qui conduit de nombreux ménages à renégocier (en interne) ou à opérer un rachat de crédit externe. La part des rachats dans la production, qui atteignait 12 % en 2014, remonte à 30 % au T2 2015 et près de 40 % au T3."

Olivier Eluère, économiste, Crédit Agricole SA, Revue Banque n° 790, décembre 2015, p. 9.

 

[1] Interest Rate in the Banking Book, Comité de Bâle, 8 juin 2015.

 

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