Cet article appartient au dossier : Les banques centrales en dehors des sentiers battus.

Financement court terme

Banques centrales, régulateurs et actifs liquides : la délicate équation

Les dettes souveraines sont-elles ces actifs extrêmement liquides que les régulateurs veulent massivement voir dans les coussins de liquidité des banques ? La crise européenne pose clairement la question aujourd'hui, alors que le rôle des banques centrales en matière de liquidité, minimisé dans les ratios bâlois, est plus que jamais réaffirmé.

BCE : répartition par type d'actifs livrés en garantie

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°740

Les banques centrales en dehors des sentiers battus

Selon les exigences prudentielles de Bâle III, les banques doivent se constituer un coussin d’actifs « hautement liquides », qui, outre le cash et les réserves en banque centrale, comprennent essentiellement… des obligations souveraines. Alors que la crise en zone euro met à mal la liquidité des titres de certains États – quand ce n’est pas leur solvabilité –, il est difficile de continuer de voir ces titres comme des bouées de secours idoines en cas de turbulences. Le paradoxe est plus visible encore quand les marchés et certains régulateurs appellent à une recapitalisation des banques pour faire face au risque présenté par ces mêmes titres souverains dans les bilans. Placés sous période d’observation, les ratios de liquidité (LCR et NSFR) sont ainsi susceptibles d’être revus d’ici 2015.

La question n’est pas de savoir si les banques doivent ou non posséder des titres souverains dans le coussin de liquidité : la chose est certaine. La plupart du temps, il s’agit d’actifs extrêmement liquides, avec un marché profond. « Il est sain que les banques, en face des actifs d’un pays présents dans leur bilan, mettent des actifs de ce même pays dans leur coussin de liquidité, rappelle un banquier français. Demander à une banque grecque ou italienne de n’avoir que des bons du Trésor allemand déséquilibrerait la demande naturelle pour ces titres, sans compter qu’ils leur coûteraient trop cher. » La question est donc plutôt de savoir jusqu’où aller dans la primauté donnée aux titres souverains.

Un ratio trop strict ?

En effet, les critiques adressées aux ratios de liquidité bâlois portent sur l’étroitesse des actifs acceptés dans le coussin de liquidité réglementaire, en particulier sur le refus d’intégrer les actifs acceptés comme collatéral dans les opérations de refinancement des banques centrales. Au moment même où ces dernières démontrent qu’elles sont les seules à avoir des poches suffisamment profondes pour pourvoir à la liquidité des banques, le régulateur nie le caractère liquide des actifs que de leur côté, elles acceptent. Est-ce si illogique ? D’une certaine manière, on peut voir le Comité comme le garant d’une définition stricte de la liquidité, là où les banques centrales sont de moins en moins regardantes sur la liquidité réelle d’un actif. C’est vrai de tout temps pour la BCE qui a une définition large de l’éligibilité (voir Graphe). C’est également vrai aujourd’hui pour la Fed ou la Banque d’Angleterre qui ont assoupli leurs critères avec la crise [1]. « Définir le degré de liquidité d’un actif est très difficile, car il faut prendre en compte de nombreuses dimensions du marché sur lequel il s’échange. On peut comprendre que, dans un premier temps, le Comité de Bâle ait voulu une définition stricte mais simple », avance ce même banquier. Les banques doivent-elles alors privilégier l’accumulation d’actifs éligibles au LCR ou en banques centrales ? « Il faut un noyau dur qui respecte Bâle III et des couches additionnelles qui correspondent à ce que les banques centrales, ainsi que le marché interbancaire d’ailleurs, réclament comme collatéral. »

Des marges de manœuvre qui se réduisent pour les banques centrales

Car à la fin des fins, la banque centrale reste le véritable juge arbitre de la liquidité d’un titre. « On part du principe que les banques centrales seront toujours des prêteurs en dernier ressort et que leurs conditions d’éligibilité du collatéral ne changeront pas. Mais que se passe-t-il si la banque centrale décide au final que certains titres souverains ne sont plus de qualité suffisante ? », s’interrogeait en juin 2011 Jean-Bernard Caen, de Dexia (lire son interview). Ce n’est en tout cas pas la voie choisie par Jean-Claude Trichet jusqu’ici, la BCE continuant d’accepter les titres grecs ou irlandais malgré la dégradation de leurs notes souveraines. La question s’est faite encore plus pressante, suite à l’accord du 21 juillet qui a été vu par une des agences de notation comme un défaut partiel de la Grèce. Pour l’instant, la BCE maintient son soutien, mais elle commence à avoir recours à un mécanisme de crise (ELA – Emergency Liquidity Assistance), où la banque centrale grecque assure seule la liquidité de ses banques les plus fragiles. Si un défaut du pays finissait par survenir, la Banque de Grèce aurait-elle les moyens de faire face à la crise de liquidité qui s’ensuivrait sans le soutien de la BCE ? La question de la qualité réelle des actifs dits liquides n’a pas fini de se poser, tant dans la régulation qu’au niveau de la politique monétaire.

 

Achevé de rédiger le 22 septembre 2011

[1] Sur l’adaptation des règles d’éligibilité du collatéral par les grandes banques centrales pendant la crise, lire : Samuel Cheun, Isabel von Köppen-Mertes et Benedict Weller, « The Collateral Framework of the Eurosystem, the Federal Reserve and the Bank of England and the Financial Turmoil », BCE, occasional paper.

 

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