Cet article appartient au dossier : Liquidité : les grandes manœuvres.

Définition d'un actif liquide

« Sur la liquidité, Bâle III est une réforme en trompe-l'œil »

La mise en place de nouveaux ratios de liquidité soulève la question de la définition d'un actif liquide. La dette souveraine mérite-t-elle son statut d'actif liquide par excellence ? Les banques ne risquent-elles pas d'être prises au piège ?

L'auteur

  • Caen
    • Risk Analytics Senior Advisor (Les propos de l'auteur n'engagent que celui-ci et ne sauraient constituer une opinion de Dexia.)
      Dexia
Les propos de l'auteur n'engagent que lui et ne sauraient constituer une opinion de Dexia

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°737

Liquidité : les grandes manoeuvres

La prise en compte de la question de la liquidité par les banques a-t-elle changé avec la crise ?

Oui, nous avons assisté à un changement de doctrine. Avant la crise, on considérait que si une banque était solvable, elle pouvait accéder à la liquidité. Cela a conduit les établissements à accroître leurs impasses de liquidité, ce qui les a fragilisés. Aujourd’hui, ils sont dans une démarche de réduction de leur niveau de transformation et d’augmentation de leurs réserves de liquidité à court terme.

Comment les ratios proposés par le Comité de Bâle accompagnent-ils ce changement de doctrine ?

Sur la liquidité, Bâle III est une réforme en trompe-l’œil. Le problème des ratios tient à leur définition d’un actif liquide. Par exemple, la dette souveraine d’Europe du Sud est considérée comme parfaitement liquide. Or, de nombreuses banques sont « collées » avec ces actifs car elles ne peuvent pas les vendre, sous peine de devoir inscrire d’importantes moins-values dans leurs livres comptables. Certains de ces actifs ne sont encore liquides que parce que les règles d’éligibilité de la BCE ont été modifiées, ce qui pourrait encore changer dans le futur. En même temps, le NSFR ne pondère qu’à 50 % l’or, qui est pourtant un actif parfaitement liquide depuis 50 ans. Pour être liquide, un marché doit respecter deux critères : disposer d’intervenants prêts à changer de position et bénéficier d’un certain niveau de confiance. Si cette confiance disparaît, les intervenants de long terme resteront attentistes et se retireront du marché. Alors ne resteront que les intervenants actifs sur le court terme, qui ne pourront faire fonctionner le marché que de manière erratique, jusqu’à ce qu’il s’arrête. C’est ce qui s’est passé en 2008.

La dette souveraine ne respecte pas ces critères ?

Les leçons de la crise n’ont pas été tirées. On propose aux banques d’avoir dans leurs portefeuilles des dizaines de milliards d’euros de titres apparemment très rentables parce que, du point de vue de Bâle III, ils ne présenteraient aucun risque de contrepartie et seraient totalement liquides. Il s’agit de la dette souveraine. En tant que banquier, je suis bien entendu tenté d’allouer mon capital vers ce type d’actif. Mais ces paramètres réglementaires m’apparaissent hautement subjectifs : les États de la zone euro ne devraient plus bénéficier de la même confiance qu’auparavant de la part des investisseurs, ne serait-ce que parce qu’ils n’ont plus à leur disposition l’option de la création monétaire pour rembourser leur dette. En conséquence, ils devraient publier leur propre bilan afin que les banques et les autres acteurs économiques puissent cerner leurs véritables risques.

Ce n’est pourtant pas le cas, du fait de l’avantage concurrentiel que les régulateurs donnent à ces titres à travers Bâle III ou Solvency 2. Il y a des incitations lourdes à orienter l’épargne vers le financement de la dette souveraine. De fait, les régulateurs subissent eux-mêmes la pression de la sphère politique, du G20 notamment. Le conflit d’intérêt est indéniable.

Selon vous, cela revient-il à dire que les ratios bâlois créent un nouveau risque pour les banques, celui de la concentration des portefeuilles sur la dette souveraine ?

Les banques qui acquerront massivement de la dette souveraine se feront piéger. Le problème est qu’il est difficile de faire confiance à des régulateurs qui considèrent que la situation de la dette souveraine européenne est si aisément gérable qu'elle ne requiert pas ou peu de capital. De même que l’on a dû remettre en cause la doctrine selon laquelle la solvabilité entraînait la liquidité, il faut peut-être se poser la question des hypothèses concernant l’action des banques centrales. On part du principe qu’elles seront toujours des prêteurs en dernier ressort et que leurs conditions d’éligibilité du collatéral ne changeront pas. Mais que se passe-t-il si la banque centrale décide au final que certains titres souverains ne sont plus de qualité suffisante ? Les banques seront alors comme des coureurs qui ont travaillé pour augmenter leur capacité thoracique, mais qui se retrouvent un beau jour dans un air sans oxygène. Elles n’ont pas la main sur la liquidité du système, seuls les régulateurs et les banques centrales l’ont.

Que suggérez-vous ?

Il faudrait que banques et régulateurs concluent un marché : les premières s’assureraient de respecter l’ensemble des règles de solvabilité et les seconds garantiraient la liquidité des marchés.

Propos recueillis par Séverine Leboucher
 

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