Témoignage

Les entrepreneurs sociaux sont avant tout des entrepreneurs

Pour transformer un projet entrepreneurial à portée sociale en réalité, les bonnes intentions ne suffisent pas et les financements doivent suivre. Olivier Jeannel, concepteur d’une application permettant aux malentendants de suivre par écrit une conversation téléphonique, a trouvé l’appui de différents partenaires, dont BNP Paribas. Témoignage croisé du jeune entrepreneur et de sa chargée d’affaires, Mélanie Lahaix.

Olivier Jeannel, fondateur de RogerVoice, une application permettant aux personnes malentendantes de lire les propos d'un interlocuteur téléphonique.

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  • Mélanie Lahaix, chargée de clientèle spécialiste des entrepreneurs sociaux chez BNP Paribas

    Mélanie Lahaix, chargée de clientèle spécialiste des entrepreneurs sociaux chez BNP Paribas

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Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°334

Financement des entreprises sociales : un écosystème en construction

Imaginez-vous votre vie sans téléphone portable ? Non ? Olivier Jeannel non plus. Pourtant, décrocher son téléphone pour répondre à un appel est un défi du quotidien pour le jeune homme, malentendant depuis son plus jeune âge. Aux États-Unis, où il naît et grandit, une plate-forme publique d’interprètes retranscrivant par écrit les échanges vocaux est à la disposition des personnes sourdes. Ce n’est pas le cas en France, où il rentre après ses études à l’université californienne de Berkeley pour intégrer Sciences Po. « Avec quelques amis, j’ai participé à la création d’une association pour mettre en place un tel système, se souvient-il. À cette époque, je travaillais chez France Telecom. Utiliser des assistants humains au XXIe siècle alors que tant de technologies fabuleuses étaient en train d’émerger m’a semblé étonnant. J’ai alors creusé le sujet de la reconnaissance vocale… »

De l’incubateur…

Le fil rouge du projet RogerVoice est posé : concevoir une application embarquée sur un smartphone qui retranscrit par écrit en temps réel les propos tenus par l’interlocuteur au bout du fil. Reste à en assurer la faisabilité technique. « J’avais passé beaucoup de temps sur les prototypes et j’étais arrivé à bout de souffle, se rappelle Olivier Jeannel. J’ai voulu être accompagné et c’est ainsi que je suis entré au SenseCube. » Fondé par le réseau international de soutien à l’entrepreneuriat social MakeSense, l’incubateur SenseCube offre aux start-up sociales un programme d’accélération et des bureaux à deux pas de la place de la Bastille, à Paris. Olivier Jeannel se retrouve aux côtés d’autres start-up de l’économie sociale, comme L’Alternative urbaine, un projet de réinsertion des sans-abri à travers l’organisation de visites guidées de Paris, ou encore Chantiers-Passerelles, qui propose une plate-forme d’intermédiation pour promouvoir les alternatives à la prison.

…à la banque

Pour Olivier Jeannel toutefois, l’enjeu est aussi sur le financement de cette phase de tâtonnement technologique. « J’étais – et je suis d’ailleurs toujours – en mode recherche et développement. J’emploie des programmeurs qui travaillent à la version bêta de l’application. Et pour cela, j’avais besoin de financement. Mais mon projet était un peu hors-normes. Ce n’est pas comme ouvrir un magasin de chaussures par exemple ! SenseCube m’a permis d’identifier des pistes. » L’entrepreneur social entre alors en contact avec France Active, une structure d’aide et d’accompagnement à la création d’entreprises sociales fondée il y a 25 ans par la Caisse des Dépôts, le Crédit Coopératif et la Macif notamment. À travers le Programme des investissements d’avenir (PIA), Olivier Jeannel obtient un premier prêt pour financer sa R&D, mais cela ne suffit pas. France Active le met alors en contact avec l’un de ses partenaires bancaires, BNP Paribas. La banque de la rue d’Antin vient en effet de lancer une offre dédiée aux entrepreneurs sociaux et gérée par des chargés d’affaires formés aux spécificités de cette manière d’entreprendre.

C’est le cas de Mélanie Lahaix, chargée d’affaires entreprises à Paris qui a intégré le réseau de « référents entrepreneuriat social » créé par BNP Paribas tout début 2014. « À titre personnel, je m’intéressais à toutes sortes d’initiatives responsables, en matière de consommation notamment, et j’en suis naturellement arrivée à la question de leur financement. C’est alors que j’ai eu connaissance de ce projet en interne », raconte la jeune femme. Mais pour étudier des entreprises sociales comme RogerVoice, il faut savoir chausser d’autres lunettes que celle du banquier classique : « Je vais être attentive à des sujets nouveaux et en particulier à l’impact social que va avoir l’entrepreneur. Ce sont des modèles que l’on ne connaît pas. Nous n’avons pas de données comparatives, donc il s’agit de bien comprendre le projet. » La grille de découverte et la politique de crédit de BNP Paribas ont été adaptées pour ces profils atypiques, où la rentabilité sera probablement minorée et retardée par la recherche d’un impact social. Les chargés de clientèle comme Mélanie Lahaix ne travaillent d’ailleurs par seuls à l’étude de ces dossiers ; des analystes crédit ont également été formés à l’entrepreneuriat social. Des binômes ont été constitués avec des conseillers de France Active. De même, un appui peut être trouvé en interne au sein des équipes RSE de BNP Paribas, et les chargés de clientèle sont invités à s’insérer dans l’écosystème de l’économie sociale et solidaire de leur région, souvent très actif. « Les acteurs de l’entrepreneuriat social ont l’habitude de travailler en réseau. Nous nous en sommes inspirés », témoigne Mélanie Lahaix.

Porte d’entrée

Pour autant, l’offre développée par BNP Paribas ne s’adresse pas au monde associatif traditionnel, par ailleurs suivi dans des centres d’affaires associations. La dimension entrepreneuriale est essentielle et les porteurs de projets appellent aussi cette reconnaissance de leurs vœux : « En cas de difficultés, j’attends de ma banque qu’elle tienne compte de la particularité de mon sujet qui peut ne pas être tout de suite rentable. Mais j’attends aussi de l’exigence de sa part, pour que je ne sois pas tenté de me laisser aller, nuance ainsi Olivier Jeannel. Pour moi, la réussite de mon projet se mesurera à sa capacité à être rentable et à attirer des clients. Certes, on parle d’impact social mais il ne faut pas oublier le fondement business. Ce sont les objectifs et les moyens qui peuvent être différents. »

Le prêt bancaire facilite aussi l’accès à d’autres sources de financement. RogerVoice a par exemple reçu 200 000 euros de Bpifrance à travers son programme de soutien à la création d’entreprises de technologies innovantes. « Mon projet a été étudié, révisé, validé par des banquiers. C’est rassurant quand on va trouver les investisseurs », précise l’entrepreneur. Il a également pu financer le matériel de promotion qui lui a servi à présenter son projet aux utilisateurs de la plate-forme de crowdfunding américaine Kickstarter. En un mois, grâce à une vidéo de 3 minutes, RogerVoice a levé 35 000 dollars sous forme de dons et de pré-achats auprès de quelque 438 particuliers.

Dans un premier temps, RogerVoice commercialisera directement sa solution pour avoir un accès direct aux retours des utilisateurs, mais à terme, l’idée est de proposer le service à des entreprises (mutuelles de santé, opérateurs téléphoniques, audioprothésistes…) qui en assureront la distribution à grande échelle.

Au quotidien, Mélanie Lahaix continue de suivre le projet d’Olivier Jeannel : elle l’aide dans ses démarches, lui fait bénéficier de son réseau et lui proposera, au moment voulu, des solutions plus spécifiques de cash management ou de gestion de comptes à l’international. « Malgré leur finalité, les entreprises sociales ont des besoins d’entreprises classiques », rappelle-t-elle. Après un an d’activité, la chargée d’affaires consacre la moitié de son temps aux entrepreneurs sociaux. Un ratio qu’elle espère bien faire progresser : « Accompagner des entrepreneurs qui valorisent l’humain et le partage, c’est très satisfaisant et engageant pour un banquier. »

 

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Financement des entreprises sociales : un écosystème en construction

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