Afrique

Fin de règne pour les banques françaises ou naissance de la banque africaine ?

Si elles ont globalement tendance à se retirer d'Afrique, les banques françaises souhaitent toutefois conserver ou conquérir certains marchés sur ce continent. Les banques africaines exploitent les positions négligées par les françaises. Quant aux banques chinoises, elles sont en embuscade.

Le quartier des affaires à Douala

L'auteur

  • D. Saïdane (3)
    • Maître de Conférence
      Université de Lille 2
    • Chercheur
      Skema Business School
L’auteur tient à remercier Alain Le Noir, conseiller spécial du Président du Club des Dirigeants de Banques et Etablissements de Crédit d'Afrique.

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°321

Banques françaises à l’international : une expansion mesurée

Dans une récente interview [1] donnée au Figaro, le président de la Banque Africaine de Développement (BAD), Donald Kaberuka, exprimait ses regrets quant à la stratégie des entreprises françaises qui « se concentrent trop sur les matières premières » dont regorge le continent. Le président de la BAD pense que la France a encore des atouts très importants en Afrique, au premier chef sa présence ancienne et sa bonne compréhension du risque africain. Mais selon lui, elle ne les exploite pas suffisamment et ne raisonne pas suffisamment sur le long terme, à l'inverse des pays émergents comme le Brésil et la Chine. Les entreprises françaises doivent sortir de ­l'ancien modèle import-export, celui des comptoirs coloniaux. « Les banques françaises, par exemple, installées dans les centres-villes, sont trop axées import-export. Alors que les banques marocaines ont choisi les quartiers populaires et ciblent des produits dédiés aux PME », poursuit Donald Kaberuka.

L'époque où les banques occidentales, notamment françaises, régnaient sans partage en Afrique serait révolue. La montée en puissance des banques africaines, qui se constituent de plus en plus en puissants groupes, fait transparaître de nouvelles perspectives. S'agit-il de la fin du modèle bancaire colonial et du réveil des banques africaines ?

Fin d'un règne ou réorganisation stratégique ?

Il y a un demi-siècle, les banques françaises occupaient en Afrique francophone une position dominante. Elles disposaient de solides avantages pour jouer un rôle important dans la construction d'un appareil bancaire africain performant. Leurs implantations et leur expérience étaient souvent solides. Elles disposaient de moyens financiers substantiels et avaient une bonne connaissance des agents économiques locaux et de leurs besoins, mais, comme le rappelle Paul Derreumaux, ces filiales étaient trop gérées « à l'ancienne ». De plus, aucune politique d'innovation ni de conquête des clientèles domestiques n'a été envisagée. Les banques françaises ne pouvaient plus, dans ces conditions, garder encore longtemps une place prépondérante. Préférant se contenter d'une stratégie de niche ou de repli, les banques françaises ont fait profil bas. Elles ont renoncé à toute stratégie expansionniste de leur présence.

Les trois principaux acteurs historiques, BNP Paribas, Société Générale et Crédit Agricole, se désengagent peu à peu. En effet, après avoir longtemps dominé le financement du commerce des matières premières et des produits de base entre l'Afrique et l'Europe, ces banques réduisent leur activité et cèdent du terrain aux banques locales.

Cette tendance a commencé avec la crise financière de 2008 et s'est confirmée, à partir de 2010, avec la crise des dettes souveraines. Les banques françaises à court de liquidité ont été obligées de renforcer leurs fonds propres. Elles ont essayé d'économiser 235 milliards d'euros en se retirant du marché africain [2].

Malgré cette tendance globale, les banques françaises cherchent à se renforcer sur certains marchés porteurs, par des ouvertures d'agence – Côte d'Ivoire, Sénégal, Cameroun – et à concentrer leurs efforts sur les activités les plus rentables comme le mobile banking. S'agit-il d'une simple réorganisation stratégique géographique et fonctionnelle de la structure de leur produit net bancaire ?

La naissance du modèle bancaire africain du XXIe siècle

Comment construire le modèle bancaire africain de 3e génération, celui du XXIe siècle affranchi et africanisé, après celui des comptoirs coloniaux des XIX et XXe siècles et des banques postcoloniales qui ont dominé jusqu'à la fin du XXe siècle ?

Prolongeant la vision de Paul Derreumaux [3], on peut considérer que le système bancaire africain serait en train de vivre une mutation historique. Quatre stratégies successives ont été déployées : création ex nihilo, croissance endogène, approfondissement financier et éviction partielle.

Création ex nihilo de banques privées et intégration régionale

Beaucoup de banques africaines ont été issues d'une initiative nationale dans les années 1970 ou 1980, selon les pays. Ces banques se sont tournées vers des clientèles, particuliers et petites entreprises, auparavant négligées par les banques postcoloniales. Ce modèle s'est avéré viable, car il exploite des gisements d'économies d'échelle insoupçonnés. L'existence de rendements croissants garantit sa généralisation au niveau régional (déploiement sur plusieurs pays partageant une même monnaie).

L'Afrique bancaire a déjà franchi deux étapes importantes :

  • construction de groupes régionaux dans les années 1990. En Afrique francophone, ces banques se sont engagées dans la construction de réseaux régionaux à l'intérieur des unions monétaires en place. Elles ont renforcé ainsi l'exploitation d'économies d'échelle au profit de leurs clients et ont bénéficié aussi de synergies entre entités ;
  • construction de groupes panafricains dans les années 2000. À partir du début des années 2000, le cloisonnement du continent entre zones nationales ou régionales s'efface, grâce à l'action de groupes subsahariens ambitieux, comme les banques nigérianes, mais aussi des banques marocaines clairement favorables à une stratégie panafricaine orientée détail.

Ainsi, l'émergence de global players bancaires panafricains renforce l'intégration régionale. Notons que malgré l'existence de l'euro, depuis plus d'une décennie, il n'existe pas encore de banque réellement paneuropéenne. L'Afrique est de ce point de vue en avance.

D'après l'étude [4] de Jean-Marc Velasque, les 147 banques de la CEMAC [5] et de l'UEMOA [6] sont en fait contrôlées à 75 % par des groupes bancaires opérant sur au moins deux pays. La moitié de ces banques sont contrôlées par seulement neuf groupes opérant sur plus de six pays. Ces acteurs recherchent la taille critique leur permettant de réaliser des économies d'échelle.
Ils sont ainsi sur un marché de plus en plus vaste et plus compétitif. Une telle évolution conduit à des niveaux de service de plus en plus performants.

Ecobank [7], avec un total de bilan d'environ 17 161 milliards de CFA (26 milliards d'euros) est le leader panafricain. Il est présent dans 33 pays africains avec 18 000 employés représentant 40 nationalités.

L'Afrique de l'Ouest se caractérise aussi par la présence de puissantes banques nigérianes : First Bank of Nigeria (avec un total du bilan de 17 291 milliards de CFA – 26 milliards d'euros), Zenith International Bank (14 064 milliards de CFA – 21 milliards d'euros), United Bank for Africa (13 122 milliards de CFA – 20 milliards d'euros), Access Bank (5 760 milliards de CFA – 8,7 milliards d'euros), Sky Bank (5 646 milliards de CFA – 8,6 milliards d'euros), Diamond Bank (4 894 milliards de CFA – 7,4 milliards d'euros).

En Afrique de l'Ouest toujours, on peut noter aussi la présence de Bank of Africa basée au Mali et implantée dans 15 pays africains, avec un total de bilan de 4 899 milliards de CFA (7,4 milliards d'euros).

En Afrique centrale [8], la BGFI Bank (d'origine gabonaise), créée en 1971, est le premier groupe financier de la zone CEMAC, avec un total bilan au 31 décembre 2012 de 4 408 milliards de CFA (6,7 milliards d'euros). Le groupe compte 1 635 collaborateurs, dans 10 pays.

Le groupe camerounais Afriland First Group, fort de son total de bilan estimé à plus de 2 457 milliards de CFA (3,7 milliards d'euros), conforte sa position au deuxième rang dans la zone CEMAC. Il est présent dans 8 pays africains.

On peut noter la place du Cameroun comme principal centre financier en Afrique centrale. Sur les dix premières banques, cinq sont installées dans ce pays. Le Cameroun contribue à une dynamique sous-régionale avec le Gabon, le Congo et la Guinée équatoriale.

Au-delà de la volonté d'intégration régionale, ce serait l'étroitesse des marchés nationaux qui justifierait l'internationalisation des banques à capitaux africains. En effet, leur internationalisation [9] n'est pas forcément liée à la structure régionale de la CEMAC et de l'UEMOA : Orabank et Afriland se sont développées sur des critères autres que de champ régional.

Croissance organique et course à la taille

Ces nouveaux acteurs africains (Nigéria, Maroc, Togo, Kenya...) se sont positionnés sur l'activité de détail, un créneau négligé par les banques européennes. Ils ont ainsi accru de façon volontariste et endogène leur réseau d'agences, de 60 % en moyenne entre 2006 et 2011 [10], alors que les acteurs européens auraient réduit leur parc d'agences de 5 % sur la même période.

Le marché bancaire africain présente un potentiel important en matière de banque de détail. Il existe des gisements d'économies d'échelle et un potentiel de croissance bancaire insuffisamment exploité. D'après l'étude de Jean-Marc Velasque, ce potentiel est perceptible au niveau de deux critères :

  • la bancarisation : entre 2004 et 2011, le nombre de comptes de dépôt est ainsi passé de 160 pour 1 000 adultes à presque 500 ;
  • la taille du marché de détail : les réseaux bancaires affichent une progression de 10 % par an en moyenne.

La course à la taille a donc déjà démarré, afin d'exploiter ces économies d'échelle. D'après l'étude [11] de Cheikna Cissé : « En 2007, un total bilan de 100 milliards suffisait pour faire partie des 27 premières banques de la zone.  Aujourd'hui, il en faut au moins 200 milliards. »

Certaines banques africaines, et non des moindres, éprouvent cependant aujourd'hui le besoin de « digérer » un développement quelque fois trop rapide. C'est le cas de :

  • Ecobank, qui a connu une croissance tous azimuts ;
  • Commercial Bank-Cameroun, actuellement en administration provisoire ;
  • Afriland, qui serait sous la vigilance particulière de la COBAC (Commission bancaire de l'Afrique centrale) ;
  • la BGFI, qui a dû ralentir ses créations après quelques difficultés [12] au Bénin et au Cameroun.

A cela s'ajoutent deux défis majeurs : d'abord la faible bancarisation, ensuite la faible contribution des banques à l'économie. L'encours de crédits distribués représente moins de 25 % du PIB – à titre comparatif, il représente plus de 90 % du PIB français.

Dynamique de croissance économique

Même si leur contribution reste pour le moment modeste, ces banques jouent un rôle de plus en plus actif en tant que moteur de la croissance. Les prochaines années, leur impact sur la dynamique de croissance économique ne sera pas neutre. Une concurrence spatiale s'exerce aujourd'hui, notamment par réseaux d'agences interposés. La concurrence s'exprime aussi par la forte diversification et la modernisation de produits offerts. Grâce à cet approfondissement financier une causalité positive s'instaure progressivement entre le développement de ces banques rentables et la croissance économique. La causalité, dans ce cas, est à double sens : d'un point de vue keynésien, la croissance économique favorise aussi l'expansion de ce nouveau modèle de banque endogène.

La croissance africaine [13] concerne deux aspects :

  • Le PIB. Depuis 10 ans, l'Afrique est l'une des zones de croissance économique les plus dynamiques au monde : 6,5 % par an hors Afrique du Sud.
  • La population. De 1 milliard d'Africains aujourd'hui, le continent passera à 2 milliards en 2050. Il représentera le continent le plus jeune. D'un espace vide et rural il y a 30 ans, l'Afrique évolue vers un continent dense et urbain. D'ici 2040, le continent abritera 20 % de la population mondiale. La classe moyenne africaine représentera environ 250 millions de personnes, soit un marché de 2 000 milliards de dollars. Notons qu'en 1980, sur les 300 millions d'Africains, 10 % seulement avaient un niveau suffisant de consommation.

Éviction partielle des banques françaises

Ce nouveau modèle de banque africain s'est imposé depuis les années 2000, notamment en Afrique centrale. Il a concurrencé le modèle séculaire des banques françaises. Entre 2006 et 2011, les banques non originaires d'Afrique ont vu la part de leurs actifs dans le total de l'actif des banques africaines passer de 51 à 31 % [14]. Pour la partie corporate, cette érosion est liée à la baisse de la part de l'Europe dans le commerce extérieur africain. Elle est passée de 49 à 32 % entre 1994 et 2010, alors que celle de l'Asie a au contraire augmenté, de 6 à 19 %.

La crise financière a également conduit les banques européennes, à l'affût de liquidité, à réduire leur bilan et à diminuer de leur exposition en Afrique (voir Encadré).

Cette tendance témoigne de la montée en puissance des acteurs africains. Leurs performances aussi la confirment. Sur les dix meilleures banques (en termes de dépôts et de total de bilan) de la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (Ceeac), sept sont des banques africaines, contre trois filiales des multinationales françaises [15]. Ainsi, sur les dix meilleurs établissements, les banques d'Afrique occupent les cinq premières places.

Certaines banques françaises ont néanmoins décidé de se maintenir sur le marché africain (BNPP, Société générale), mais en prenant un minimum de risques et en s'engageant sur des activités de service faiblement consommatrices de fonds propres. L'objectif est donc de se réorganiser au moindre coût.

Les banques françaises, contrairement aux marocaines, seraient dans une logique de marché et de retour sur investissement à court terme. Elles s'adaptent au contexte local en ciblant les activités les plus rentables. Les groupes marocains auraient basé leur vision panafricaine sur les perspectives de croissance à long terme qu'offre l'Afrique subsaharienne pour les 20 prochaines années. L'Afrique constituera sans doute une source de revenu de plus en plus importante pour ces groupes.

Montée en puissance de la Chine ?

L'Afrique change vite. La marocaine Attijariwafa Bank, la sud-africaine Standard Bank, la nigériane United Bank for Africa, ou les panafricains, comme Ecobank ou Bank of Africa, ont connu des évolutions très importantes ces dernières années.

Les banques chinoises vont-elles contester l'équilibre du marché bancaire africain ?

Cette question peut surprendre, mais elle mériterait néanmoins d'être examinée de manière plus approfondie, compte tenu de la présence économique de plus en plus affirmée de la Chine en Afrique.

L'arrivée des banques chinoises ne relève plus de l'hypothèse de travail. ICBC, après son acquisition en 2008 de 20 % de Standard Bank et une présence dans 17 pays d'Afrique, et d'autres acteurs chinois pourraient, ces prochaines années, contester l'équilibre du marché bancaire africain, dans une stratégie d'accompagnement des investissements chinois sur ce continent.

[1] Donald Kaberuka, «Investissements français en Afrique: “Miser sur le long terme” », Le Figaro, 2 déc. 2013.

[2] Stéphane Ballong, « Banques : repli stratégique des françaises en Afrique », Jeune Afrique, 2 févr. 2012.

[3] Paul Derreumaux, « Afrique subsaharienne, l’eldora perdu des banques françaises », L’Agefi, 3 oct. 2013.

[4] Jean-Marc Velasque, « Grandir ou sortir : dilemme des acteurs européens en Afrique », Banque & Stratégie n° 314, mai 2013.

[5] Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale.

[6] Union économique et monétaire ouest-africaine.

[7] Fondée au Togo en 1985, Ecobank a son siège à Lomé ; il s’agit d’une banque initiée par des capitaux privés de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CDEAO), donc une vraie banque panafricaine dès l’origine.

[8] Classement Jeune Afrique, juillet 2013.

[9] Échanges avec Alain Le Noir.

[10] Jean-Marc Velasque, op. cit.

[11] Financial Afrik n° 3, janvier 2013.

[12] Échanges avec Alain Le Noir.

[13] D'après les données statistiques de Economic Research – Commerzbank, juin 2013.

[14] Jean-Marc Velasque, op. cit.

[15] Paul Derreumaux, op. cit.

 

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Banques françaises à l’international : une expansion mesurée

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