Crowdfunding

La finance de marché n’a pas dit son dernier mot

Rifkin rattrapé par Adam Smith ? Ou comment la finance de marché est en train de phagocyter l'économie collaborative (ou sharing economy).

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°779

Numéro double 779-780 : Rétrospective 2014 - Prospective 2015

Pour Jeremy Rifkin, « un nouveau système économique entre sur la scène mondiale : les communaux collaboratifs ». L'auteur, gourou de l'économie collaborative et consultant à succès, prédit ainsi « l'éclipse du capitalisme », du fait de l'émergence du digital et d'une nouvelle forme de l'économie, celle du partage. Les formes d'économie collaborative sont nombreuses : le financement participatif (crowdfunding), les offres réciproques d'hébergement chez l'habitant (couchsurfing), ou de covoiturage (carsharing), de voyage partagé (peer to peer travel experience), la production par les particuliers d'énergies vertes, la création de monnaies alternatives (bitcoin), l'enseignement à distance (MOOC)... Tous ces nouveaux modes économiques se caractériseraient, d'une part, par des productions à coûts décroissants et, d'autre part, par le partage de cette production, le plus souvent dans ce que l'on appelle des « places de marché » ; en conséquence de quoi, la valeur d'usage par l'accès primerait sur la détention par la propriété. Comme le dit si bien Jean-Michel Servet, « la durabilité l'emporte sur le consumérisme […], la coopération subsumerait la concurrence ». Autrement dit, l'« esprit du capitalisme » qui aurait comme fondement le seul intérêt personnel et comme moteur le gain matériel, serait en train d'être supplanté par un nouveau mode économique dont les motivations seraient motivées par des intérêts collaboratifs et « dynamisés par un désir profond de relation avec les autres et le partage ». Ce que Rifkin appelle le changement de paradigme économique : « nous vivons manifestement les premières phases d'un changement des règles du jeu. Au crépuscule de l'ère capitaliste, un nouveau modèle économique émerge, mieux faire pour organiser une société ou toujours plus de biens et de services sont presque gratuits ». Surfant sur un sentiment anticonsumériste post-crise, un ras-le-bol vis-à-vis d'une économie financière et des préoccupations générationnelles quant au devenir des ressources de la planète et plus spécifiquement des sources d'énergie, le mouvement touche aujourd'hui une part de plus en plus importante de la population des pays occidentaux. La thèse a été popularisée par Rifkin, mais surtout par le livre de Rachel Botsman et Roo Rogers dans What's Mine is Yours: The Rise of Collaborative Consumption (2010), ou celui de Lisa Gansky dans The Mesh: Why the Future of Business is Sharing (2010). De nombreuses organisations ont été créées pour promouvoir ce concept au sein de la société : The People Who Share, OuiShare, The Mesh, Prove Trust. Ce mouvement hétéroclite (où les intuitions du professeur de Harvard Yochai Benkler sur l'open source rejoignent les préoccupations d'un Jean-Claude Michéa sur la société de consommation) est-il en train de bouleverser les modèles économiques traditionnels ?

Le choc du crowdfunding

L'un des exemples de cette nouvelle économie est la finance participative ou crowdfunding. On en connaît les principes de fonctionnement : le cercle des amis et de la famille soutient un projet (d'investissement, de financement ou le plus souvent de don) social ou entrepreneurial présenté sur Internet, grâce à quoi la foule apporte elle aussi son soutien à ce même projet.

Ce nouveau mode de financement désintermédié bouleverse le modèle traditionnel de financement bancaire, en particulier auprès des start-up. La logique du financement participatif tient justement dans l'esprit collaboratif de son fonctionnement : le porteur de projet ne peut arriver à lever la somme qu'il souhaite (et ce, quel que soit le montant) que s'il arrive d'abord à mobiliser ses cercles proches. Et ceux-ci suivront le projet parce qu'ils veulent manifester une empathie. Ce n'est qu'à cette condition que la foule suivra ; et ce, selon le principe que la foule (qui, selon James Surowiecki, est plus sage que les experts) fait confiance à l'engagement des proches. Toujours selon la même logique, les projets financés le sont sous forme de dons ou de prêts d'honneur (gratuits). En effet, la rémunération attendue par les internautes n'est pas financière mais avant tout sentimentale.

La finance de marché en embuscade

Or, depuis quelque temps déjà, cette approche collaborative et participative est en train d'évoluer vers une dimension plus financière. Cela a commencé par le développement des plates-formes de crowdfunding permettant aux internautes de prendre des participations dans des sociétés non cotées, un peu sur le modèle des business angels mais en en recourant à la puissance du réseau Internet. Aux États-Unis, quasiment toutes les start-up qui naissent aujourd'hui passent par une plate-forme de financement comme Kickstarter ou Indiegogo pour lever leurs premiers fonds. Ici, l'investissement est avant tout financier, même s'il peut rester une dimension affective dans la décision de l'investisseur. Plus frappante encore est l'apparition de plateformes de prêts rémunérés mettant en relations des emprunteurs (personnes physiques, commerçants ou entreprises) avec des prêteurs personnes physiques. La principale motivation des prêteurs est alors tout simplement la recherche d'un rendement supérieur aux placements traditionnels. La plate-forme la plus connue est sans conteste Lending Club, tout nouvellement introduite en Bourse à New York. Nombreuses sont les plates-formes qui, aux États-Unis ou ailleurs, ont copié ce modèle : Funding Circle ou Zopa en Grande-Bretagne, Prêt d'Union en France, pour ne prendre que ces exemples. Au point d'ailleurs que la terminologie utilisée pour désigner ces plates-formes a évolué. On ne parle plus à leur égard de finance participative, ou crowdlending, pas plus que de peer-to-peer lending, mais de Alternative Finance, au sens anglais du mot, c'est-à-dire comme un mode alternatif au financement bancaire mais dans une logique uniquement financière. La preuve en est que le profil des prêteurs sur ces plates-formes n'est plus le même aujourd'hui qu'au moment de leur lancement. Les personnes physiques ont été remplacées par des fonds d'investissement, alléchés par les rendements offerts par ces prêts : près de 80 % des prêteurs sur Lending Club sont aujourd'hui des institutions financières. Au point même de voir des offres à destination des prêteurs institutionnels se structurer sous forme de fonds de titrisation ou équivalent, où le prêteur ne prête plus à une personne spécifique, un projet sur lequel il aurait eu un « coup de cœur », mais un portefeuille de projets en fonction du profil de risques souhaité. Et pour éviter à l'investisseur de perdre des opportunités, il lui est même proposé de réinvestir automatiquement le montant du capital prêté dans de nouvelles opérations, là encore en fonction du profil de risque attendu. Cette approche quantitative du risque de crédit sous forme de scoring s'inspire de celle utilisée dans les fonds de CDO au moment de la crise des subprime. Au point que les plateformes qui recourent à ce modèle constituent des équipes d'analystes de risque crédit sur le modèle bancaire. Ce sont d'ailleurs celles-ci qui attirent aujourd'hui les investisseurs en capital, considérant que la finance alternative constitue un nouvel Eldorado.

Il n'est qu'à regarder la valorisation à 8,7 milliards de dollars de Lending club lors de son entrée en Bourse le 11 décembre 2014, alors que la société est en perte et ne réalise que moins de 150 millions de dollars de chiffre d'affaires.

Le crowdfunding ne serait-il pas en train de se faire rattraper par la finance de marché ? La théorie de Rifkin n'aurait-elle pas montrée ses limites face à la toute-puissance de la finance ?

 

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