Prospective

Comment « décarboner » l’économie ?

Les États s’entendront-ils sur un accord contraignant lors de la COP 21 ? C’est sur la réponse à cette question que les investisseurs doivent désormais parier, aiguillonnés par les représentants de la société civile.

Divest Days, Paris

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Revue Banque n°782

Entreprises sociales : vers un nouveau marché pour les banques

Le mouvement mondial réclamant le désinvestissement des énergies fossiles fêtait, les 13 et 14 février derniers, les « Global Divestment Days ». À cette occasion, le Fonds de réserve pour les retraites (FRR) s’est trouvé épinglé par une étude publiée par 350.org, organisation à l’origine de l’événement : « le FRR détient des investissements directs dans 60 des 100 premières entreprises mondiales du secteur pétrolier et gazier, et dans 21 des 100 premières entreprises mondiales de charbon. […] Ces entreprises ont des réserves cumulées équivalentes à plus de 194 milliards de tonnes de CO2. »

Olivier Rousseau, membre du directoire du FRR, s'étonne de cette mise à l’index, mais se l’explique bien : « Ce n’est pas surprenant : nous sommes bien le seul grand investisseur à communiquer en toute transparence sur nos investissements ! » Son organisation assume totalement sa stratégie d’investissement : « Notre mission n’est pas d'être une fondation pour l'environnement, mais d’assurer les meilleurs rendements possibles afin d’optimiser le financement des retraites », rappelle-t-il. « Pour autant, nous respectons scrupuleusement la loi et les traités internationaux et sommes convaincus que la dimension ESG est une partie intégrante de l’analyse des risques, et pas seulement des risques de réputation. » En France, le FRR a pourtant été l’un des tout premiers investisseurs à faire le choix d’une politique ISR. Il est, de plus, partenaire de la « Portfolio Decarbonization Coalition » soutenue par l’UNEP [1], qui s’est engagée à « décarboner » 100 milliards de dollars d’actifs entre septembre 2014 et novembre 2015. Ainsi que le soulignait Frédéric Samama, directeur adjoint de la clientèle Institutionnels/Entités souveraines d’Amundi – également partenaire de la coalition – le 13 février dernier [2], 100 milliards, c’est l’équivalent du Fonds vert pour le climat que les pays développés peinent à constituer [3].

C’est un fait, les institutions financières possèdent une force de frappe colossale, et pourraient agir, par leurs choix d’investissement, sur le mix énergétique. C’est la raison pour laquelle elles sont interpellées par les ONG. Les investisseurs refusent d’endosser ce rôle. Ils en appellent aux pouvoirs politiques pour légiférer. Olivier Rousseau considère que la meilleure solution consiste à mettre en place, une fois pour toutes, une taxe carbone : « Les États pourraient tout à fait alourdir la fiscalité du carburant et considérer la taxation du kérosène, par exemple. » Selon lui, les Bourses carbone ne constituent pas une option pérenne : « Le jeu du marché a démontré son inefficacité et a donné lieu à des fraudes, qui plus est. » Le désinvestissement systématique n’est pas davantage une option réaliste : il est préférable, selon lui, de conserver ces actifs, mais de faire pression sur les sociétés en utilisant son droit de vote et de ne vendre que si le dialogue s’avère impossible ou totalement infructueux.

Cependant, tous considèrent avec intérêt les études portant sur les stranded assets [4]. Si un accord international permettant de limiter le réchauffement climatique à 2° C devait être conclu, Mark C. Lewis, analyste spécialiste des questions d’énergie chez Kepler Cheuvreux, évalue à 28 000 milliards de dollars les pertes que subiraient les acteurs des énergies fossiles au cours des 20 prochaines années. Ce risque, qu’aucun investisseur ne peut prétendre ignorer, a conduit Amundi à créer en 2014 des indices low-carbon, en partenariat avec MSCI et deux fonds : le FRR français et AP4, un fonds suédois. Selon Frédéric Samama, « le discours sociétal sur le climat s’est transformé en un discours économique s’articulant autour de la question du risque ». Pour Olivier Rousseau, ces indices présentent un intérêt majeur : ils combinent la réduction du poids des entreprises qui ont des émissions carbone élevées et de celles qui détiennent beaucoup d’actifs hydrocarbures. En outre, MSCI les a conçus de telle sorte que l’écart de suivi avec les indices classiques pondérés par la capitalisation soit réduit à 0,7 %. L’objectif est que les indices produits puissent être utiles à d’autres investisseurs que le FRR et AP4.

A.M.

[1] United Nations Environment Program.

[2] La conférence « Comment décarboner l’économie ? », organisée par Quattrolibri, The Shift Project et Revue Banque, s'est tenue le 13 février 2015 à la mairie du 2e arrondissement de Paris.

[3] En 2009, lors de la COP de Copenhague, les pays s’étaient engagés à abonder un Fonds vert à hauteur de 100 milliards de dollars par an jusqu’en 2020. Fin 2014, le Fonds n’avait collecté que 9,4 milliards de dollars.

[4] Des actifs ayant subi des dévaluations non anticipées, causées par un changement dans la réglementation ou la tarification applicable par exemple.

 

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