Union bancaire

La supervision à l’heure européenne : 2015, l’année test

Créé le

15.12.2014

-

Mis à jour le

23.12.2014

Les principaux groupes bancaires français sont passés fin 2014 sous la supervision directe de la BCE. Gouvernance du nouveau mécanisme, modalités pratiques de la surveillance, priorités des superviseurs… les évolutions seront nombreuses.

Le 4 novembre dernier, un an après son approbation par le Parlement européen, le nouveau dispositif européen de supervision appelé SSM (Single Supervisory Mechanism), en français MSU (Mécanisme de supervision unique), est entré en vigueur. Il concerne la supervision des 120 plus grandes banques des 18 pays de la zone euro.

L’accent est mis sur le MSU, et non sur la supervision de la BCE stricto sensu. Le futur mécanisme de surveillance unique va en effet se bâtir autour d’une coopération étroite entre la Banque Centrale Européenne (BCE) et les autorités nationales compétentes (l’ACPR en France). Pour les banques les plus importantes, les équipes de supervision atteignent 50 à 70 membres comprenant des membres du MSU et des régulateurs nationaux.

Qu’attendre de ce changement ?

Danièle Nouy, présidente du Comité de supervision du MSU à la BCE, a résumé les grandes lignes [1] : « Je souhaite retenir les meilleures méthodes de chaque supervision nationale. » Une ambition que Sabine Lautenschäger, vice-présidente du MSU, a ainsi détaillée [2] : « Nous serons une Autorité de contrôle européenne intrusive et indépendante, qui contribuera à la solidité et à la bonne santé du système bancaire. Notre objectif sera d’identifier très en amont les risques au sein des établissements de crédit et d’agir rapidement pour les neutraliser. Le MSU instaure l’égalité de traitement entre les banques des dix-huit États membres en termes de contrôle bancaire. » Et d’ajouter : « Au quotidien, nous nous assurerons que les banques sont assez capitalisées, détiennent assez de liquidités, mais aussi qu’elles ont mis en place une gouvernance et des procédures de contrôle des risques adaptées à leur activité. » L’objectif de ce nouveau cadre européen est clairement d’encadrer, de surveiller, d’auditer, voire de sanctionner de manière harmonisée toutes les banques européennes.

Quelles priorités concrètes pour 2015 ?

À l’évidence, le nouveau dispositif jouera en 2015 une partie de sa crédibilité. Les premières missions devraient s’articuler autour de plusieurs thèmes. Tout d’abord, après l’exercice dit d’ AQR [3] /stress-test mené sur l’année 2014, il s’agira d’examiner les plans de recapitalisation des treize banques ayant échoué aux stress-tests. Autre sujet de surveillance : le devenir des 879 milliards d’euros [4] de prêts sensibles mis en lumière pour l’ensemble des banques passées au peigne fin.

Les nouvelles équipes de supervision devront également s’atteler à bien comprendre les groupes bancaires et à dialoguer avec elles : les structures sont souvent complexes, avec des modalités de gouvernance et des modes de gestion des risques et des ressources financières variés, ce qui nécessitera un investissement conséquent.

L’harmonisation ne va pas de soi. Il y aura au départ un réel choc culturel européen, avec la remise en cause de certaines conceptions et pratiques anciennes mises en place par chaque pays. Certains, comme l’Allemagne, ont une tradition de supervision très prescriptive en matière de Pilier 2 quand d’autres, comme la France, attachent une grande importance aux appréciations qualitatives et au dialogue avec les banques. Le rôle des associations européennes, comme la FBF (Fédération bancaire française) et l'EACB (European Association of Cooperative Banks) pour les groupes mutualistes, sera primordial. Les superviseurs devront apprendre très vite et les banques devront accepter des modes de supervision différents.

Dans ce cadre, le nouveau processus de décision par le Conseil de surveillance prudentielle (en anglais Supervisory Board) sera testé. Le canal de remontée risque d’être encombré ; en effet, aucun système de délégation n’a été accordé aux équipes opérationnelles chargées de la supervision au jour le jour, à savoir les équipes JST (Joint Supervisory Team), composées à la fois de membres de la BCE et des superviseurs nationaux home et host.

Certaines options nationales pourraient être révisées. Ceci devrait être fait de manière globale et avec la profession, en pesant les conséquences directes et indirectes, car les dommages pourraient s’avérer pénalisants. Enfin, un accent particulier sera mis sur le suivi des modèles internes utilisés pour pondérer les risques des actifs. Le Guide de supervision de la BCE [5] , publié en novembre 2014, indique clairement que « les établissements de crédit doivent être préparés à une interaction et une collaboration intenses ». Là aussi, une forte vigilance s’imposera dans les banques.

Sur quels textes s’appuie cette supervision ?

Le MSU vise à introduire, par le haut, plus de cohérence en termes de supervision bancaire, en partant des 18 systèmes placés jusqu’à hier à un échelon national. Cette supervision est bien entendu encadrée. Le MSU s’appuie sur plusieurs textes :

  • une publication du Comité de Bâle de 2012 : « Basel Committee’s Core Principles for Effective Banking Supervision »,
  • en Europe, les Guidelines de l’ EBA [6] ,
  • le document de l’ESRB (European Systemic Risk Board) intitulé « Coordinated Framework Regarding Macro-prudential Policy Measure »,
  • enfin, les quatre principaux groupes français étant des groupes systémiques, ils dépendent du FSB, qui a publié le document « Supervisory Intensity and Effectiveness Progress Report on Enhanced Supervision ».

Quelles étapes pour les banques ?

Deux notions principales, désignées par des acronymes à ne pas confondre, sont à retenir : le SREP et le SEP.

Le SREP (Supervisory Review and Evaluation Process)

C’est la base de la supervision. Il est préparé par le JST, puis soumis au Supervisory Board avec une approbation finale par le Conseil des gouverneurs (Governing Council). Il détermine les actions de supervision :

  • les actions correctives ;
  • l’intensité des actions ;
  • le programme de contrôle.
Le SREP comporte trois éléments principaux :

  • l’ICAAP (Internal Capital Adequacy Assessment Process) et l’ILAAP (le même concept appliqué à la liquidité) ;
  • le Risk Assessment System ;
  • le Supervisory Quantification, basé sur des méthodologies alternatives mises au point par les superviseurs pour analyser les mesures internes des banques.
Le cadre de décision du SREP décrit dans le document de l’EBA précité a fait l’objet d’intenses discussions. Les pratiques étaient en effet très diverses dans les pays européens, avec des utilisations du Pilier 2 qui allaient d’une méthodologie très prescriptive de type « Pilier 1 Plus », au travers de normes précises s’appliquant de manière quasi automatique comme en Allemagne, à une vision plus souple établie sur un dialogue avec les banques, comme en France. Le document a ainsi été difficile à finaliser. Le Banking Stakeholder Group de l’EBA, qui associe la profession aux décisions de l’EBA, y a contribué de manière significative. Il est à relever que ce cadre s’applique à l’ensemble des banques européennes et non uniquement à celles de l’eurozone.

L’accent sera mis sur la notion de « constrained jugement approach », au travers de trois principes fondamentaux :

  • le dialogue avec les banques, chaque JST disposant d’un budget pour se rendre une ou plusieurs fois par mois dans les entités des principaux groupes ;
  • un réel équilibre entre le quantitatif, le qualitatif et le jugement ;
  • une vision holistique au travers d’une agrégation d’informations multiples.
Cette approche devrait s’articuler sur les cinq critères suivants :

  • le capital et la liquidité au travers des résultats des ICAAP/ILAAP, « challengés » par les supervisory quantifications ;
  • les risques ;
  • les stress tests qui devront être produits annuellement (à la fois de type EBA et/ou internes aux établissements) ;
  • la profitabilité, les business models et la gouvernance ;
  • les priorités globales des superviseurs.

Le SEP (Supervisory Examination Programme)

Le résultat du SREP est l’élément clef pour établir le planning opérationnel : le SEP. La Joint Team établit son SEP dans le cadre de la planification stratégique de la BCE définissant les priorités sur les 12 à 18 mois, en matière de risques et de vulnérabilités décelées au travers des SREP, ainsi que des recommandations des autorités nationales et de l’EBA.

Le SEP est produit annuellement et en coordination avec la DG IV [7] de la BCE. Au-delà des travaux classiques (examen des reportings, réunion avec la direction…), il définit les principales missions, les objectifs et le planning, les inspections sur place (de type full scope, targeted ou thématique) et l’examen des modèles internes (une revue est prévue par roulement tous les trois ans). Il est présenté à la banque, mais des missions ad hoc sont possibles.

Le SEP permet l’allocation des ressources du MSU, en matière de fonctions horizontales et de contributions des autorités nationales.

Quelles nouveautés pour les banques françaises ?

Le dispositif de supervision du SSM est devenu – au terme d’échanges intenses entre superviseurs – proche du SRP/Pilier 2 français (et notamment la note « Mise en œuvre du processus de surveillance prudentielle et d’évaluation des risques (Pilier 2) » publiée par la Commission bancaire en 2007). Les pratiques que les banques ont connues avec l’ACPR vont ainsi en principe se poursuivre. Néanmoins, les groupes bancaires doivent s’attendre à devoir progresser dans plusieurs domaines :

  • la prise en considération de l’aspect « culturel » déjà mentionné, à commencer, dans de nombreuses situations, par l’utilisation de la langue anglaise ;
  • l’acceptation que la notion de benchmark, aussi appelée peer review, va prendre une grande importance. Avec un panel de 120 banques, les superviseurs disposent d’une vision plus large et plus globale que les supervisions nationales. L’approche « analyse et reporting » qui a prévalu jusqu’en 2014 risque de devenir une approche de type  « fournissez-moi le maximum de données détaillées et on commencera à discuter » ;
  • la nécessité de développer des systèmes d’information encore plus industrialisés, pour répondre notamment aux besoins liés aux stress-tests qui devront être réalisés de manière périodique. Dans le même ordre d’idées, la bonne cohérence de l’interface réglementaire entre prudentiel et comptable devient encore plus essentielle ;
  • des contraintes encore plus lourdes vont peser sur les risques. Le document de l’EBA cite, par exemple, cinq types de stress-tests à mener sur les positions de liquidité journalière (défaillance de la principale contrepartie, défaillance du système…) ;
  • la gouvernance sera déterminante, notamment l’implication de la direction générale sur l’ICAAP et sur les stress-tests dans les processus de pilotage au plus haut niveau (« l’ICAAP doit s’appuyer sur une structure de gouvernance adéquate pour assurer que les résultats sont fiables [8] »)

Conclusion

La supervision à l’échelle européenne sera mise en place progressivement. Ceci a été largement affirmé par les nouveaux responsables du MSU. Son plein effet n’apparaîtra qu’en janvier 2016, et 2015 constituera à bien des égards une année de transition, étant donné le grand nombre de chantiers à mener de front.

C’est cependant une année vitale pour la confiance dans ce nouveau dispositif. Les JST et les banques devront travailler en étroite collaboration, pour faciliter un démarrage intelligent et efficient de la supervision européenne. L’exemple de l’ACPR, avec Danièle Nouy comme responsable, inspire la confiance en la réussite de ce nouveau défi pour le MSU !

1 Interview dans Les Échos du 3 novembre 2014, « Les “stress tests” étaient nécessaires pour retrouver la confiance ». 2 Interview dans Le Monde du 4 novembre 2014, « La BCE assure que “les contribuables ne payeront plus pour les banques” ». 3 Asset Quality Review ou « Revue des bilans ». 4 Les banques avaient déjà comptabilisé pour 743 milliards d’euros de ces prêts sensibles ; l’AQR en a détecté 136 milliards de plus. 5 Guide to banking supervision, BCE, novembre 2014, pt 64, p. 33 : « At this stage, credit institutions need to be prepared for intensive interaction and collaboration to make the process smooth and efficient for all parties. » 6 Consultation Paper EBA/CP/2014/14 du 7 juillet « Draft Guidelines for Common Procedures and Methodologies for the Supervisory Review and Evaluation Process under Article 107 (3) of Directive 2013/36/EU ». 7 Cette direction générale assure les services horizontaux et spécialisés, alors que les DG I et II assurent la surveillance directe des plus grandes banques et la DG III la surveillance indirecte des autres. 8 Guide to Banking Supervision, BCE, novembre 2014, pt.37, p. 23.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº779
Notes :
1 Interview dans Les Échos du 3 novembre 2014, « Les “stress tests” étaient nécessaires pour retrouver la confiance ».
2 Interview dans Le Monde du 4 novembre 2014, « La BCE assure que “les contribuables ne payeront plus pour les banques” ».
3 Asset Quality Review ou « Revue des bilans ».
4 Les banques avaient déjà comptabilisé pour 743 milliards d’euros de ces prêts sensibles ; l’AQR en a détecté 136 milliards de plus.
5 Guide to banking supervision, BCE, novembre 2014, pt 64, p. 33 : « At this stage, credit institutions need to be prepared for intensive interaction and collaboration to make the process smooth and efficient for all parties. »
6 Consultation Paper EBA/CP/2014/14 du 7 juillet « Draft Guidelines for Common Procedures and Methodologies for the Supervisory Review and Evaluation Process under Article 107 (3) of Directive 2013/36/EU ».
7 Cette direction générale assure les services horizontaux et spécialisés, alors que les DG I et II assurent la surveillance directe des plus grandes banques et la DG III la surveillance indirecte des autres.
8 Guide to Banking Supervision, BCE, novembre 2014, pt.37, p. 23.