Stabilité financière

Du risque carbone aux « stress-tests » carbone

L’appréhension du risque carbone progresse, jusqu’au niveau des régulateurs et superviseurs, qui commencent à évoquer l’idée de stress-tests liés au climat.

L'auteur

  • Hugues Chenet
    • Co-fondateur, directeur scientifique
      2° Investing Initiative

Revue de l'article

La transition vers une économie bas carbone et un nouveau modèle énergétique global, découlant de la volonté d’atténuer le changement climatique, va nécessairement modifier la viabilité financière d'une partie des entreprises ou de leurs modèles économiques, créant de nouvelles opportunités… et donc de nouveaux risques. Les risques financiers associés à cette transition peuvent influer sur le rendement des actifs et des portefeuilles qu’ils composent. Ces « risques financiers liés à la transition vers une économie bas-carbone » sont souvent appelés « risques carbone ».

La prise en compte de ces risques progresse

Ces risques carbone sont-ils déjà pris en compte par les cadres classiques de valorisation des actifs et d’évaluation des risques financiers, et ainsi déjà reflétés par les prix de marché ?

Ce pourrait être le cas : certains travaux académiques ont mis en évidence une réponse des prix des actions des sociétés pétrolières aux publications scientifiques sur le budget carbone 2 °C. En effet, la quantité maximale de gaz à effet de serre que l’on peut émettre sans excéder un réchauffement de +2 °C impose de laisser une grande partie des réserves prouvées de combustibles fossiles dans le sol, ce qui impactera nécessairement les entreprises du secteur. Cependant, cet effet identifié sur les cours boursiers est très faible à ce jour, tendant à démontrer que les marchés ne croient pas en la mise en place de politiques climatiques ambitieuses qui mettraient réellement l’économie sur une trajectoire 2 °C.

Pour autant, à l’aune des récentes crises financières aussi majeures qu’abruptes et imprévues, le secteur financier ne peut se targuer d’évaluer tous les risques parfaitement ni de ne jamais passer à côté de certains mouvements de fond. Ainsi, les spécificités du risque carbone pourraient faire qu’il n’est pas appréhendé correctement.

Dans ce cas, pour quelles raisons ne le serait-il pas, et quelles sont ces spécificités ? Parmi les trois principales, l’incertitude dans les tendances et projections économiques : quelle cible est réellement suivie, quelles trajectoires et options technologiques sont à retenir parmi la multitude possible ? Un autre point clé repose sur les données : le changement climatique en cours n’a pas de précédent. Aucune donnée historique ne peut nourrir les modèles économiques et financiers basés sur des approches statistiques. Une seule chose est sûre : le futur ne ressemblera pas au passé. Le point peut-être le plus fondamental repose sur les horizons temporels en jeu : les acteurs financiers ne perçoivent pas de risque majeur avant 5, voire 10 ans, alors que l’essentiel des paramètres pris en compte dans la décision financière (maturité des crédits, durée des mandats de gestion, horizons de calcul de risques, incitations et rémunérations individuelles, etc.) ne dépasse pas un horizon de 1 à 3 ans.

Évaluer le risque carbone

Pour répondre au fait que les risques carbone ne seraient pas pris en compte par les pratiques traditionnelles, différents types d’acteurs (analystes sell-side, banques multilatérales, agences de notation et fournisseurs de données, ONG et think tanks, conseils en investissement, etc.) ont développé des approches spécifiques, mélangeant pour la plupart des outils d’analyse financière classiques avec des analyses prospectives. Nous les rassemblons sous le terme générique de « stress-tests climat-carbone » pour le fait qu’elles reposent sur une vision scénaristique : un actif, un portefeuille, une institution, ou le système financier dans son ensemble, est projeté dans une certaine représentation du futur, afin de tester sa réaction, voire sa résistance, à la réalisation de ce futur. Cette représentation peut être simple (prise en compte d’un prix du carbone) ou plus complexe (un ensemble cohérent de paramètres économiques correspondant à une trajectoire de décarbonation de l’économie compatible avec l’objectif 2 °C).

Les types d’approches identifiées se retrouvent à différents niveaux de la chaîne d’investissement, citons par exemple :

  • actifs physiques : intégration d’un prix fictif du carbone à l’analyse de viabilité financière des projets ; tests de dépréciation d’actifs physiques (installations industrielles, exploitation d’énergies fossiles en particulier) sous un scénario de demande « 2 °C » ;
  • actifs financiers : impact de la transition sur la valeur des entreprises, via un effet sur leurs revenus et leurs marges futurs ; analyse sur la valeur des titres qu’elles émettent, ou sur la notation de leur dette (s’applique aussi à la dette souveraine) ;
  • portefeuilles et institutions financières : comparaison de différents scénarios de transition sur les modèles d’allocation stratégique, ou via des stress-tests de bilan de banques ;
  • système financier : l’effet de la transition sur la stabilité financière n’a pas été soigneusement étudié à ce stade, mais le sujet est désormais sur la table des régulateurs et superviseurs.

Ces différentes approches sont de moins en moins abouties à mesure que l’on prend de la hauteur par rapport aux actifs physiques, qui constituent le niveau auquel la matérialisation du risque carbone est la plus directe et intuitive.

Pour autant, après plusieurs années où la question a été essentiellement envisagée sous l’angle des stranded assets (actifs échoués, devenus obsolètes prématurément) et donc directement liée aux actifs industriels (usines, installations, etc.) et énergétiques (réserves pétrolières, mines de charbon, etc.), la question qui se pose aujourd’hui est celle de l’exposition au risque climat-carbone des institutions financières elles-mêmes et du système financier dans son ensemble. Ainsi l’approche des « tests de résistance » des banques (stress-tests), telle que menée dans le cadre prudentiel, surgit sur le devant de la scène comme un outil qui semblerait adapté à la question posée.

Cette dimension est en particulier tirée par le fait que la question émerge de la part des pouvoirs publics, du régulateur. Par conséquent, il s’agit ici moins du financier, qui s’intéresse à la pertinence économique future d’une entreprise dans laquelle il a envie d’investir ou qu’il a envie de financer, mais du regard de l’autorité publique (nationale ou internationale), qui se demande quel risque la transition fait courir aux institutions financières qui l’auraient mal anticipée et, le cas échéant, au système financier dans son ensemble.

Quand le régulateur et le superviseur s’en mêlent…

Trois initiatives de ce type sont à mentionner, ayant pris forme dans les 12 derniers mois.

Le questionnement du lien entre risques climatiques et stabilité financière de la part d’un organe officiel est apparu via la personne de Mark Carney, Gouverneur de la Banque d’Angleterre, à l’occasion de différentes prises de paroles et courriers officiels en 2014, exprimant notamment la nécessité pour les autorités de régulation et de supervision d’inclure la question des stranded assets dans leur analyse de la stabilité financière. Cette dynamique a récemment été très médiatisée suite à un nouveau discours très engageant sur le sujet, lors de la sortie du rapport de la Banque d’Angleterre sur l’impact du changement climatique sur le secteur de l’assurance au Royaume-Uni [1].

L’autre point majeur est illustré par le G20, qui a demandé explicitement au Comité de stabilité financière (Financial Stability Board [FSB]) de travailler sur la prise en compte des enjeux climatiques par le secteur financier. Peu de documents dans ce cadre ont été rendus publics à ce jour, mais il semblerait que les réflexions s’attachent à mettre en avant la mise en transparence des risques auxquels sont exposées les institutions financières, et des données d’entreprises qui sont nécessaires pour les évaluer, tout en mentionnant explicitement les stress-tests comme outil à explorer [2].

La troisième dynamique majeure a été enclenchée en France dans le cadre de la loi n° 2015-992 du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte. En effet, son article 173 stipule, parmi différents éléments concernant les acteurs du secteur financer, que les établissements de crédit et les sociétés de financement devront à partir de l’année prochaine inclure les risques associés au changement climatique dans leur cadre d’analyse des risques, en particulier via des stress-tests. De la même manière, l’exercice sera conduit à l’échelle nationale, le Gouvernement devant remettre au Parlement un rapport sur la mise en œuvre d'un tel stress-test. Les détails de mise en place de ces deux dispositions ne sont pas explicités dans le texte de loi à ce jour [3].

Ces trois initiatives peuvent être vues dans un contexte plus large qui ne se limite pas au climat mais touche, au-delà, les enjeux sociaux et environnementaux. En Chine, par exemple, la Commission de régulation bancaire impose un reporting sur le risque de crédit lié à l’environnement et explore une extension de la responsabilité des banques lors de dommages environnementaux et de pollutions, dans le cadre de leurs octrois de crédit. La Banque Centrale du Bangladesh autorise les banques qui prêtent à certains secteurs clé de l’économie verte à considérer ces actifs comme de haute qualité en termes prudentiels. La régulation bancaire brésilienne requiert depuis 2011 un suivi des risques socio-environnementaux, notamment dans le cadre de l’application de Bâle III [4]

Le temps de l’action

Ainsi, les stress-tests sont-ils en peu de temps sortis de leur périmètre initial avec comme mission d’éclairer la question du risque lié au changement climatique. Désormais, au-delà des questions techniques de mise en œuvre, l’enjeu central va tourner autour de la nature précise des scénarios à tester (et de l’horizon temporel en question), et in fine de ce qu’il peut sortir de tels tests.

Si, sur la base de scénarios potentiellement extrêmes mais crédibles, des expositions significatives sont mises en évidence sur leurs bilans actuels, nul doute que les entités concernées seront amenées à gérer ces risques et à potentiellement modifier leur portefeuille. Dans le cas contraire, des expositions limitées auront pour effet de renvoyer la balle du côté des politiques climatiques, qui pour avoir un impact significatif sur l’orientation du secteur financier par le biais du risque devront rendre plus matérielle la perspective d’un changement de trajectoire, et ainsi rendre crédibles des scénarios écartés aujourd’hui car considérés comme fantaisistes.

Mais à ce stade, la question ne semble pas être tant de déterminer si des établissements sont exposés aujourd’hui avec leur portefeuille actuel dans l’horizon classique de leur gestion des risques, bien que cela puisse être le cas, mais plutôt de voir quel serait l’effet potentiel d’un scénario de transition correspondant à l’ambition des engagements nationaux et internationaux, à différents horizons temporels, laissant ouverte la question de « quand » ils seront exposés mais mettant en évidence l’ordre de grandeur de la nature du risque. L’enjeu est de cette manière de pousser les institutions financières à y consacrer une plus grande attention et de plus amples ressources. Et progressivement à modifier leurs portefeuilles selon leur appréciation de la probabilité et de l’imminence de ces risques au fil de l’évolution des politiques climatiques, dont l’ambition se fait attendre, et de la matérialisation du risque climatique physique, qui augmente chaque jour un peu plus.

Testons la transition

La mobilisation des banques sur le climat est passée par trois grandes questions :

  • les financements accordés aux énergies fossiles (projets charbon en particulier) ;
  • le calcul de leur empreinte carbone (leurs « émissions financées ») ;
  • le développement du marché des obligations vertes.

Alors que jusqu’ici l’initiative venait des ONG, de l’industrie ou des banques elles-mêmes, le tournant qui se décide aujourd’hui est porté par les régulateurs et les superviseurs. Reposant sur la dimension du risque porté par les établissements face à la transition, l’idée de stress-tests carbone a émergé et est désormais… à tester.

 

[1] Cf. http://www.bankofengland.co.uk/pra/Pages/supervision/activities/climatechange.aspx.

[2] cf. https://g20.org/wp-content/uploads/2015/04/April-G20-FMCBG-Communique-Final.pdf ; http://www.financialstabilityboard.org/2015/09/meeting-of-the-financial-stability-board-in-london-on-25-september/.

[3] Cf. http://www.legifrance.gouv.fr./affichTexteArticle.do;jsessionid=81605E481BD3024F229D4F241FC1B0F5.tpdila09v_3?idArticle=JORFARTI000031045547&cidTexte=JORFTEXT000031044385&dateTexte=29990101&categorieLien=id.

[4] Cf. UNEP Inquiry, The Financial System We Need (2015) : http://web.unep.org/inquiry/publications.

 

Sommaire du dossier

Les acteurs privés se mobilisent pour le financement de la transition énergétique

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