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Multiplication des cessions de créances par les banques européennes

Face aux conséquences de la crise financière et sous la pression des nouvelles contraintes réglementaires, les banques européennes multiplient les transactions portant sur des actifs (asset deals). Cette tendance devrait s'amplifier sous l'effet de la revue détaillée des actifs bancaires.

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    2. Vente de créances douteuses : évolution du marché

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°324

Évaluation complète des banques : un bilan de santé éprouvant

Les institutions financières européennes ont entamé une revue de leurs modèles historiques de rentabilité. Dans ce contexte, EY a constaté une recrudescence des transactions portant sur des actifs (asset deals). En effet, dans le but d'améliorer leurs ratios de fonds propres et d'en optimiser la rentabilité dans un marché très compétitif, les banques cherchent à réduire la taille de leur bilan. Il s'agit notamment pour elles de respecter la nouvelle réglementation qui renforce les exigences en matière de fonds propres et de liquidité en instaurant un certain nombre de changements qualitatifs et la mise en place de coussins de sécurité de manière échelonnée d'ici à 2019 :

  • le passage du ratio de solvabilité Core Tier 1 de 2 à 4,5 % ;
  • l'augmentation du ratio de solvabilité Tier 1 de 4 à 6 % ;
  • l'instauration d'un Capital conservationbuffer [1] de 2,5 % ;
  • la mise en place d'un Countercyclical buffer fixé par les autorités nationales et pouvant atteindre 2,5 %.

Face à ces nouvelles contraintes réglementaires, à un environnement globalement défavorable et à la pression de leurs actionnaires, les institutions financières européennes ont dû effectuer une revue de leurs bilans, avec comme objectifs principaux de réduire leur consommation de fonds propres et de liquidité et d'accroître leur niveau de rentabilité dans un marché très compétitif.

Dans ce contexte, les acteurs bancaires européens se sont tout d'abord délestés de pans entiers d'activités non core (financements spécialisés, gestion d'actifs, banque privée…) et procédé à l'externalisation de certaines de leurs activités dans une logique de réduction de coûts (activité de back-office notamment). Depuis quelques mois, nous observons désormais une recrudescence des transactions portant non plus sur des activités mais sur des actifs (asset deals), à l'image des cessions de portefeuilles de créances non performantes (non performing loans). Côté vendeurs, les objectifs de réduction de consommation de fonds propres et d'amélioration de la rentabilité perdurent ; côté acquéreurs, des fonds internationaux ou des investisseurs indépendants spécialisés se positionnent, espérant reprendre avec une forte décote les portefeuilles concernés. Même si ce marché portant sur des actifs demeure plus confidentiel, les cessions de portefeuilles semblent vouées à se multiplier à brève et moyenne échéance, compte tenu des travaux de revue de qualité des actifs bancaires (Asset Quality Review) menés par la BCE.

Des marchés plus ou moins matures selon les zones géographiques

Même si les stocks de non performing loans ont considérablement augmenté dans l'ensemble des pays d'Europe depuis 2008, on constate cependant un nombre de transactions très disparate entre les pays du nord de l'Europe et ceux du Sud. Cette divergence semble avant tout liée à un décalage de maturité des différents marchés. Davantage rompus à cet exercice, les pays du nord de l'Europe (comme l'Irlande, le Royaume-Uni ou encore l'Allemagne) ont en effet connu un volume important de transactions ces dernières années, représentant un attrait tout particulier pour les investisseurs internationaux soucieux de diversifier leurs portefeuilles. De l'autre côté, en dépit de plusieurs transactions importantes survenues au cours des deux dernières années, les marchés du sud de l'Europe restent relativement moins liquides, compte tenu de l'impact sur le prix des décotes appliquées pour tenir compte du risque pays.

En France, le marché reste quant à lui limité, les banques françaises ayant été dans un premier temps plus actives sur les cessions de leurs activités non core à l'international que sur leur marché domestique. Ainsi, les transactions observées jusqu'alors en France restent limitées, confidentielles et moins organisées, portant essentiellement sur des créances anciennes (provisionnées à 100 % ou déjà passées en perte) et pour des encours et des prix relativement faibles. En tout état de cause, les ventes de créances non performantes devraient selon toute vraisemblance augmenter à condition que les investisseurs deviennent plus confiants dans la stabilité de l'économie française et que les prix soient davantage en adéquation avec les attentes des vendeurs.

De toute évidence, l'activité de vente de créances douteuses en est encore à ses débuts sur le marché français ; le niveau de sophistication des méthodes de cession de portefeuilles ne permet pas aujourd'hui aux acteurs de profiter pleinement des opportunités présentes sur le marché. La définition d'une stratégie de cession efficace basée sur la segmentation et la valorisation du portefeuille s'avère indispensable, afin de maximiser le prix de cession d'une part, mais aussi de créer de la valeur à long terme. Les banques pourraient s'appuyer avantageusement sur les pratiques éprouvées de leurs consœurs au Royaume-Uni ou en Allemagne et, grâce à une gestion plus dynamique de leur stock, devenir des vendeuses régulières de créances douteuses dans les prochaines années.

Pourquoi une gestion dynamique ?

Afin de profiter des opportunités offertes par le marché, les institutions financières doivent élaborer une stratégie de gestion dynamique de leurs encours non core. Une telle stratégie doit porter à la fois sur l'estimation de la valeur économique des portefeuilles et sur la compréhension des tendances du marché, dans l'objectif ultime d'augmenter la rentabilité globale de l'encours. Selon notre expérience, l'élaboration d'une stratégie efficace s'articule autour de quatre étapes.

Etape 1. La segmentation du portefeuille

Cette étape constitue un outil efficace permettant aux établissements de préparer en amont le travail de cession, selon le principe qu'une vente par appartement reste plus rentable que la vente de l'immeuble. Néanmoins, afin d'être pertinente, la segmentation doit se baser non seulement sur des critères économiques liés au produit (crédits auto, crédits immobiliers, crédits à la consommation…) et au niveau d'activité sur le compte (récurrence des paiements, historique de défaut…), mais également opérationnels tels que le suivi des phases amiables et contentieuses, l'externalisation du recouvrement, etc.

Etape 2. Valorisation comptable et économique

Il est important que chaque compartiment du portefeuille fasse l'objet d'un exercice de valorisation afin d'en appréhender sa valeur intrinsèque. Deux types de valorisation sont nécessaires afin de préparer une gestion dynamique et rationnelle du portefeuille :

  • d'une part une valorisation comptable, découlant des pratiques comptables appliquées par l'établissement et reflétant en particulier sa méthodologie de provisionnement. Cette valorisation fournira la référence pour estimer les gains ou les pertes comptables en cas de cession ;
  • d'autre part, une valorisation économique, se basant sur le profil de recouvrement spécifique de chacun des segments et intégrant ses coûts de portage (frais de personnel, informatique et coûts de servicing) ainsi que les coûts liés à sa structure de financement (coût du capital, coût de la dette).

Etape 3. La réalisation d'un test de marché détermine la prise de décision finale

Afin de déterminer l'appétit du marché pour les différents compartiments du portefeuille, la pratique préalable d'un test de marché est de plus en plus utilisée par les établissements bancaires européens. L'avantage de cette approche est d'orienter la stratégie de gestion sans pour autant se précipiter dans un processus de cession formel. Cet exercice, qui s'effectue souvent sur base anonyme via un conseil externe, est effectué auprès d'un panel d'au moins cinq ou six acquéreurs potentiels afin d'obtenir des fourchettes de prix pertinentes. Le test de marché permet ainsi à l'établissement bancaire d'intégrer à sa stratégie de gestion les données du marché afin de comparer la valeur économique de chaque segment avec sa valeur de marché et de déterminer ainsi l'impact financier global de chaque option sur la création de valeur pour l'actionnaire.

Etape 4. L'analyse des impacts collatéraux

Avant toute prise de décision, une analyse approfondie des impacts collatéraux en cas de cession doit également être menée par l'établissement bancaire. Au-delà des impacts comptables liés au gain ou à la perte immédiate, il convient en outre de s'interroger sur les impacts risque (par exemple stabilité des portefeuilles sains/douteux et des matrices de provisionnement associées), fiscaux, sociaux, de liquidité ainsi que sur les conséquences en termes de ratios prudentiels.

Les principaux enseignements que nous tirons des missions conduites pour des établissements bancaires européens sont les suivants :

  • Segmenter est la clef de réussite. D'abord, une stratégie de cession active s'avère créatrice de valeur. En particulier, la mise en place d'une segmentation discriminante permet aux établissements d'augmenter le prix global de cession, car elle permet de trouver le meilleur offrant pour chaque compartiment du portefeuille. Dans notre expérience, cette « prime de marché » au profit du vendeur peut atteindre 40 %.
  • Il est indispensable de connaitre ce marché spécifique. Les marchés des créances sont très différents (prix, préférences des acheteurs, structures de transaction, etc.). Afin de bien orienter sa stratégie, il convient d'effectuer une analyse approfondie complétée par un test de marché. Cela permet aux établissements de maintenir un dialogue avec les acteurs opérant sur le marché et de mieux saisir les opportunités dès qu'elles se présentent.
  • Le prix s'améliore avec la transparence. Toute incertitude a un prix. Afin de limiter les impacts dans la phase de diligence et négociation, les vendeurs doivent communiquer de façon claire et transparente avec les acheteurs.

Il existe de véritables opportunités pour les établissements qui sauront évoluer vers une gestion dynamique de leur stock de créances.

[1] Coussin de conservation des fonds propres, i. e. un coussin de sécurité complémentaire.

 

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