Cet article appartient au dossier : Retour sur 2019.

Rétrospective 2019

Modeste renforcement de la zone euro

L’Union économique et monétaire a besoin d’être renforcée

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°839

Numéro double 839-840 : Prospective 2020 - Rétrospective 2019

Le ministre français de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire, a eu beau se réjouir bruyamment à la suite de l’accord trouvé lors de l’Eurogroupe des 13 et 14 juin 2019 et affirmer que la zone euro est en train de se doter d’un budget, la réalité est moins réjouissante pour la France qui, au travers d’Emmanuel Macron, a porté ce projet. En lieu et place d’un véritable budget, la zone euro devra se contenter d’un IBCC pour Instrument budgétaire de convergence et de compétitivité. Cet outil servira essentiellement à soutenir les pays membres qui engageront des réformes structurelles – tant désirées par les pays du Nord de la zone euro. L’objectif de convergence est beaucoup moins clair selon le député européen vert Sven Giegold qui a réagi à l’annonce de cet accord : « La contribution de ce budget à la convergence économique et à la solidarité européenne sera marginale. » Quant à l’objectif de stabilisation de la zone euro qui se trouvait dans le projet initial, il est absent de l’outil mis en place. Toutefois, la France maintient ses efforts pour renforcer l’IBCC et le transformer (voir l’interview d’Odile Renaud-Basso).

Le budget fait partie des principaux éléments visant à renforcer la zone euro. Mais, l’Allemagne craignant des transferts de richesse d’un pays à l’autre, les États ne parviennent pas à s’entendre sur un véritable budget. Pour Patrick Artus, chef économiste de Natixis, « la monnaie unique risque d’éclater si la zone euro ne s’oriente pas vers davantage de fédéralisme. La zone euro a besoin d’un outil contracyclique et d’un outil qui permet de lutter contre les divergences entre les pays dont les niveaux de vie s’écartent. Elle doit donc se doter d’un budget fédéral et d’une Union des marchés de capitaux. En l’absence de fédéralisme, la BCE joue le rôle de substitut en utilisant les taux extrêmement bas, ce qui revient à transférer des richesses depuis la poche de l’épargnant allemand vers celle de l’emprunteur italien. » Et cette situation étrange risque de perdurer puisque la mise en place de l’Union des marchés de capitaux progresse aussi lentement que celle d’un vrai budget.

Déception également du côté de la réforme du MES (Mécanisme européen de stabilité) qui devait être finalisée fin 2019. La réforme semblait très bien engagée lors de l’Eurogroupe du 13 juin 2019 mais celui du 4 décembre a donné lieu à un coup de théâtre. Le texte prévoit notamment de simplifier le processus de restructuration des dettes souveraines, ce qui a fait l’objet d’un intense débat en Italie où certains craignent que cette disposition n’affaiblisse la position du pays sur les marchés obligataires. Cette polémique a empêché la zone euro de boucler ce dossier ouvert de longue date.

La vocation initiale du MES est de venir en aide aux États de la zone euro comme l’a fait la première entité de ce type, le FESF (Fonds européen de stabilité financière), mis en place en 2010 lors de la crise grecque. Il doit aussi devenir un back-stop (filet de sécurité) pour le FRU (Fonds de Résolution unique) destiné à venir au secours des banques mises en résolution.

 

Ils ont dit

Le projet d’actif sans risque en panne

Le système « tient » parce que la banque centrale octroie une liquidité abondante, compensant le tarissement des flux privés. C’est à la fois bien entendu nécessaire – il n’y a pas d’alternative crédible à ce stade – mais l’absence de « craquements » permet aux États membres de continuer à ne pas délivrer les étapes suivantes de l’Union bancaire, notamment l’assurance mutualisée des dépôts. Le même phénomène se retrouve du côté du projet d’UMC. Selon nous, il est inséparable de la création d’un véritable actif commun à la zone euro. Mais dans une configuration où les spreads de taux entre les signatures nationales sont maintenus à un très bas niveau par l’action de la BCE, l’urgence n’est pas là et les projets d’actif sans risque européens ne dépassent guère les cercles académiques.

Gilles Moec, chef économiste, Groupe AXA, Banque & Stratégie n° 384, octobre 2019, pp. 8-11.

 

 

Pas d’objectif de stabilisation dans le « budget » de la zone euro

Quand la zone euro est heurtée par la crise, les fonctions de stabilisation automatiques (indemnités chômage, niveau d’investissement public) sont touchées dans les États membres. Pendant la crise financière, les stabilisateurs automatiques des pays de la zone euro ont davantage souffert que ceux des pays européens hors zone euro. Ce mécanisme s’explique par l’impossibilité, pour les membres de la zone euro, d’agir sur leur monnaie. La fonction de stabilisation d’un budget de la zone euro est donc très légitime et nécessaire.

Et pourtant, seuls les objectifs de convergence et de compétitivité ont été retenus par le Conseil lors de l’accord intervenu à l’Eurogroupe du 3 décembre 2018 […] De plus, ces objectifs de compétitivité et de convergence, ne sont en réalité abordés que du point de vue de la mise en œuvre d’un programme de réformes structurelles. C’est du moins ce que montrent les conclusions du sommet européen de décembre 2018 […] Les Allemands sont intéressés par la partie qui concerne les réformes structurelles et les Français ont cédé.

Pervenche Berès, membre (Groupe S&D), Parlement européen, Banque & Stratégie n°378, mars 2019, pp. 5-7.

 

 

Frilosité des dirigeants allemands

La crainte des décideurs en Allemagne est qu’un petit pas dans la direction du partage (des risques, ndlr) ne mène inéluctablement à d’autres pas. Les dirigeants allemands souhaitent sincèrement aller vers une Europe plus intégrée, mais ils ne veulent pas que l’agenda pour y parvenir soit précipité […] Je pense que la véritable question stratégique est de savoir s’il faut définir une Europe-cœur qui va de l’avant. Et ma conviction est que cela pourrait être un moyen de progresser : il serait préférable d’avoir un petit groupe déterminé plutôt qu’un ensemble plus large qui est, d’une certaine façon, bloqué au milieu du gué.

Jan Pieter Krahnen, professeur de finance, Goethe University, Banque & Stratégie n° 378, mars 2019, pp. 8-9.

 

 

Renforcer l’embryon de budget

La nouvelle équipe dirigeante devrait donc faire de l’outil de stabilisation proposé par la Commission en 2017-2018, la première pierre d’un véritable budget de la zone euro, selon une vision progressive où l’intervention du budget européen serait ensuite complétée par celle du MES, puis par un mécanisme d’assurance fonctionnant soit sur des ressources spécifiques (taxe écologique, assurance chômage), soit sur des contributions des États membres.

Dominique Perrut, Docteur ès sciences économiques, Paris-1, chercheur et consultant indépendant, Banque & Stratégie n° 384, octobre 2019, p. 20-26.

 

 

Risque de crise à moyen terme

Malgré les mesures défensives prises, malgré les taux d’intérêt bas qui évitent la perte de solvabilité des emprunteurs et le risque de crise à court terme, le risque de crise existe toujours à moyen terme dans la zone euro avec le risque de remontée des taux d’intérêt si le fonctionnement des marchés du travail change ; le risque de déséquilibres financiers si au contraire les taux d’intérêt restent très bas ; le risque politique, en l’absence de réforme institutionnelle. Il est frappant de voir qu’une crise peut venir de la remontée des taux d’intérêt mais aussi de l’absence durable de remontée des taux d’intérêt. Et il faut savoir qu’une Union monétaire où l’épargne ne circule pas d’un pays à l’autre et où les niveaux de vie divergent entre les différentes régions ne peut pas résister à long terme.

Patrick Artus, chef économiste et membre du comité exécutif, Natixis, Banque & Stratégie n° 384, octobre 2019, pp. 5-6.

 

 

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