Un outil peu contesté

« Les tests de résistance conduits par l’EBA ont fait progresser les banques »

Créé le

08.02.2012

-

Mis à jour le

14.02.2012

Si BPCE reconnaît des qualités au stress-test européen, l’établissement émet également des réserves. En revanche, sur l’utilisation en interne de cet outil, son avis est exclusivement positif.

Comment la pratique des stress-tests s’est-elle développée dans l’univers bancaire ?

Au départ, à la fin des années 1990, la pratique s'est développée au travers de stress-tests sur les activités de marché. Ces exercices dits « spécifiques » consistent à appliquer un choc, lié à un scénario macroéconomique, à un portefeuille d’activités, pour estimer sa capacité de résistance. Ces tests viennent compléter des instruments comme la VaR, modèle probabiliste qui permet d'estimer des pertes potentielles mais ne repose pas sur des scénarios.

Deux types de chocs sont utilisés dans les tests de résistance. Avec les scénarios historiques, on imagine, par exemple, que le krach de 1987 se reproduise, ou le 11 septembre 2001, l’explosion de la bulle internet, ou encore les crises russe ou asiatique de la fin des années 1990. Dans la mesure où ces chocs historiques ne permettent pas forcément d'anticiper des situations inédites, en terme de sévérité et/ou de facteurs de risque, on les complète par des scénarios « hypothétiques » pour lesquels le choc est « théorique », c’est-à-dire historiquement inédit. On peut par exemple inventer un choc actions plus fort que ceux qui se sont produits par le passé ou des corrélations de risques non encore observées. À l’issue de l’exercice, nous regardons combien le portefeuille perd : si le montant dépasse une certaine limite, cela signifie que l’exposition au risque est trop forte.

Ce sont là des stress orientés « gestion » qui servent à gérer des positions au quotidien pour limiter l'exposition aux risques extrêmes d'une durée relativement courte.

Depuis 2007-2009, la pratique a changé. Désormais, d'autres types de stress-tests sont pratiqués, cette fois à l’échelle globale de l’activité de la banque, pour vérifier que l’établissement dispose d’un capital suffisant pour supporter un choc. Ces stress-tests se sont développés avec la mise en œuvre du pilier 2 de Bâle II, et surtout depuis la crise de 2008. Ils sont de plus en plus médiatisés depuis 2009, année des premiers stress-tests globaux conduits par la FED, puis par l'EBA, pour évaluer la résistance des systèmes bancaires.

Même s'ils sont moins généralisés, il convient de noter qu'il existe aussi des reverse stress-tests, demandés par certains régulateurs (la FSA, par exemple) dans lesquels la banque cherche à identifier les types d’événements susceptibles de provoquer une perte supérieure à un certain montant. Le plus souvent, cet exercice s’applique à des portefeuilles d’activité ciblés, en particulier sur les activités de marché.

De manière générale, l'ensemble de ces tests de résistance sont surtout réalisés à l’initiative de la banque dans une logique de gestion de certaines activités ou du capital, même s’ils sont également mis en œuvre pour répondre à des exigences réglementaires.

Comment jugez-vous les tests de résistance conduits par l’EBA en 2009, 2010 et 2011 et le capital exercise est-il selon vous une forme de stress-test ?

Pour moi, le capital exercise constitue une opération différente (voir l’article Le capital exercise en quête d'identité). Concernant les stress-tests, certains éléments de méthode étaient discutables : les conditions de réalisation étaient difficiles du fait du calendrier assez peu réaliste et des changements de spécifications [1] ; certains chocs étaient trop violents, notamment sur la titrisation, mais l’architecture des stress-tests nous semblait globalement bonne. Le fait de choquer tous les portefeuilles sur la base de scénarios réalistes et de regarder les différents impacts possibles d’une crise est pertinent. En un sens, les tests de résistance conduits par l’EBA étaient même proches des meilleures pratiques du moment et ont fait progresser les banques.

Ils n’ont pourtant pas rassuré les marchés…

Le CEBS puis l'EBA ont progressé entre 2009 et 2011 et le dernier test de résistance était bien plus convaincant et sévère, mais le marché reproche à l’EBA de ne pas simuler de défaut souverain.

Ce sujet est très épineux pour l'EBA. L’une des difficultés posées est l’éventuelle désignation d’un pays défaillant sur sa dette dans le scénario. Cela serait extrêmement dommageable pour le secteur bancaire du pays montré du doigt.

Par ailleurs, la sévérité du scénario doit rester raisonnable et cela ne sert à rien de tester la fin du monde. À ce titre, l'EBA est un peu entre le marteau et l'enclume. Si elle ne teste pas de défaut souverain, elle est critiquée ; mais elle ne peut pas proposer un scénario trop violent, car cela n'aurait pas de sens, ni désigner un pays précis, par exemple la Grèce, qui ferait défaut…

Il faut garder à l’esprit que l'exercice de communication est extrêmement important et que donner trop de détails, comme le fait l’EBA, revient à prêter le flanc à la critique. La Fed a su probablement mieux gérer la communication, en la filtrant davantage.

Comment s’est déroulé le stress-test de 2011 conduit par l’EBA ?

Le stress-test dont les résultats ont été rendus publics en juillet dernier s’est déroulé dans des conditions opérationnelles extrêmement difficiles. Le process était fluctuant, les délais extrêmement courts et changeants. L’EBA prenait du retard, tout en maintenant les dates que les banques devaient respecter. De plus, les demandes de l’EBA ont changé, et même très tard dans le process, et le dialogue était rendu difficile par l'éloignement. Au niveau national, l'ACP a joué un rôle clé pour organiser le dialogue avec l'EBA et nous aider à répondre aux demandes de l’Autorité européenne, mais c'était l'EBA qui in fine gérait l'exercice.

À sa décharge, coordonner 90 banques à l'échelle de l'Europe entière ne doit pas être évident. Toutefois, de manière générale, l’opération a laissé des séquelles dans la perception de l'EBA par les banques européennes et plus précisément par les équipes qui ont eu à lui répondre.

Comment utilisez-vous les tests de résistance en interne ?

Nous sommes en train de les renforcer, car nous sommes convaincus de l’utilité des tests de résistance, qu’ils soient utilisés sur des portefeuilles spécifiques ou pour les questions de gestion du capital dans une logique de solvabilité globale.

C’est un bon outil, car il implique de « raconter une histoire » et laisse donc place à l’analyse qualitative. Cela présente un réel intérêt par rapport à d’autres outils comme le capital économique qui est trop quantitatif, opaque et peu propice à l'analyse. Ce dernier est un outil peu utile à mon sens. C’est un modèle probabiliste qui n’est pas toujours bien calibré, car nous manquons parfois de données réelles pour l’alimenter sur le paramètre clé des corrélations inter- et intrarisques.

Mais le stress-test aussi peut être très quantitatif…

Le cœur de cet outil n’est pas un moteur quantitatif, mais la connaissance que nous avons de nos portefeuilles, de nos risques et de l’évolution de la situation en cas de crise. Le stress-test n’est pas un « gros » modèle quantitatif à base de Monte Carlo [2] ou de paramètres complexes, et c’est bien là sa valeur ajoutée. Il propose au contraire une approche plus qualitative, à laquelle on intègre des briques quantitatives.

Les stress-tests recourent tout de même eux aussi à des modèles qui se sont beaucoup sophistiqués ces dernières années, n’y a-t-il pas un risque de modèle aujourd’hui ?

Oui, le risque a augmenté car nous couvrons des portefeuilles de plus en plus complexes, mais parmi les outils de modélisation des risques, les stress-tests présentent l’approche la moins sensible au risque de modèle, car on se raccroche à un scénario et à des observations historiques. Il y a donc plus de points d’ancrage dans la réalité. Même s’il est juste de dire que les modèles se sont sophistiqués et qu’il faut être vigilant, le stress-test, structurellement, laisse une plus large part à l’analyse humaine que d’autres approches très automatiques et quantitatives. Donc on est davantage à l’abri des risques de modèle.

Quelles sont les conséquences de l’utilisation croissante des stress-tests ?

L’irruption des stress-tests globaux dans la gestion des risques en lien avec la gestion financière est un événement marquant de ces dernières années. Jusque dans les années 2007-2009, on travaillait davantage sur le capital économique, avec beaucoup de travaux quantitatifs pour peu d'analyse des risques.

Le stress-test a été mis sur le devant de la scène et c’est un outil de dialogue entre la direction des risques, la direction financière, la direction générale et le régulateur sur le bon dimensionnement des fonds propres pour faire face aux éventuels chocs. De ce point de vue, c'est un vrai progrès.

Les stress-tests sont-ils aussi utilisés pour tester la liquidité ?

Les stress-tests sont différents lorsqu’on veut tester la liquidité : pour tester la solvabilité, on regarde l’impact d’une récession sur 2 ans sur le bilan du groupe avec un choc observé sur le long terme ; en liquidité, l’horizon est de plus court terme, de par la nature même du risque, et il s’agit plutôt de se préoccuper d'un gel du marché interbancaire, voire de pertes de dépôt.

Le LCR de Bâle III qui nous demande d’avoir assez d’actifs liquides pour faire face à un choc de liquidité sur un horizon très court est l'exemple même d'un stress de résistance de la liquidité. Nous avons aussi des pratiques internes de stress de liquidité, mais elles diffèrent légèrement de celles qui sont demandées par le régulateur. En interne, nous mesurons notre capacité à avoir des actifs liquides mobilisables pour faire face à une perte de liquidité à partir de différents types de chocs plus ou moins généralisés.

Aujourd’hui, la communication reste centrée sur les stress de solvabilité et les banques sont très réticentes à une extension sur la liquidité. En effet, publier les résultats d’un test de liquidité serait très délicat : non seulement l'exercice et les hypothèses sont complexes mais surtout, si les résultats sont mal compris, cela peut créer une crise et le scénario peut être autoréalisateur.

Qu’il s’agisse de stresser la liquidité ou la solvabilité, quelle est aujourd’hui la tonalité des scénarios ?

Avant la crise, il était plus difficile de tester des scénarios noirs car personne n’y croyait vraiment. Aujourd’hui, les responsables des risques ont plus de facilité à « vendre » en interne des scénarios pessimistes, mais étant donné que nous vivons actuellement un stress-test grandeur nature, la question a un peu changé et il s'agit de savoir sur quels segments la situation peut empirer. L’important est de hiérarchiser les niveaux de choc qu’on peut prévoir. Certains sont courants (la probabilité d’occurrence varie entre 10 et 15 ans) et doivent absolument être testés de façon récurrente et systématique.

À l’autre extrême, il y a des stress de type « fin du monde » qui ne présentent pas d’intérêt. Mais il est utile de documenter le niveau de stress pour lequel on estime qu’il n’est pas nécessaire de faire un calibrage. Dans un scénario type « peste noire », c'est-à-dire une pandémie avec une forte mortalité par exemple, l'impact récessif serait important, mais le ratio de Core Tier 1 des banques ne serait pas forcément la principale priorité.

Entre les deux, entre la fréquence décennale et la catastrophe, se trouve une zone grise : ce sont des situations de disruption des schémas économiques existants auxquels les banques doivent pouvoir faire face pour continuer à contribuer au fonctionnement de l'économie. En général, ce sont des scénarios intéressants qu'il faut tester même si les pertes estimées sont par nature peu fiables car les événements rares sont difficiles à modéliser de manière pertinente. Mais le plus intéressant est l’exercice de réflexion sur les risques qui peuvent advenir et la meilleure façon d’y faire face. Cela permet d’anticiper les canaux de contagion de la crise et, autant que faire se peut, de se préparer.

Comment résumer l’apport des tests de résistance ?

Les stress-tests ont permis de faire le lien entre les données économiques et la façon dont elles touchent les portefeuilles en termes de risque. On part du macroéconomique et on regarde les conséquences. C’est une énorme avancée procurée par les stress-tests qui peuvent être appliqués de façon globale et transversale. Nous pouvons capitaliser dessus en terme de prospective et de pilotage global des risques.

1 Précisions sur la façon dont l’exercice doit être réalisé par les banques. 2 La méthode Monte-Carlo vise à calculer une valeur numérique en utilisant des procédés aléatoires, c'est-à-dire des techniques probabilistes.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº300
Notes :
1 Précisions sur la façon dont l’exercice doit être réalisé par les banques.
2 La méthode Monte-Carlo vise à calculer une valeur numérique en utilisant des procédés aléatoires, c'est-à-dire des techniques probabilistes.