Crises financières

Les banques islamiques plus résilientes que les banques conventionnelles ?

Créé le

21.03.2013

-

Mis à jour le

26.03.2013

L’analyse de l’évolution des banques islamiques depuis le début de la crise en 2008 montre que ces dernières ont mieux résisté que leurs consoeurs de la finance traditionnelle, même si ce type de finance ne peut être totalement immunisé, confronté à une crise mondiale. Cette résilience plus forte trouve sa source dans des produits de financement plus proches de l’économie réelle.

Force est de constater que dans un contexte de crise financière globalisé, que les banques islamiques se sont avérées plus résilientes que les banques conventionnelles aux crises qui n’ont cessé de se succéder ces dernières années. Ce simple constat soulève deux questions : pourquoi ce constat ? Et le cas échéant, les banques islamiques sont-elles totalement immunisées contre les soubresauts de la sphère financière conventionnelle ?

Les raisons de la résilience

De par leur source, leur nature, les produits commercialisés et les expositions qu’elles peuvent avoir, les banques islamiques ont été impactées différemment des banques conventionnelles par les crises successives. Les principales raisons sont les suivantes.

1. La finance islamique est avant tout une finance dont toute opération financière doit être liée à un actif tangible, donc lié à l’économie réelle. De facto, un nombre important de produits fortement impactés par la crise financière n’étaient pas dans le bilan des banques islamiques, dont les produits optionnels et les fameux dérivés (et notamment les CDS, car le commerce de dette par de tierces parties est interdit en Islam).

2. À fin 2012, le PIB mondial est estimé aux alentours de 60 000 milliards d’euros. Dans le même temps, le marché des dérivés approche les 700 000 milliards de dollars. Avec cette échelle de 1 à 11, on comprend assez rapidement l’énorme risque de ce marché qui pourrait très bien être la source de nouvelles crises, dont les conséquences pourraient être bien plus mauvaises que les précédentes. Une chose est sûre toutefois : les banques islamiques n’ont pas ce type de produits dans leur bilan.

3. Dans la même optique, toutes les opérations à découvert sont également prohibées, car il est interdit de vendre des actifs dont on n’a pas encore la propriété. Or, la vente à découvert est, nous le savons, une des principales sources de volatilité et l'un des principaux vecteurs aggravants d’une crise financière. Sur ce point, la résilience des banques n’est pas immédiatement visible, mais ce que l’on peut dire, c’est que les banques islamiques, en prohibant ce type d’investissement, ne participent pas à la chute des cours et donc à l’aggravation de ces crises.

4. L’effet de levier est également proscrit, car toute opération doit être adossée à l’économie réelle. En période de croissance, les gains ne sont pas multipliés, mais en période de crise, les pertes ne le sont pas non plus. Ce que l’on a pu considérer longtemps comme une contrainte en finance islamique s’avère finalement une protection lorsque les marchés vont mal…

5. Le mayssir, que l’on peut qualifier comme un acte spéculativement excessif, basé sur un aléa, est également interdit. Or, à ce jour, force est de constater qu’une grande partie des investissements sont réalisés sur des bases totalement infondées, avec comme principale illustration le trading issu de l’analyse technique. Les investissements réalisés par les banques islamiques doivent obligatoirement être basées sur ce que l’on appelle l’analyse fondamentale, sur des prévisions de rendements futurs de l’entreprise et en se basant sur les business plans émis par les entreprises, les éventuelles notes des analystes ou à la rigueur de toute information sur l’entreprise que l’on juge fondée. Cette vision à long terme est source de résilience, dans la mesure où elle limite les investissements dans des bulles spéculatives et est assez loin de la finance « casino », comme nous pouvons le voir parfois sur les marchés.

6. Le gharar, que l’on peut traduire par l’aléa ou l’incertitude, est également interdit en finance islamique. Il apparaît lorsque l’objet d’un contrat est ambigu, incertain ou dépendant d’événements futurs non maîtrisables. Un contrat contenant un événement incertain comme un taux d’intérêt variable ou dont la quantité, le prix ou la qualité n’est pas définie sera considéré non conforme. Ce concept rend également la sphère financière islamique plus résiliente aux crises, dans la mesure où les risques et les anticipations de cash-flows futurs sont beaucoup mieux maîtrisés.

7. Le concept de partage des risques et des profits s’avère également pertinent, dans la mesure où finalement les pertes, si elles sont avérées, sont partagées entre la banque et les clients ayant initié des opérations financières avec elle. In fine, le risque pris par les déposants est plus faible.

Une résilience totale ?

Assez clairement, la résilience n’est pas totale, car les banques islamiques ne fonctionnent pas en autarcie. Les clients et autres partenaires financiers font partie d’un écosystème appartenant à l’économie mondiale. Ainsi, lors d’un ralentissement économique globalisé, les banques islamiques sont également touchées par les défauts d’entreprises, des délais de remboursement rallongés, etc. L’impact est donc bien présent, mais indirect.

À ce jour, il n’y a eu aucune crise financière provenant du secteur financier islamique d’un pays dans son ensemble, même si deux scandales ont impliqué des banques islamiques : La Dubai Islamic Bank en 1998, en raison d’une escroquerie, et, en 2011, la banque turque Ihlas Finans House, en raison d’un problème de gouvernance. La crise immobilière de Dubaï n’est pas une crise de la finance islamique, dans la mesure où les deux tiers des projets immobiliers ont été financés via des financements conventionnels…

Pas d’effet direct entre 2008 et 2009

Si nous analysons l’impact de la crise financière sur les banques islamiques, nous devons considérer une première période allant de 2008 à 2009, et une seconde de 2009 à nos jours.

La première a vu une résilience quasi hermétique de la part des banques islamiques sur leurs résultats, pour trois raisons :

  • les produits de financement qui sont commercialisés sont plus liés à l’économie réelle que celles des banques conventionnelles et permettent donc une certaine résilience aux crises. Bien que les moucharaka et les moudaraba soient des produits où le partage des pertes et profits est plus équitable, ils sont peu utilisés en pratique. En moyenne, dans les banques du Golfe, plus de 70-80 % du bilan est composé de financements par mourabaha, istisna ou ijara [1] Par ailleurs, ces financements sont plutôt à maturité courte ou moyenne (inférieure à 10 ans en général), et le fait de réaliser des opérations sur des biens tangibles et directement liés à l’économie réelle permet non seulement de diminuer le risque de crédit lié à l’opération, mais aussi d’accroître l’augmentation ou le renouvellement de la dette (facilités, credit revolving…) ;
  • les banques islamiques n’ont pas en leur sein de produits exotiques tels que les dérivés, des emprunts toxiques ou autres dérivés de type CDO, CDS, CMBS… Cela a permis aux banques islamiques de ne pas être impactées par l’effet domino des subprime et des faillites en chaîne ;
  • finalement, les banques islamiques n’ont pas connu de crise de liquidité, car elles avaient une plus forte proportion d’actifs liquides que leurs consoeurs. Compte tenu du fait qu’il n’y a pas de prêteur en dernier ressort et qu’elles n’ont pas accès à la liquidité via un marché interbancaire, une forte liquidité est maintenue à dessein par les banques islamiques à des fins de gestion du risque. Cet excès de liquidité a aussi prévalu en raison des faibles opportunités d’investissement, étant donné les excédents de fonds disponibles dans la région et la nécessité de fournir un taux de profit acceptable pour les titulaires de comptes d’investissement… En 2011, la moyenne du ratio des actifs liquides dans les banques islamiques était de 25 % environ, lorsqu’il était en moyenne de 5,3 % pour les banques françaises [2] .

Dans la tourmente économique mondiale après 2009

Les banques islamiques ont été impactées dans un second temps, car la crise financière est devenue progressivement une crise économique mondiale, concernant toutes les économies de la planète et n’excluant pas les pays exportateurs de pétrole et de gaz (le prix de ces matières premières ayant baissé…). La chute du prix des biens immobiliers (à Dubaï et aux États-Unis, via la crise des subprime) et actions à travers le monde a généré des pertes importantes pour les banques islamiques, notamment du Moyen-Orient, qui ont massivement investi sur ces actifs tangibles. Cet effet conjoint (baisse du prix de l’immobilier, chute des marchés actions, diminution des demandes de financement/d’investissement) est donc un impact indirect de la crise financière du secteur conventionnel, qui se ressent toujours dans la mesure où une partie des clients se sont appauvris ou se révèlent beaucoup plus frileux pour investir et donc génèrent moins de deals flows ou de fonds à gérer.

Un sujet d’inspiration pour les régulateurs

Ainsi, même si les impacts ne sont pas directs, les banques adeptes de la charia ont également subi le ralentissement économique et les chutes des marchés actions et immobilier. Cependant, ce n’est rien en comparaison des centaines de milliards de pertes et des faillites bancaires apparues ces dernières années… Finalement, dans la mesure où nous vivons dans un environnement globalisé, international et interdépendant, rien ne pourra jamais rendre la finance islamique totalement résiliente. De nouvelles réglementations apparaissent, encadrant l’activité bancaire pour la rendre plus résiliente aux crises. Dans cette perspective, et au-delà de la religion, les régulateurs seraient bien inspirés de piocher dans la finance islamique quelques principes pertinents pour éviter de nouvelles crises.

1 Moucharaka, moudaraba : formes de financement participatif ; mourabaha : montage proche d’un financement immobilier ; istisna: contrat de vente d’un bien ou d’un ouvrage ; ijara : opération proche de la location-vente ou crédit-bail.
2 Source : Banque Mondiale.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº759
Notes :
1 Moucharaka, moudaraba : formes de financement participatif ; mourabaha : montage proche d’un financement immobilier ; istisna: contrat de vente d’un bien ou d’un ouvrage ; ijara : opération proche de la location-vente ou crédit-bail.
2 Source : Banque Mondiale.