Établissement bancaire

« Les banques françaises ont besoin de se financer sur les marchés »

Première banque française à avoir émis des obligations senior non préférées, le Crédit Agricole SA se réjouit de la création de ce nouvel outil par la loi Sapin 2 du 9 décembre 2016. Ces titres permettent notamment de répondre aux exigences des ratios de résolution. Toutefois, le secteur semble atteindre une limite en matière de réglementation.

L'auteur

  • Nadine Fedon
    • Responsable du refinancement
      Crédit Agricole S.A.

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°357

Financement des banques : nouveaux instruments, nouveaux risques

Crédit Agricole SA a été le premier établissement français à émettre des obligations senior non préférées. Ce nouvel outil de financement pour les banques est-il satisfaisant ?

Oui, nous nous félicitons de la création de ce nouvel outil. Les obligations senior non préférées ont été créées par la loi Sapin 2 et ont nécessité une modification du Code monétaire et financier. Elles sont éligibles aux ratios de résolution TLAC et MREL. Elles permettent d’absorber les pertes en cas de résolution mais elles ne sont utilisées qu’après les dettes T1 et T2 si celles-ci s’avéraient insuffisantes pour reconstituer la situation en capital de la banque. Nous avons participé au lobbying qui a soutenu la création de ces nouvelles obligations, car nous souhaitions disposer d’un outil :

  • permettant de répondre aux exigences du TLAC et du MREL, et de protéger les investisseurs en dette senior préférée ;
  • moins onéreux que la dette Tier 2.

Nous ne souhaitions pas une solution « à l’allemande », qui fait disparaître la dette senior existante en la transformant en dette TLAC de manière rétroactive (en effet, toute la dette est « juniorisée » en Allemagne). En France, la dette senior préférée continue d’exister et nous allons continuer à en émettre, dans une pure optique de financement, alors que nos émissions de dette senior non préférée visent à satisfaire nos objectifs de ratio TLAC.

Comment s’expliquent vos besoins de financement sur les marchés ?

Les banques françaises ont besoin de se financer sur les marchés en raison du déficit structurel entre les « crédits-clientèle » et les « dépôts-clientèle ». Ce déficit s’explique par les incitations fiscales qui existent en faveur de l’assurance vie et du Livret A ; ces deux produits détournent l’épargne des français du bilan des banques ; par exemple, la collecte de Crédit Agricole assurances en assurance vie s’élève à 260 milliards d’euros. In fine, le déficit structurel créé par la collecte en assurance vie explique pourquoi les banques françaises ont besoin de financements de marché, dès lors que leurs besoins en capital et/ou ratio TLAC sont satisfaits.

Les FinTechs constituent-elles, elles aussi, une menace pour les dépôts bancaires ?

Aujourd’hui, l’éventuel impact des FinTechs au niveau des dépôts bancaires me semble limité.

À quel prix avez-vous émis vos premières obligations senior non préférées ?

Notre première émission, lancée le 13 décembre 2016, a été un succès, avec un livre d’ordres qui a atteint 5 milliards d’euros et un montant émis de 1,5 milliard d’euros.

Ces titres senior non préférés ont été « pricés » entre la dette Tier 2 et la dette senior préférée, au prix d’émission d’une dette senior préférée majoré de 30 à 35 % de l’écart de spread entre les seniors préférées et le T2. Dans le cas de cette émission, nous étions clairement sous les 35 %. Nous avons procédé à une seconde émission le 3 janvier 2017 pour 2,3 milliards de dollars et le livre d’ordres s’élevait à 5 milliards également.

La politique accommodante de la BCE explique-t-elle en partie les bonnes conditions dans lesquelles se sont déroulées ces émissions ?

Les conditions de marché sont en effet très dépendantes de l’action de la BCE. Sa politique accommodante a un impact fort sur la liquidité des marchés, sur le niveau des taux et des spreads de crédit.

De façon générale, le prix auquel les banques se financent a-t-il augmenté sous l’effet de la réglementation post-crise ? Par exemple, la directive BRRD induisant une plus grande prise de risque pour les investisseurs en obligations bancaires, celles-ci sont-elles mieux rémunérées qu’à l’époque des bail-out ?

Si l’on remonte à époque qui précède la faillite de Lehman, il est clair que le pricing de la dette subordonnée sous-estimait le risque encouru, en partant du principe qu’une banque ne pouvait pas faire faillite et que l’État la soutiendrait. La nouvelle réglementation (BRRD, mais aussi CRD4) repasse le risque aux investisseurs et nécessite que nous émettions des montants plus importants pour satisfaire aux différents ratios, ce qui coûte cher. Je crois que le secteur a atteint une limite en matière de réglementation. Et le prix des émissions senior préférées, sur la maturité de 10 ans, est aujourd’hui lui aussi plus élevé qu’avant la chute de Lehmann. Mais le marché a été et reste assez volatil.

Dans la logique de BRRD, plus la banque émet de la dette longue, plus le risque de l’investisseur diminue. Par exemple, s’il détient des obligations senior non préférées, il est protégé par les couches de dettes T1 et T2 et plus ces couches sont épaisses, plus le détenteur de titres senior non préférés sera protégé. Cet investisseur est également protégé par les autres détenteurs de titres senior non préférés, car ils partageraient avec lui les éventuelles pertes si un bail-in devait atteindre cette catégorie de dette.

La perspective des élections présidentielles en France a-t-elle un impact sur le prix auquel vous vous financez ?

En février, les spreads d’émission sur les durées longues se sont bien écartés [1], du fait des incertitudes liées aux élections présidentielles françaises. On retrouve ce même phénomène au niveau des OAT, émises par l’État français. Ceci dit, les marchés sont bien revenus depuis.

 

Propos recueillis par Sophie Gauvent, le 5 avril 2017

[1] Quand les prix augmentent, les spreads s’« écartent ».

 

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Financement des banques: nouveaux instruments, nouveaux risques

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