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Les Amis de la Terre jugent les efforts des banques insatisfaisants

Dans les secteurs sensibles comme le nucléaire, par exemple, les banques renoncent au financement de certains projets. Mais aucune centrale ne trouve grâce aux yeux des Amis de la Terre qui prônent la fin de cette énergie dangereuse. Pour cette ONG, les banques devraient totalement cesser de financer ce secteur.

L'auteur

  • Yann Louvel
    • Référent de la campagne Responsabilité des acteurs financiers
      Les Amis de la Terre

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°312

Développement durable : les efforts des banques observés à la loupe

Les banques cherchent à réduire leur impact sur l'environnement. Percevez-vous ces efforts ?

J'observe une légère amélioration depuis quelques années. En effet, jusqu'en 2005-2007, les grandes banques nous ignoraient totalement ou refusaient de nous recevoir lorsque nous cherchions à les sensibiliser sur des projets dangereux qu'elles étaient susceptibles de financer. Nous avons manifesté devant leurs sièges sociaux et, peu à peu, le dialogue est devenu possible. Aujourd'hui, nous les rencontrons dès que nous le souhaitons.

Je constate une autre évolution positive: par le passé, les banques se contentaient de chercher à réduire leur impact direct sur l'environnement et expliquaient comment elles réduisaient leur consommation de papier dans les bureaux ou de chauffage dans les agences ! Aujourd'hui encore, ces initiatives sont malheureusement en bonne place dans leurs rapports RSE, mais l'enjeu principal – c'est-à-dire leur impact indirect, généré par les financements qu'elles octroient – est enfin traité. Reste que les efforts sont très insuffisants…

En quoi les efforts des banques en matière de développement durable sont-ils insuffisants ?

Nous demandions depuis longtemps aux banques d'adopter des politiques sectorielles, ce qu'elles ont fait, mais leur contenu ne nous satisfait pas. Nous souhaitons que les banques cessent de financer les activités les plus dangereuses, comme le nucléaire. Au lieu de cela, elles tergiversent, projet par projet, pour éliminer les plus périlleux. Or le nucléaire est indomptable. Le drame de Fukushima montre que cette énergie ne peut pas entrer dans une démarche responsable.

De la même façon, tout forage dans l'Arctique, en offshore profond, est trop dangereux, de même que les énergies fossiles non conventionnelles : gaz de schiste, pétrole de schiste, sables bitumineux... L'agence internationale de l'énergie elle-même reconnaît que deux tiers des ressources doivent être laissés dans le sol, si l'humanité veut se donner une chance de ne pas dépasser les deux degrés de réchauffement climatique.

Vous réjouissez-vous tout de même de l'abandon de certains projets ?

Le gouvernement bulgare a déclaré en mars 2012 qu'il renonçait à la construction de la centrale nucléaire de Béléné. Quelques mois auparavant, BNP Paribas s'était retiré de ce projet. La pression des ONG sur les acteurs financiers a été pour beaucoup dans ces reculades, mais aussi l'inflation du coût du projet et la crise économique. Nous restons vigilants car un projet abandonné peut ressurgir et cela s'est déjà produit avec Béléné.

L'abandon du projet Ilisu, en Turquie, constitue également une victoire. Les ONG ont concentré leur pression sur les banques, les agences de crédit à l'exportation (en Suisse, Autriche et Allemagne) et plusieurs gouvernements. Elles ont exigé l'inclusion de clauses sociales et environnementales dans les contrats. Puis nous avons demandé à des experts indépendants d'en vérifier la mise en œuvre par le gouvernement turc. Devant les conclusions très négatives des experts, la clause de retrait qui était dans les contrats a été activée en 2010 par les autres gouvernements, puis par les banques.

Mais ces deux victoires ne doivent pas masquer le fait que le plus souvent, malgré nos alertes, les projets se réalisent.

Êtes-vous satisfait de constater que les banques financent les énergies renouvelables ?

Les montants consacrés aux énergies renouvelables augmentent, mais les banques ne donnent jamais l'évolution du ratio entre les énergies renouvelables et les énergies fossiles. Cette comparaison est essentielle, la transition énergétique consistant à basculer du fossile vers le renouvelable. Malheureusement, nos observations nous conduisent à penser que les deux formes d'énergie progressent. Par exemple, les financements privés consacrés au charbon ont doublé entre 2005 et 2011, ce qui va à l'encontre de l'évolution souhaitée.

Vous avez participé à la notation environnementale des produits financiers commercialisés par les Caisses d'Épargne. Quelle conclusion tirez-vous de cette initiative ?

Nous demandons depuis longtemps un calcul des émissions de gaz à effet de serre induites par les activités bancaires et une réduction de cette pollution. En 2007, les Caisses d'épargne ont pris une initiative assez proche de notre demande. Il s'agissait d'évaluer les émissions de gaz à effet de serre de leurs différents produits financiers (dues à la façon dont l'argent placé était investi par la banque) et d'apporter cette information aux clients. Nous avons élaboré avec cet établissement une méthode de calcul. C'était une initiative positive, même si elle ne concernait pas la totalité des activités de la banque. Malheureusement, avec la constitution du groupe BPCE [1] et l'éviction du directeur général des Caisses d'Épargne, ce projet a été abandonné, alors qu'il apportait une information intéressante au client.

Fin 2010, vous avez participé, avec le cabinet Utopies, au classement des banques en fonction de l'impact carbone des sommes qui y sont placées ; que répondez-vous aux établissements qui contestent votre méthodologie ?

Nous ne demandons pas mieux que de travailler avec les banques ! Elles auraient pu participer à l'élaboration du classement Utopies. Notre méthodologie a des faiblesses, mais celle que Crédit Agricole (voir l'interview de Stanislas Pottier), qui était la banque la plus polluante selon notre classement, met en ce moment en avant est également contestable. Pour obtenir une méthodologie commune à tous les acteurs financiers, nous plaçons beaucoup d'espoir dans des travaux menés à l'échelle internationale, notamment par Greenhouse Gas Protocol et l'UNEP Finance Iniative des Nations unies. Ils devraient aboutir fin 2014.

En attendant, les épargnants français ne savent toujours pas ce qui est fait avec leur argent, sauf lorsqu'ils investissent dans des fonds ISR.

Quel regard portez-vous sur l'analyse extrafinancière [2] ?

Les analystes extrafinanciers ont tendance à se contenter de prendre en compte les impacts directs des banques. Nous attirons leur attention sur les impacts indirects et leur apportons des informations. Ils intègrent alors ces paramètres dans leurs analyses, mais j'estime qu'ils devraient aller plus loin et mener leurs propres recherches sur les portefeuilles bancaires.

Enfin et surtout, la gestion ISR en France utilise essentiellement la stratégie Best in Class [3], qui n'exclut aucun secteur ; nous considérons la dénomination ISR de cette approche totalement illégitime.

Que pensez-vous des banques qui utilisent le développement durable dans leurs publicités ?

C'est du Green Washing. Nous n'avons pas les moyens de réagir à toutes les publicités, mais lorsqu'une banque exagère outrageusement, nous la nominons pour nos prix Pinocchio. En 2010, c'est la publicité « It's Time for Green Banking » du Crédit Agricole qui a obtenu ce prix.

Propos recueillis par Sophie Gauvent

[1] Les Caisses d’Epargne et les Banques Populaires ont fusionné en 2009 pour donner naissance à BPCE.

[2] L’analyse extrafinancière note les entreprises (notamment les banques) selon les critères ESG (environnement, social, gouvernance). Ces notes sont utilisées par les gérants de fonds ISR (Investissement socialement responsable).

[3] Dans chaque secteur, les entreprises les moins bien notées sont exclues ou sous-pondérées par les fonds Best in Class. Inversement, les mieux notées sont surpondérées.

 

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Développement durable : les efforts des banques observés à la loupe

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