Déploiement

Instant payment, axe stratégique de l’européanisation du marché des paiements

Né d’une volonté institutionnelle en réponse à une problématique à la fois géopolitique et sociétale, l’instant payment se déploie progressivement en Europe, comme outil complémentaire aux solutions existantes. Conçu pour être une réponse à la volonté d’harmonisation du marché européen des paiements, il reste néanmoins le reflet de la diversité régionale encore présente sur ce secteur d’activité.

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L'auteur

  • Andréa Toucinho
    • Experte moyens de paiemet et services financiers
    • Directrice Etudes, Prospective et Formation
      Partelya Consulting

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Revue de l'article

Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°389

Paiement instantané : Enjeux et déploiement en France et en Europe

Concevoir un scheme paneuropéen en termes de paiement, tel est l’objectif depuis longtemps visé par les institutions européennes. Et de fait, rappelons que la création de l’Europe des paiements, qui se veut un marché unifié technologiquement et stratégiquement sur la partie transactionnelle, ne date pas d’hier. Plusieurs étapes ont ainsi participé à la concrétisation de ce projet :

  • le passage à l’euro en 1999, permettant au continent européen de se doter d’une monnaie unique, gage de son identité ;
  • ensuite, la migration SEPA, achevée en 2014, adressant spécifiquement le virement et le prélèvement, et par conséquent impactante essentiellement pour la partie créanciers ;
  • enfin, les débats et travaux sur la création d’un scheme européen pour la carte, le marché étant caractérisé sur cet aspect par la coexistence entre des schemes domestiques restant relativement prédominants dans certains pays (comme Multibanco ou encore Pagobancomat, respectivement au Portugal et en Italie), et des schemes internationaux (en l’occurrence Visa et MasterCard). Les acteurs du terrain n’ont pas occulté cette piste de travail : le projet Monnet, dédié à la création d’un scheme européen pour la carte, a ainsi mobilisé une partie de l’écosystème en 2011-2012, tout comme différents projets œuvrant sur la partie interopérabilité, comme Nexo ou plus récemment Frenchsys. Néanmoins, un réel scheme européen pour la carte n’a jamais émergé, justifiant que le sujet reste source de préoccupation dans le secteur, d’autant plus depuis le rachat de Visa Europe par Visa Inc. et les ambitions toujours plus concrètes des acteurs de l’Internet dans le domaine des paiements.

Enjeu géopolitique et sociétal

C’est dans ce contexte qu’a émergé le projet d’instant payment. Né d’une volonté institutionnelle, le scheme instant payment – basé sur le virement SEPA – SCT (SEPA Credit Transfer) et baptisé SCT Inst., se veut une réponse à deux problématiques majeures :

  • d’abord, la géopolitique, la création d’un moyen de paiement européen apparaissant comme essentielle au renforcement de la souveraineté du Vieux Continent face à la globalisation de ce secteur d’activité ;
  • ensuite, les évolutions sociétales, l’apparition d’un outil « instantané » étant considérée comme primordiale, dans un contexte où communications interpersonnelles et interactions sociales se veulent de plus en plus axées sur l’immédiateté.

Pour concrétiser ce projet, différentes institutions européennes ont été mobilisées, à l’image de l’European Payments Council (EPC), qui a œuvré d’un point de vue opérationnel sur la création de ce scheme, ou de la Banque Centrale Européenne (BCE), qui a dépassé son rôle politique pour proposer une solution technologique assurant la reachability paneuropéenne – à savoir la solution Target Instant Payment Settlement (TIPS), lancée officiellement le 30 novembre 2018 à Rome en Italie, et conçue comme brique complémentaire aux solutions existantes proposées par des acteurs comme EBA Clearing ou encore STET. Partant de ces réalisations et de cet objectif de création d’une réelle identité européenne en matière de paiement, les acteurs de l’Eurosystème ont œuvré d’un point de vue opérationnel, au niveau national, pour intégrer cet outil dans la gamme de solutions existantes. Et sur ce point, contrairement à la volonté d’harmonisation ayant en partie justifié la création de cet instrument, les appréciations ont été variées et ont paradoxalement renvoyé l’Europe des paiements vers la diversité de modèles et d’usages, qui constitue encore aujourd’hui sa richesse et sa complexité.

Variété des approches sur l’instant payment

Sur le sujet de l’instant payment, différentes typologies de pays peuvent ainsi être identifiées.

Certains pays peuvent être considérés comme « en avance » sur ce sujet, en raison d’une propension importante aux outils dématérialisés et transfrontières. Les pays du nord de l’Europe, comme la Suède, souvent qualifiée de pays « cashless » par excellence, ou encore le Royaume-Uni, se sont ainsi montrés en avance dans ce domaine. Ainsi, le faster payment britannique, proposé dans le pays dès le début des années 2000, est apparu comme une forme de modèle à la création d’un instant payment européen.

Certains pays peuvent être qualifiés de « proactifs » sur le sujet de l’instant payment. Dans cette catégorie peuvent être intégrés les Pays-Bas, qui ont opté pour la transformation des virements classiques en virements instantanés et qui ont intégré ce nouvel instrument dans les packages bancaires particulier et entreprise comme une évolution naturelle dans le contexte digital. Qualifié dans le pays de « new normal », l’instant payment s’est ainsi intégré naturellement dans un contexte où, rappelons-le, le virement reste l’un des outils privilégiés – comme le démontre par exemple le succès d’iDEAL, système de paiement néerlandais reposant sur le virement et très populaire dans le pays, notamment dans le domaine du e-commerce. Un autre État pouvant être qualifié de « proactif » sur le sujet de l’instant payment est l’Italie, où les banques ont accueilli de façon positive une innovation pouvant notamment s’inscrire dans le développement de l’équipement en moyens de paiement électroniques de certains segments de clients comme les jeunes générations ou encore les professionnels. Bémol : le modèle économique. En effet, là où les Pays-Bas ont principalement fait le choix de la gratuité, l’instant payment a reposé en Italie sur un modèle économique payant pouvant conduire à une inflexion de son développement.

Enfin, les pays « attentistes » forment la dernière typologie de pays à relever sur le sujet de l’instant payment. Ils n'ont adopté l’instant payment que de façon tardive ou progressive par rapport à d’autres États, pour des raisons essentiellement liées aux spécificités des écosystèmes nationaux. Le Portugal et la France entrent dans cette catégorie :

  • au Portugal, le marché des paiements repose historiquement sur un modèle centralisé autour de l’acteur phare SIBS, notamment émetteur du scheme national Multibanco et actif sur tous les maillons de la chaîne du paiement, de la carte au Web en passant par le paiement mobile. Dans ce pays où le consommateur peut par exemple effectuer des opérations de type paiement des impôts et de l’électricité via les distributeurs de billets et dispose en outre d’une solution de paiement mobile reposant sur la dématérialisation de la carte via le smartphone (MBWay), l’une des grandes difficultés a été de définir des cas d’usage où l’instant payment peut s’avérer pertinent. Le lancement officiel a eu lieu en septembre 2018, selon une approche consensuelle des banques portugaises. L’évolution a été fortement accompagnée par l’action de Banco de Portugal, ayant pris un certain nombre de mesures pour assurer, sur ce sujet, l’information et la pédagogie à l’égard des clients finaux, par exemple via la réalisation de tutoriels vidéo en mesure de séduire les jeunes générations. Bilan : l’instant payment se déploie progressivement comme outil complémentaire aux solutions existantes s’inscrivant dans un contexte de paiement en urgence, ou encore dans le cadre de nouveaux usages, notamment liés au smartphone ;
  • en France, l’instant payment a posé un certain nombre d’interrogations, par exemple en termes de modèle(s) économique(s), ou encore sur la place de cet outil par rapport aux instruments existants – et particulièrement la carte de paiement, qui connaît dans l’Hexagone un taux de satisfaction avoisinant les 90 %, que ce soit sur le paiement de proximité ou à distance. La première banque s’étant lancée sur le sujet n’est autre que Natixis, en sachant que d’autres institutions ont suivi, chacune proposant son propre modèle, conduisant progressivement à l’émergence de l’instant payment comme réel axe concurrentiel au sein de l’écosystème français. Preuve de cette réalité : dans un contexte où le passage à l’instantanéité suscite de nombreux travaux et réflexions – par exemple sur l’évolution des back offices bancaires et des solutions de sécurité –, bon nombre de professionnels considèrent cette innovation non seulement comme un instrument de paiement à part entière, mais également comme une matière première pouvant servir à la création de nouveaux services axés sur la promesse de l’immédiateté s’inscrivant parfaitement dans le contexte sociétal actuel.

Poursuite des travaux sur la souveraineté européenne dans le domaine du paiement

À une échelle plus européenne, l’une des autres vertus de l’instant payment est sans conteste son rôle dans l’accélération des débats sur le sujet de la souveraineté européenne dans le domaine du paiement. Plus spécifiquement, deux questions demeurent à ce jour centrales :

  • comment créer une réelle identité européenne en matière de paiement à l’heure où, sur le terrain, les disparités demeurent ?
  • comment conjuguer cette volonté politique et institutionnelle datant de plusieurs années avec des réalités technologiques et opérationnelles ?

Cet aspect est semble-t-il déjà pris en compte par les acteurs du terrain, si l’on se réfère par exemple aux ambitions européennes de création d’une infrastructure propre en matière de paiement ou encore la vague de consolidation observée sur le terrain et symbolisée par exemple par le rapprochement récent entre Worldline et Ingenico.

N’oublions pas également l’un des axes forts de l’Europe des paiements, cité par Benoît Cœuré lors d’un séminaire organisé fin novembre 2019 par la Banque Centrale Européenne (BCE) et la Banque Nationale de Belgique (BNB) : le cross border. L’Europe doit se doter d'instruments technologiques et stratégiques qui soient propices à la garantie de son indépendance dans le domaine des paiements, mais également, à plus long terme, à la création de ponts avec différentes régions du monde (Afrique, Amérique Latine…) susceptibles de la faire rayonner à l’échelle internationale et de garantir la pérennité de son modèle, dans un contexte de marché des paiements désormais globalisé. Sur ce point également, nul doute que l’instant payment a un rôle central à jouer, comme le démontrent les initiatives émanant de différentes régions du monde, à l’image du Kenya ou encore, plus récemment, du Brésil, s’étant positionnés sur le sujet de l’instant payment avec les solutions PesaLink (Kenya) et Pix (Brésil).

 

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Enjeux et déploiement en France et en Europe

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