Géopolitique, risques climatiques

L'instabilité des marchés implique la spéculation

Les crises qui ont agité les différents marchés de matières premières depuis le début des années 2000 ont conduit à des variations de prix extrêmement importantes. Depuis 2013, l'incertain côtoie l'instable. Pour Philippe Chalmain, président fondateur de l'institut Cyclope, la période se prête au commodity picking.

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L'auteur

  • Philippe Chalmin
    • Responsable du master Affaires internationales
      Université Paris Dauphine
    • Président fondateur
      Cyclope

Revue de l'article

Quelles sont les grandes caractéristiques des marchés de matières premières ?

Il faut commencer par une petite généralité : le marché des matières premières et au sens large des commodités a connu une première grande rupture en 1974, au moment où l’on est passé d’un monde stable à une généralisation de l’instable. Auparavant, les cours du dollar, du pétrole, du blé et de la plupart des matières premières, se caractérisaient par une grande stabilité et prédictibilité. Aujourd’hui, nous sommes certains d’une seule chose : les prix, demain, seront différents de ce qu’ils étaient aujourd’hui. C’est ce que j’appelle la « commoditisation » ​du monde.

C’est la raison pour laquelle le champ du rapport Cyclope [1] est aussi large : il couvre le champ de l’instable. Cela explique également pourquoi un chapitre est consacré au marché des changes et des taux. Ce n’est pas un hasard si les outils qui se sont développés, ce que l’on appelle aujourd’hui les marchés dérivés, ont été inventés pour les matières premières. La technique des marchés à terme de l’ère moderne a été conçue à Chicago, au milieu du XIXe ​siècle.

Le développement des marchés dérivés s’est fait sur le modèle des matières premières. Paradoxalement, ce n’est que récemment que certaines matières premières sont devenues des commodités. Pendant longtemps, les prix du diamant étaient fixés par un cartel ; le pétrole lui-même ne devient une commodité qu’en 1985. La dernière grande matière première à être devenue, voici à peine trois ou quatre ans, une commodité, est le minerai de fer. Jusque-là, il faisait l’objet d’une structure d’oligopole bilatéral avec des prix négociés. L’acier, qui n’est pas une matière première, est également devenu une commodité.

De quelle manière les marchés ont-ils évolué depuis le début des années 2000 ?

Les marchés ont été touchés par un choc qui démarre vers 2004-2005, arrive à son niveau maximal en ​2008. Ensuite, survient le grand hoquet de la crise. Les prix repartent à la hausse jusqu’au printemps ​2011. Le choc qui passera à la postérité comme celui de 2007-2011 n’a d’équivalent que celui du début des années 1970, entre 1972 et 1980. Si l’on analyse les choses avec davantage de hauteur, de tels chocs peuvent être constatés tous les 25 à 30 ​ans. Depuis les niveaux records enregistrés début ​2011 prédomine une impression de stabilité des indices. L’érosion n’est pas tellement dramatique.

Qu’est-ce qui explique ce choc historique ?

Les raisons en sont simplistes : du côté de l’offre, les prix étant très faibles à la fin du XXe siècle [2], le mot d’ordre était au désinvestissement.

Dans le même temps intervient un choc sur la demande, à deux niveaux : la croissance économique du monde se situe à 5 % au début du XXIe siècle. Cela implique une augmentation de la consommation. L’autre phénomène, c’est l’arrivée de la Chine, qui devient structurellement le premier consommateur mondial de nombre de matières premières. À titre d’exemple, la Chine est passée de 50 millions de tonnes de minerai de fer importées en ​2002, à 700 millions pour les 9 premiers mois de 2014.

Entre 2006 et 2009, marché par marché, des accidents géopolitiques et climatiques ont déclenché des phénomènes de hausse.

Depuis 2013 nous sommes dans des phases beaucoup plus interrogatives. Comme sur les marchés boursiers, il est des moments où l’on ne voit pas de tendance générale. Dans ces conditions, les investisseurs font ce que l’on appelle du stock picking. C’est la même chose pour les matières premières, il convient à l’heure actuelle de faire du commodity picking.

Quels sont les phénomènes que vous considérez comme marquants, dans une année déjà bien entamée ?

La conjoncture actuelle est la suivante : l’énergie connaît un choc externe, celui de la révolution énergétique américaine liée au gaz et au pétrole de schiste. Le gaz est une commodité, mais ce n’est pas une commodité mondiale dans le sens où le marché est différent en Amérique du Nord, en Europe et en Asie. Grâce à l’exploitation du gaz de schiste, le prix du gaz s’est effondré aux États-Unis ; ce n’est pas le cas sur les autres marchés. Par contre, l’explosion du marché du pétrole aux États-Unis a fortement influencé le marché mondial du pétrole. Le marché du charbon s’est effondré, les prix n’ont jamais été aussi bas.

L’effondrement récent du prix du pétrole n’est-il pas surprenant ?

Considérant les nombreux accidents géopolitiques qui sont survenus dans plusieurs pays producteurs, cette baisse peut avoir de quoi surprendre, effectivement. Cependant le marché est excédentaire ; cela est imputable à l’Arabie saoudite, qui souhaite maintenir un niveau de prix bas. Je soupçonne l’utilisation par un axe Riad/Washington de l’arme du pétrole : à 85 dollars, un certain nombre de pays exportateurs, qui ne sont pas forcément des amis de ces deux puissances (de Moscou à Téhéran), n’équilibrent pas leur budget. Il y a donc de la part de l’Arabie saoudite une volonté de peser sur les prix, mais pas de façon excessive, afin de ne pas risquer de peser sur la production américaine.

À 70 dollars, le baril le pétrole de schiste est encore rentable aux États-Unis. Bien entendu, cette stratégie remet en cause un certain nombre de programmes, au premier rang desquels des programmes d'énergies renouvelables.

Dans ce contexte, le pire est bien entendu dans ce contexte, le niveau des prix du charbon, qui est à la fois la source d'énergie la plus sale et la moins chère, d’autant plus que le coût de la pollution, la tonne de CO2, est dérisoire.

D'où les réflexions sur la tarification du carbone...

Il est simple de conclure que lorsqu'une offre est dopée par des droits à polluer largement supérieurs à la tendance, le prix du carbone va s'effondrer. À 5 euros la tonne, le carbone ne vaut rien. L'effet d'éviction commencerait à 30 euros, et les spécialistes s’accordent pour évaluer à 100 euros le niveau de prix à partir duquel les plus vertueux se trouveraient récompensés.

Aujourd'hui, s’il est converti en millions de BTU [3], le charbon en Europe est à peu près au même prix que le gaz produit aux États-Unis; c'est-à-dire 2,5 fois moins cher que le gaz naturel en Europe, et 5 fois moins que le pétrole. C'est ainsi que les « vertueux » Allemands, lorsqu'ils décident d'abandonner le nucléaire,  compensent la perte de production d'énergie par des centrales thermiques à charbon.

Les matières premières industrielles sont-elles affectées, elles aussi, par la baisse des cours ?

Aujourd'hui, l'interrogation des marchés porte sur la situation économique de la Chine, premier importateur central, et souvent premier producteur mondial. Ralentit-elle, atterrit-elle en douceur ?

Le coton, dont le cours s’est effondré, offre un bon exemple de l’influence chinoise sur les cours : la Chine détient un stock public équivalent à la moitié de la consommation mondiale, et ne peut pas le céder, sous peine de provoquer un effondrement supplémentaire des cours et gêner ses propres producteurs.

Les prix des métaux restent élevés, même si les points les plus hauts sont passés, à quelques exceptions près. Le minerai de fer est représentatif de cet état de fait. Fait notable,  la baisse des prix (de 130 à 80 dollars la tonne environ) n’est pas liée à la demande chinoise, qui a augmenté ses importations de rien moins que 17 % sur les 9 premiers mois de l'année. Il se trouve que les principaux producteurs – BHP et Rio Tinto pour ne citer qu'eux – se sont lancés dans une course à la production quasi suicidaire pour essayer de précipiter la chute de producteurs non rentables.

Quelle est la tendance qui prévaut sur les marchés agricoles ?

L'heure est à la baisse générale des prix. Elle est liée à une situation climatique exceptionnelle : aucune catastrophe n'est à déplorer. Au début de l'année beaucoup craignaient l'occurrence d'un phénomène de type El Niño [4]. Cela n'a pas eu lieu, les récoltes sont excellentes, proches du record de 2013. Assez logiquement, les marchés se sont orientés à la baisse sur maïs, soja, blé, sucre. À cela, se rajoutent les conséquences de certains événements géopolitiques moins importants : par exemple, l'embargo russe qui frappe les produits laitiers (et d'autres produits dans une moindre mesure).

Quelques produits ont eu la « chance » d'avoir des problèmes : le café, ainsi que les noisettes dont le prix a doublé cet été, conséquence de gelées en Turquie, au printemps. Le cacao subit le sous-investissement de la filière à cause de la guerre en Côte d'Ivoire, et plus récemment comme évoqué un peu plus haut, les craintes liées à Ebola.

Il est vrai que nous sortons de plusieurs années de crises : El Niño en 2007, la canicule russe en 2010, et la sécheresse aux États-Unis en 2012.

À la fin de la campagne 2013, en juin, le niveau de rupture était tel que les spécialistes se demandaient comment la jointure allait être opérée sur le marché du blé. Ce sont des exportations indiennes qui ont finalement résolu le problème.

Quel regard portez-vous sur les travaux du G20, les engagements pris en particulier pour améliorer la visibilité sur les prix des matières premières ?

Lorsque la France a piloté les réunions du G20 en 2011, la thématique principale était celle de l’agriculture. Or, les responsables politiques français ont beaucoup de difficultés à comprendre qu’un marché instable est par essence un marché spéculatif, intégrant une fonction utile à tous : l’anticipation du prix. Les politiques, à l’époque, avaient pris des positions presque dogmatiques, et en tout cas manichéennes, visant à stabiliser les prix.

La stabilisation des prix induit la mise en place de politiques agricoles. Dans de très nombreux pays du Sud, je suis partisan du maintien de politiques agricoles, parce que les paysans ont besoin de prix stables, tout comme le paysan français dans les années 1960. Aujourd’hui, le paysan français maîtrise le MATIF ; la situation est tout à fait différente.

Vous pensez donc qu’en poursuivant une stabilisation des marchés, on poursuit une utopie ?

C’est effectivement une utopie absolue, car les signaux permettant d’anticiper les évolutions des prix existent : par exemple, le prix du cacao augmente à l’heure actuelle parce que les spécialistes se demandent si Ebola n’aura pas de conséquences sur la production. Le marché peut se tromper ; néanmoins, il intègre déjà ce risque. Il faut accepter les signaux du marché.

Au printemps 2008, lorsque les prix des céréales ont flambé, un ancien Premier ministre français [5] avait milité pour la suppression des marchés. Cela ne reposait sur aucun fondement : un marché joue le rôle d’un baromètre. On peut toujours supprimer le baromètre, le temps restera toujours instable.

Cette année-là, les prix agricoles ont augmenté en réaction à des années de sous-investissements, qui avait engendré une chute de la production. L’information est abondante, elle donne une bonne image du présent. Néanmoins, dans le cas des produits agricoles, il est toujours possible de se tromper : aucun météorologue n’avait anticipé l’ampleur de la canicule qui a frappé la Russie en 2010.

Les représentants de la société civile s’émeuvent de ce que sur ces marchés interviennent des acteurs uniquement soucieux de profiter d’opportunités de gain.

Mais c’est heureux, au contraire ! Ils apportent de la liquidité ! Plus il y a de spéculateurs, plus efficient est le marché, et plus il se rapproche de ce que nous appelons la concurrence parfaite. S’il n’y avait que des gens qui cherchent à couvrir leurs risques, le marché n’aurait aucune profondeur, et les opérateurs ne trouveraient aucune contrepartie !

Les investisseurs sont nombreux à intégrer dans leur charte un engagement à ne pas spéculer sur les matières premières agricoles. C’est un critère bloquant pour moi, car c’est idiot : la spéculation sur les marchés agricoles ne change rigoureusement rien, au contraire elle a le mérite de donner de la liquidité au marché, et de permettre aux opérateurs de gérer leurs risques.

Les marchés de matières premières sont de petits marchés. Il est nécessaire que des règles très strictes les encadrent, comme aux  États-Unis, et pas suffisamment en Europe. Par exemple, il y a quelque temps, la CFTC a obligé Deutsche Bank à dénouer un certain nombre de positions parce qu’ils avaient été amenés à prendre des positions sur le marché du blé à Kansas City, qui est un marché très étroit.

Dans ce genre de cas, le régulateur est nécessaire.

En quoi l’approche des régulateurs américains et européens est-elle différente ?

Vous avez un faux ami qui est fascinant, c’est le mot « régulation », qui n’a pas la même signification en anglais et en français. Regulation, en anglais, signifie mettre en place un gendarme pour que les règles du jeu soient respectées. C’est le cas aux États-Unis, avec la CFTC, qui regarde en permanence qu’aucun acteur ne contrôle plus de X % de la position de Place, entre autres. Au passage, l’équivalent n’existe pas en Europe. Lorsqu’il était question de regulation dans le cadre des travaux du G20, les Anglo-Saxons étaient totalement d’accord. Le problème, c’est que les Français, eux, parlaient de stabilisation.

Or jamais nous n’avons été aussi loin de quelque stabilisation des marchés que ce soit. Et d’ailleurs, si les dirigeants de ce monde inscrivaient leur action politique dans une telle démarche, la stabilisation des monnaies devrait être assurée en première intention, ce qui semble hautement improbable.

Propos recueillis par Annick Masounave

[1] Cyclope est le principal institut de recherches européen sur les marchés des matières premières. Il qui publie chaque année le rapport éponyme sur l’économie et les marchés mondiaux.

[2] Ces prix faibles s’expliquent, entre autres, par la disparition de l’URSS qui a bouleversé les équilibres de certains marchés. Les années 1970 avaient été marquées par des investissements massifs ; par la suite il n’y a pas eu d’investissements en capacité de production nouvelle ; certaines ont même été fermées.

[3] British thermal unit, unité anglo-saxonne d'énergie définie par la quantité de chaleur nécessaire pour élever de 1 degré ºF une livre anglaise d'eau, à la pression constante de 1 atmosphère.

[4] Sans que l’on soit encore capable d’expliquer toutes les relations physiques, El Niño fait partie des anomalies dans la circulation qui peuvent dérouter les cyclones tropicaux de leurs routes habituelles, déplacer les zones de précipitations et de sécheresse, mais aussi changer localement le niveau de la mer par le changement de la pression moyenne.

[5] NDLR : Il s'agit de Michel Rocard.

 

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Matières premières : le fonctionnement des marchés en question

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