Inclusion bancaire : au-delà des frontières du marché

Créé le

01.07.2011

-

Mis à jour le

11.07.2011

 

Permettre à chacun un accès aux services bancaires est un enjeu incontournable pour la société. Si les modèles proposés par les établissements coopératifs ou postaux afin d’assurer une inclusion bancaire optimale doivent être multipliés, rien ne se fera sans la mise en place d’un solide cadre réglementaire.

L’influence croissante de la sphère financière au cours des trente dernières années est une réalité pour les États et les entreprises, et elle l’est tout autant pour les particuliers. Les produits bancaires et financiers (depuis le compte de dépôt jusqu’au crédit ou à l’assurance) se sont largement diffusés, au point de devenir au mieux difficilement contournables, au pire rigoureusement indispensables. Les personnes ne pouvant accéder à ces services ou y accédant de manière inappropriée se retrouvent dans l’incapacité de mener une vie normale. Les personnes sans compte, sans carte, ou surendettées voient leur vie entière en pâtir. La question d'un accès bancaire approprié pour ces personnes se pose avec acuité.

Répondre à cette question ne va cependant pas de soi, car il faut concilier deux éléments potentiellement contradictoires. La relation établie avec ces clients doit en effet être suffisamment rentable pour le prestataire, alors même que ces personnes sont souvent insuffisamment solvables pour couvrir le coût réel d’une réponse appropriée à leurs besoins. De fait, c’est sur les prétendues vertus du marché libre et sur la créativité et l'adaptabilité de certains acteurs privés que reposent souvent les réponses apportées aux besoins de ces personnes. Ces innovations doivent repousser les frontières du marché, afin d’inclure ceux qui en étaient jusqu’alors exclus.

La plus connue des réponses aux besoins de cette catégorie particulière de clients est celle offerte par la titrisation pour donner accès aux crédits immobiliers : les fameux crédits subprime. Sans en détailler la mécanique, il faut souligner qu’ils paraissaient apporter une réponse à la question du modèle économique en faisant supporter le coût du crédit aux clients (leurs remboursements ou la vente du bien immobilier) et en réduisant le coût du risque par sa diffusion auprès des investisseurs, sous la forme de produits financiers mélangeant des crédits aux niveaux de risque différents. Cette illusion n’a duré qu’un temps.

La logique consistant à faire payer une « surprime » aux clients se retrouve également, mais sans la titrisation, en matière d’encaissement de chèques ou d’accès à des petits crédits de trésorerie au Royaume-Uni et en Irlande. Des prestataires assimilables à des usuriers (money lenders) proposent ainsi des produits paraissant très adaptés aux besoins des clients (faiblesses des montants et des mensualités, facilité d’accès, flexibilité, etc.) alors même que leur coût extrêmement élevé (taux d’intérêt moyen de 450 %) grève fortement des budgets déjà réduits et peut conduire au surendettement. Si le modèle économique adopté est particulièrement profitable, l’accès bancaire octroyé aux clients peut difficilement être qualifié d’approprié.

Enfin, assurer la rentabilité de la prestation sans pour autant imposer de surprime trop importante est également possible grâce à la rentabilité d’autres services liés.

L’usage du mobile banking pour tous

Ce devrait être prochainement le cas avec la généralisation de l’utilisation des smartphones, non seulement pour gérer ses comptes (mobile banking) mais également pour réaliser des transferts d’argent ou des paiements directs (mobile payment). Mis en œuvre avec un certain succès pour atteindre des populations éloignées des services bancaires dans les pays du Sud, le mobile banking et mobile payment pourraient l’être également dans les pays du Nord. Les téléphones portables pourraient être utilisés par les migrants pour les transferts d’argent, pour développer des pratiques d’épargne chez les jeunes et bien sûr pour réaliser des paiements sans dépasser le découvert autorisé. Afin de proposer un prix attractif, ces prestations serviraient de portail à tout un ensemble de services de fidélisation de la clientèle (offres promotionnelles ciblées, bons d’achats, publicités interactives, etc.) pour lesquels les opérateurs seraient rémunérés par leurs partenaires commerciaux (grande distribution, par exemple).

Néanmoins, l’effet de séduction exercé par le mobile banking ou le mobile payment ne doit pas aveugler quant à leurs potentialités réelles en matière d’inclusion bancaire. Si ces outils repoussent en partie les frontières du marché, en réduisant les coûts grâce à des évolutions techniques ou en augmentant la rentabilité par un modèle économique innovant, ces modèles ne fonctionnent que si les clients sont suffisamment solvables pour en payer le prix.

Les mécanismes marchands sont contreproductifs

Il est une évidence qu’il n’est pas inutile de répéter : tant que les stratégies d’inclusion bancaire reposent sur des mécanismes marchands, elles ne s’adressent qu’aux consommateurs potentiels et non à l’ensemble des citoyens. Les exemples précédents montrent tous que des innovations techniques sont possibles et nécessaires pour atteindre des personnes qui n’ont pas accès aux services bancaires. Cependant, ils illustrent également le fait que les objectifs de rentabilité des prestataires conduisent à la fois à laisser à l’extérieur des frontières du marché les personnes insuffisamment solvables ou paraissant trop risquées, et à appauvrir ceux qui ont accès à ces services, notamment en participant à leur surendettement. Les frontières du marché ne peuvent être repoussées indéfiniment. Au-delà d’un certain point, c’est la logique marchande elle-même qu’il convient de questionner.

Ce questionnement est d’autant plus légitime que les réponses les plus intéressantes apportées aux personnes rencontrant des difficultés bancaires d’accès ou d’usage sont le plus souvent le fait d’acteurs qui n’obéissent pas à une logique strictement marchande, en l'occurrence le mouvement coopératif ou postal.

Des réponses alternatives à la logique ultime de rentabilité

Dans le monde anglo-saxon, mais également dans nombre de nouveaux pays membres de l’Union européenne, les Credit Unions jouent un rôle essentiel en matière d’accès à des produits d’épargne adaptés et à des crédits de trésorerie peu coûteux. De manière similaire, ce sont avant tout les établissements bancaires coopératifs – au premier rang desquels les Caisses d’épargne en France, avec Parcours Confiance, ou Crédal en Belgique –, qui assurent le développement des microcrédits personnels, en partenariat avec des associations ou des travailleurs sociaux accompagnant les emprunteurs. Il faut également citer le rôle des crédits municipaux, établissements publics, qui assurent au travers du prêt sur gage un accès minimal au crédit pour des populations sans lien ou presque avec le système bancaire.

En matière de gestion des difficultés bancaires et de prise en compte du surendettement, ce sont encore bien souvent ces mêmes établissements qui se trouvent en pointe de l’innovation sociale. On peut penser aux Points Passerelle du Crédit Agricole, en France. En Autriche, par exemple, les caisses d’épargne ont créé une structure dédiée à l’accueil des personnes surendettées pour une période maximale de deux ans afin de les aider à se remettre sur pied. En Irlande, le Mabs (Money Advice and Budgeting Service) – structure associative spécialisée dans l’accompagnement des personnes confrontées à des difficultés budgétaires – travaille en partenariat avec les Credit Unions lorsqu’un prêt est nécessaire pour assainir la situation des personnes suivies.

Toutefois, si ces différentes réponses s’avèrent généralement correspondre aux besoins des personnes accueillies, elles sont loin d’exprimer tout leur potentiel. Elles demandent à être financées et même si la moindre rentabilité attendue offre des marges de manœuvre un peu plus importantes, celles-ci ne sont pas suffisantes pour que ces réponses soient aussi accessibles que les produits moins adaptés déjà présents sur le marché. L’offre des Credit Unions a ainsi bien du mal à détourner les emprunteurs des crédits de trésorerie « subprime », et en dépit de plus de 20 000 microcrédits personnels en France depuis 2005, les besoins en la matière sont loin d’avoir été satisfaits.

C’est sur la régulation du secteur bancaire qu’il faut agir, pour que ces « bonnes pratiques » ne restent pas des éléments de bonne conscience au sein des rapports sur la responsabilité sociale des entreprises mais soient au contraire des vecteurs réels d’inclusion bancaire.

Dans la mesure où l’inclusion bancaire ne peut être atteinte par les seuls mécanismes de marché, il est indispensable de développer des facteurs (indicateurs, incitations, etc.) faisant jouer la solidarité entre l’ensemble des parties prenantes du secteur bancaire. De plus, et à l’instar des opérateurs de téléphonie mobile ayant investi dans les pays du Sud pour y développer leur offre bancaire, les efforts pour répondre aux besoins de ces personnes aux situations jugées trop complexes ou trop risquées sont potentiellement une formidable source d’apprentissage pour les établissements bancaires, afin qu’ils soient prêts à faire face aux défis à venir, comme la désolvabilisation d’une partie de leur clientèle de classe moyenne et la paupérisation du troisième âge.

 

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº294