Cet article appartient au dossier : Prospective 2017 : Banque, finance, assurance.

Transition énergétique

L’incitation au reporting climat met la lumière sur les risques de dépréciation massive

Un an après la signature de l’Accord de Paris à la COP21, fin 2015,  la COP22 s’est placée en 2016 sous le signe de l’action. Les acteurs privés doivent en effet se saisir des cadres fixés pour les obligations de reporting climat pour réorienter les investissements et les flux, sous peine de faire plonger économie et finance dans le risque systémique.

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Revue Banque n°803

Numéro double 803-804 : Prospective 2017 - Rétrospective 2016

2017 sera une année décisive pour la finance climat, elle sera celle où l’on mesurera le poids des engagements pris dans le cadre de la COP21 de financer la transition énergétique, décarboner les portefeuilles et désinvestir l’industrie du charbon pour limiter ses moyens de nuisance. Le cap des 2 °C maximum de réchauffement climatique fixé par l’Accord de Paris entré en vigueur le 7 novembre 2016 suppose que tous ces engagements soient suivis d’effets et qu’ils permettent de réorienter massivement les flux financiers vers une économie bas carbone.

L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis en novembre 2016 a jeté un voile de stupéfaction sur le monde engagé dans la lutte contre le changement climatique. La possibilité qu’un climato-sceptique notoire soit élu dans une démocratie qui a signé l’Accord de Paris laisse penser qu’un retour en arrière est possible, même si le retrait de l’Accord ne semble plus être parmi ses priorités. Or le message adressé mi-novembre par 365 multinationales et grands investisseurs au nouveau président américain dans le cadre de la COP22 à Marrakech (Maroc) est clair. Ils disent d’une seule voix : le secteur privé soutient l’économie bas carbone aux États-Unis et ailleurs parce que le réchauffement climatique fait peser des risques systémiques sur l’économie et la finance telles que nous les connaissons aujourd’hui.

L’Allemagne va jouer un rôle moteur pour relever ce défi immense. Elle a pris pour un an début décembre la présidence du G20, dont le conseil de stabilité financière porte haut et fort le message sur les risques financiers que fait peser le changement climatique sur l’économie mondiale, et elle accueillera à Bonn la COP23, sous la présidence des îles Fidji, fin 2017. Or l’Allemagne est un pays où le mouvement de mobilisation des investisseurs sur le climat est encore très faible malgré le développement important des énergies renouvelables. Au-delà des événements internationaux qui devraient faire bouger les lignes, un autre phénomène devrait ébranler les acteurs financiers germaniques : celui des dépréciations massives dans l’industrie du charbon et de la production d’électricité dont ils sont actionnaires.

Mesures volontaires

À l’image des États-Unis, où Peabody, le leader du secteur, a fait faillite et où la valeur boursière des cinq plus grandes compagnies est passée de 34 milliards de dollars en 2010 à 150 millions de dollars en 2015, le déclin du charbon allemand pèse lourdement sur les portefeuilles. Les bénéfices et le cours des actions de grandes compagnies comme E.ON et RWE sont en chute libre. Ces deux énergéticiens ont récemment scindé leurs activités entre activités traditionnelles et activités liées à la transition énergétique. À la Bourse de Francfort, E.ON aura perdu 38 % de sa valeur entre octobre 2015 et octobre 2016 et RWE -55 % sur la même période. Pire, les statistiques de ces dix dernières années montrent que la valeur boursière de ces deux poids lourds du DAX 30 a chuté de plus de 70 %. La rentabilité des centrales à charbon baisse aussi. Le mégawattheure d’électricité à la Bourse de Leipzig peine à dépasser la barre des 20 euros contre 40 euros il y a moins de cinq ans.

Ces chiffres vertigineux ont accéléré la prise de conscience des acteurs financiers et conduit Oliver Bäte, le président d’Allianz, à déclarer, lors du Forum Divest/Invest organisé à Francfort le 15 septembre dernier : « Nous, investisseurs, avons besoin d’initiatives de la part du législatif, à l’image de ce qui a été fait en France avec l’article 173 de la loi TEE. Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre la mise en place de mesures volontaires. »

On mesure le changement de paradigme avec cet appel à des régulations et à des mécanismes incitant à la généralisation de l’évaluation des risques de dépréciations liés à la transition énergétique et au changement climatique.

L’article 173 de la loi sur la Transition écologique et énergétique (TEE), adoptée en France en août 2015, contient des dispositions qui s’appliquent aux entreprises, aux investisseurs et aux banques. « Nous voulions trouver le moyen d’inciter les entreprises à publier leurs émissions, les investisseurs à évaluer leur risque carbone et les banques à mettre le sujet à leur agenda », explique le député Denis Baupin, co-auteur de cette disposition avec son collègue Arnaud Leroy. Ces trois acteurs ont fait l’objet de dispositions différentes dans le cadre des décrets d’application. En ce qui concerne les investisseurs institutionnels de plus de 500 millions d’euros de bilan, ils doivent, pour la première fois en 2017, publier un rapport décrivant comment ils évaluent et gèrent le risque climat qui pèse sur leurs portefeuilles. S’ils décident de ne pas le faire, ils doivent expliquer pourquoi. Le périmètre et la méthodologie utilisée relèvent entièrement de leur choix. Le ministère des Finances évaluera, en 2018, les divers rapports publiés et précisera ses attentes à ce moment-là.

Scénarios économiques

Les documents publics qui seront analysés de très près par tous types d’experts seront un élément déterminant pour comprendre l’ampleur des risques auxquels sont exposés les investisseurs de long terme, ainsi que leur capacité à les identifier et à les limiter. Ils ont besoin pour cela de données beaucoup plus complètes et fiables de la part des émetteurs. C’est pourquoi le FSB, le conseil de stabilité financière du G20, a créé, fin 2015, une Task Force dédiée au reporting climat et pilotée par Michael Bloomberg. Cette organisation a conçu et publié, le 14 décembre 2016, onze recommandations pour l’évaluation du risque climat. Son rapport propose que les dirigeants des entreprises mettent en place des groupes de travail chargés d’analyser les scénarios économiques liés aux scénarios climatiques alignés sur une trajectoire de limitation du réchauffement à 2 °C et s’engagent à en publier les résultats. Les entreprises sont aussi appelées à intégrer dans leur rapport financier « un focus spécifique sur les risques et opportunités du climat », les risques étant de quatre natures – réglementaire, technologique, économique et de réputation – et les opportunités nombreuses, comme le souligne la Task Force sur le reporting climat.

En principe, tous les pays membres du G20 devraient déployer des dispositifs incitant les entreprises à mettre en œuvre des reportings climat avec ce niveau d’ambition, mais chacun d’entre eux sera libre d’interpréter les recommandations.

Le cadre est posé, mais les obligations de reporting ne prennent de la puissance que si leurs destinataires s’en emparent. Les investisseurs sont donc amenés à jouer un rôle déterminant. S’ils exercent des pressions réelles sur les entreprises pour qu’elles leur fournissent des informations claires et transparentes sur la résilience de leur business model à une trajectoire de 2 °C, alors la réorientation vers une économie mondiale bas carbone sera possible. Sinon, la multiplication des dépréciations dans des secteurs très exposés comme celui de l’énergie les acculera sans doute à une révision structurelle de leur stratégie d’investissement. Si celle-ci vient trop tard, le paquebot finance sera exposé aux mêmes risques que le Titanic : l’abus de confiance dans ses capacités de résistance le conduira à voir trop tard l’iceberg fatal.

 

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