Financement participatif

Flamboyance et zones d’ombre du crowdfunding

Malgré une croissance à faire pâlir d’envie, le crowdfunding demeure un mode marginal de financement de l’économie. Ce véritable phénomène de société est terni par ses premières affaires…

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°797

Désintermédiation : qui veut prendre la place des banques ?

Le crowdfunding – littéralement le « financement par la foule », mais plus communément appelé financement participatif – a été l’une des innovations technologiques et financières majeures de ces dernières années à destination des particuliers et des TPE-PME. Il a émergé dans le sillage du déploiement du Web 2.0 et des interactions croissantes entre internautes via les réseaux sociaux et autres plates-formes collaboratives. Nous nous efforçons, dans cet article, de dresser un bref point d’étape sur son développement, de récapituler son importance pour le financement de l’économie et ses tendances du moment, et de partager notre vision prospective.

Une croissance exponentielle

Principalement apparu dans sa forme moderne au lendemain de la crise économique de 2008 (Kickstarter est fondé en 2009 aux Etats-Unis,  KissKissBankBank est lancé en France en 2010), le crowdfunding rassemble des centaines – voire des milliers – d’internautes pour soutenir un projet de nature entrepreneuriale, artistique, culturelle, personnelle, humanitaire, militante ou autre. Les plates-formes sur lesquelles les porteurs de projet tentent de séduire la foule sont majoritairement composées de trois formes distinctes d’intervention (voir Graphique) :

  • le don (avec récompense – le backer recevant une rétribution qui varie en fonction du montant qu’il donne à la société ou à la personne – ou sans – la donation a en général une vocation principalement sociale ou humanitaire) ;
  • le prêt (rémunéré ou non) ou crowdlending ;
  • l’investissement (l’internaute devient actionnaire de la société ou reçoit des royalties).

En France, le montant total des fonds collectés a quasiment doublé de 2014 à 2015 et se situait à environ 300 M€ [1] en 2015, dont environ 50 millions pour l’investissement et 200 pour les prêts. Cette tendance se retrouve dans l’Union européenne où l’on estime qu’environ 4,2 Md€ ont été levés via des plates-formes en 2015, avec environ 425 M€ de crowdfunding d’investissement et presque 3,5 Md€ de crowdlending [2]. On note la même tendance de fort développement au niveau mondial avec un volume total de crowdfunding d’environ 34,4 Md$ en 2015, et un taux de croissance de 112 % entre 2014 et 2015. On peut noter que le volume total de crowdfunding ne représentait que 2,7 Md$ en 2012, et a donc été multiplié par 12,7 entre 2012 et 2015, avec un taux de croissance annuel d’environ 134 % sur 3 ans – ce qui est considérable [3]. En termes de croissance, on constate la très forte poussée de cette forme de financement en Asie, avec des volumes devant plus que tripler en 2015 (selon Massolution, 2015).

Même si ces chiffres de croissance sont très encourageants et peuvent paraître impressionnants, le crowdfunding reste néanmoins à ce jour un mode de financement très minoritaire. Ainsi, en France, les prêts en crowdfunding (i. e. le crowdlending) à destination des entreprises ne représentent que 31,6 M€ [4], soit environ 0,004 % des 871 Md€ accordés aux entreprises par le crédit bancaire en 2015 [5]. Et même le seul volume du crédit bancaire aux TPE/PME françaises est loin des chiffres du financement participatif, avec 374 Md€ en 2015 [6]. Le crowdlending rémunéré aux entreprises ne représentait donc qu’environ 0,008 % de ce dernier volume. Et pour les particuliers, alors que le crédit aux ménages s’élevait en France à 1 055 Md€ en 2015 [7], le crowdlending, avec un volume de 137,5 M€, ne représentait que l’équivalent de 0,013 % de ce marché.

Concernant le marché de l’investissement en capital, le crowdfunding, avec ses 50,1 M€, représente l’équivalent d’environ 6,6 % du capital-risque français qui aura investi 758 M€ en 2015 [8]. Cette part relative plus conséquente que celle du prêt bancaire se comprend facilement étant donnée la taille encore relativement modeste du capital-risque en France. Avec un marché de l’equity crowdfunding qui au minimum double chaque année en France depuis plusieurs années, il n’est pas à exclure que le financement participatif devienne un acteur plus massif et structurant pour l’écosystème des start-up et le développement de l’innovation.

Des vents contraires outre-Atlantique

À l’instar des autres produits financiers, le financement participatif ne passe pas à côté d’aspects réglementaires particulièrement structurants pour son développement. Aux États-Unis, le Jumpstart Our Business Startups (JOBS) Act, voté en avril 2012, vise à encadrer largement le crowdfunding. Cela n’a pas empêché les démêlées récentes du secteur du crowdlending, notamment avec une enquête en cours sur Lending Club, un leader du secteur, et le départ de son CEO considéré comme emblématique pour l’industrie [9]. Il semblerait qu’il y ait notamment eu une falsification interne qui aurait amené des emprunts à être antidatés afin de pouvoir permettre leur inclusion dans un ensemble d’environ 22 M$ attribués à un seul investisseur. Ce prêteur déclarerait aujourd’hui cet ensemble d’emprunts comme non conforme aux spécifications d’investissement qu’il avait transmis à la plate-forme [10]. Cette protestation surgit après une requête en recours collectif déposée en mars qui dénonçait comme non pérenne le business model, invoquant notamment une déconnexion entre les taux pratiqués et les risques encourus [11].

Que l’industrie du crowdlending ait à faire face à ses premiers défis importants aux Etats-Unis après une croissance très rapide durant les deux dernières années n’est pas si étonnant. Les raisons de ces secousses sont somme toute assez classiques : une pression à la croissance (en particulier dans le cas d’entreprises cotées) qui amène ces plates-formes à favoriser une politique de crédit plus offensive ; peu – ou pas – de filtres de sélection des dossiers en amont avec des plates-formes agissant comme de simples intermédiaires de mise en relation, de facto déresponsabilisés ; des intérêts économiques peu alignés entre prêteurs et plates-formes, ces dernières ayant en général un business model de commissions pouvant parfois les amener à « faire un peu plus de volume » au détriment de leur réputation (cette dernière restant pour tout utilisateur de site de crowdfunding un premier moyen de contrôler la qualité des projets qu’on y trouve).

Un marché français plus sage

Mais la France ne semble pas autant menacée. Si ,comme aux États-Unis, la réglementation et sa mise en application restent attentives à la protection des particuliers-investisseurs, les plates-formes paraissent agir dans leur ensemble de manière beaucoup plus responsable en étant bien plus actives dans la sélection en amont des projets [12]. On devrait s’attendre d’ailleurs à ce que cela se traduise par des investissements plus performants qu’aux Etats-Unis, et un moindre taux de défaut des prêts rémunérés. Et l’ordonnance sur les minibons proposée par Bercy [13], tout en visant à élargir le cadre juridique du crowdlending et la base d’emprunteurs ou de prêteurs potentiels, ne remet pas en cause les mécanismes de responsabilisation des acteurs déjà en place. Ainsi, pour proposer la souscription et l'échange de minibons, des instruments apparentés aux anciens bons de caisse remis au goût du jour notamment par la plate-forme Unibail, une plate-forme de crowdfunding devra être titulaire soit du statut de CIP (conseiller en investissements participatifs), soit de celui de prestataire de services d'investissement (PSI).

De surcroît, à l’inverse du phénomène observé depuis deux ans aux Etats-Unis, les plates-formes de crowdfunding françaises n’ont pas encore attiré en masse des prêteurs institutionnels (comme les banques) ou des tiers institutionnels qui risqueraient tout simplement de dénaturer la nature du prêt de pair à pair. En effet, bien qu’un précédent article de la Revue Banque démontre que la France se caractérise par une pléthore de rapprochements et partenariats entre les acteurs traditionnels de la finance et les plates-formes [14], nous n’assistons pas encore à une préemption du secteur par la finance classique. On peut d’ailleurs remarquer que l’irruption d’acteurs bancaires traditionnels ou de hedge funds dans le paysage du crowdfunding américain ne semble pas s’être encore traduit, à ce jour du moins, par un contrôle du risque plus efficace dans l’octroi des prêts. Il faut également remarquer que le manque de transparence, par exemple dans les modèles dits propriétaires d’évaluation du crédit d’un emprunteur, n’aide pas les prêteurs à faire une juste analyse du crédit – alors que le contraire était attendu avec l’automatisation et la multitude d’informations que ces plates-formes permettent. On peut d’ailleurs remarquer qu’aux Etats-Unis, beaucoup d’emprunteurs ont utilisé des plates-formes de crowdlending pour refinancer des prêts de crédit à la consommation classiques - une situation qui ne devrait pas être particulièrement rassurante pour les prêteurs concernés… Il faut enfin noter que, malgré les efforts récents d’aménagement du cadre juridique en France, le manque de cadre réglementaire unifié au niveau européen risque à terme de gêner la mise en place d’acteurs continentaux importants. Or la plupart des acteurs français estiment que l’échelle de viabilité des plates-formes est celle de l’Europe.

Des lignes de force pour le long terme

La croissance du crowdfunding reste portée par des tendances fortes. La première est celle du désir des particuliers de reprendre en main l’allocation de leur épargne. La défiance envers le système financier traditionnel et la désintermédiation permise par le web alimentent cette dynamique. Ensuite, la diversité des projets constitue une de ses grandes forces. En effet, de l’artisan désireux d’acheter un nouvel établi au scientifique expert désireux de lancer un nouveau projet, les besoins sont multiples. Chaque projet procède souvent d’une histoire individuelle et peut trouver un financement qui resterait parfois défaillant dans d’autres circuits de financement, notamment bancaires. Le crowdfunding étend le champ des possibles, tant du côté des emprunteurs que des prêteurs [15].

Par-delà leur fonction financière, les plates-formes peuvent de plus se révéler très utiles aux porteurs de projets et aux financeurs, en offrant aux premiers notoriété et moyens de marketing (par exemple en facilitant des préventes), et en permettant aux seconds de partager leurs analyses et d’actionner le levier de l’intelligence collective. Il est de plus intéressant de remarquer une convergence grandissante des modes de financement entre investisseurs professionnels et business angels expérimentés d’un côté, et particuliers de l’autre. AngelList [16] constitue l’un des meilleurs exemples de cette approche où des business angels patentés (souvent d’anciens entrepreneurs à succès eux-mêmes) proposent de syndiquer leur expérience avec la puissance de financement de la foule.

Avec une valeur ajoutée aujourd’hui reconnue, le secteur du crowdfunding devrait connaître une vague de consolidation, par le biais de fusions-acquisitions, et de faillites, des acteurs les moins compétitifs. Et ce d’autant plus que si des dizaines de plates-formes existent déjà en France [17], de nouvelles se créent chaque mois. Or on peut s’attendre à un phénomène de winner takes all. Avec le rachat de la plate-forme Finsquare par Lendix, il est clair que la concentration entre acteurs indépendants a commencé [18]. Les grands acteurs bancaires institutionnels devraient bien sûr participer aussi activement à ce mouvement de consolidation.

Le crowdfunding uberisé par la Blockchain

Enfin il sera très intéressant de voir comment le crowdfunding s’intègre au développement des blockchains. Et il faut constater que certains grands acteurs français tels que BNP Paribas ont déjà annoncé qu’ils comptaient utiliser une blockchain afin d'enregistrer automatiquement des transactions de financement participatif (il s’agirait ici d’inscrire sur une blockchain via des « e-certificats » les titres de capital émis par SmartAngels [19]).

En conclusion, malgré une actualité un peu chahutée – pour le crowdlending en particulier – outre-Atlantique, nous pensons que la finance participative dispose encore d’un potentiel considérable. L’enjeu réglementaire reste encore et toujours central. En France, les pouvoirs publics ont conscience de cela, et en assouplissant la réglementation, notamment certaines limites fixées par les premiers textes sur le financement participatif (par exemple les limitations d’investissement par individu, ou le montant maximal d’une collecte), le législateur semble engagé dans la recherche d’un point d’équilibre entre protection des épargnants-investisseurs et accompagnement du secteur. Toutefois, l’enjeu normatif ne se situe déjà plus complètement dans l’hexagone, mais à l’échelon européen : les plates-formes françaises ne pourront véritablement s’internationaliser et atteindre une taille critique qu’à partir du moment où elles bénéficieront d’un cadre réglementaire unifié au sein de l’ensemble des pays de l’UE ou de la zone euro.

 

 

[1] M€ et Md€ désignent respectivement million(s) et milliard(s) d’euros.

[2] Source : Crowdfunding in the EU Capital Markets Union, Brussels, 3 mai 2016.

[3] Source : Massolution Crowdfunding Industry 2015 Report, disponible à http://crowdexpert.com/crowdfunding-industry-statistics/

[4] Source : Baromètre du crowdfunding en France en 2015 (http://financeparticipative.org). Ce chiffre n’inclut pas les obligations et ne concerne que les prêts rémunérés.

[5] Source : Fédération Bancaire Française : http://www.fbf.fr/Web/Internet2010/Content.nsf/DocumentsByIDWeb/A35HCC/$File/Financement-PME-premiere-priorite-strategique-banques-francaises-04032016.pdf. Il est intéressant de remarquer que ce chiffre est en progression de 4,1% par rapport à 2014.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Source : « Activité des acteurs français du capital-investissement en 2015 », rapport paru le 29 mars 2016, téléchargeable sur le site de l’Association Française des Investisseurs pour la Croissance (AFIC) - http://www.afic.asso.fr/fr/etudes-statistiques/les-statistiques-du-capital-investissement/activite.html

[9] http://fortune.com/2016/05/09/lending-club-ceo-laplanche-resigns/

[10] http://www.wsj.com/articles/lendingclub-ceo-resigns-over-sales-review-1462795070

[11] https://www.morningstar.com/news/pr-news-wire/PRNews_20160303DC38246/shareholder-alert-bronstein-gewirtz-grossman-llc-reminds-investors-of-class-action-against-lendingclub-corporation-lc.html

[12] Cette conjecture est fondée sur différents entretiens mais reste à démontrer de manière quantifiée et précise.

[13] Il s’agit de l’ordonnance du n° 2016-520 du 28 avril 2016 relative aux bons de caisse, présentée en Conseil des ministres du 27 avril, et faisant écho à des annonces initiales d’Emmanuel Macron lors de la 3° édition des Assises de la finance participative tenues à Bercy fin mars. https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do;jsessionid=5391A6236F27AAE736F68CF13B0C1A5F.tpdila11v_2?cidTexte=JORFTEXT000032465520&dateTexte=&oldAction=rechJO&categorieLien=id&idJO=JORFCONT000032465291

[14] F. Ben Slimane   et E. Rousselet, « Plate-formes et acteurs historiques : pourquoi les partenariats se multiplient-ils ? », Revue Banque, n° 795, avril 2016.

[15] À notre connaissance, une estimation fine de la proportion de projets qu’on peut considérer comme ayant été « libérés » par le crowdfunding reste à faire.

[16] https://angel.com

[17] http://tousnosprojets.bpifrance.fr en recensait 37 au 19 mai.

[18] http://www.lesechos.fr/journal20160420/lec2_finance_et_marches/021853226093-la-consolidation-debute-pour-le-crowdfunding-1214991.php

[19] http://investir.lesechos.fr/actions/actualites/crowdfunding-bnp-utilisera-la-blockchain-pour-gerer-les-titres-1541597.php

 

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Qui veut prendre la place des banques?

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