L'État islamique et l'uberisation du terrorisme

Dans la nouvelle ère de l’« uber-terrorisme » ​low cost, les systèmes actuels de surveillance et de lutte contre le financement du terrorisme, axés sur l’espace virtuel et sur les transferts de fonds, risquent de devenir obsolètes.

Terrorisme

L'auteur

Auteur de « Introduction to the Theories and Varieties of Modern Crime in Financial Markets », Academic Press, novembre 2015.

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°793

Cybercriminalité : un risque systémique pour les banques

Boston, Charlie Hebdo, Charm ElCheik, Bataclan, San Bernardino… Confrontée à une vague de terrorisme islamiste, la société moderne se retrouve face à un nouvel ennemi public, à la fois invisible et ubiquitaire. Mais l’Europe a déjà connu, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, plusieurs épisodes de terrorisme. Les actions des Brigades rouges en Italie ou ceux de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) en Grande-Bretagne sont des souvenirs encore vifs dans l’inconscient collectif.

Un changement de paradigme

L’IRA, les indépendantistes basques et corses ou l’organisation Al-Qaïda avaient un financement solide à long terme, une hiérarchie bien définie et une chaîne de commandement efficace. De plus, ils opéraient sur un espace géographique bien défini où ils bénéficiaient d’un réseau de support. Une organisation similaire à l’État islamique a été « l’Émirat du Caucase », entité éphémère, née des cendres de la deuxième guerre tchétchène. Les militants tchétchènes revendiquaient un espace géographique dans le Caucase qui aurait dû être gouverné selon la loi islamique. Et pour atteindre cet objectif, ils déroulaient des actions terroristes au sein de la Fédération russe.

Pour combattre Al-Qaïda ou l’Émirat du Caucase, la lutte contre le financement du terrorisme est devenue une priorité des services de renseignement. L’objectif était d’affaiblir le pouvoir des groupes terroristes en démantelant le réseau de financement et en coupant les flux financiers nécessaires pour assurer les opérations, la logistique et le réseau de soutien.

Manifestement, l’expansion rapide de l’État islamique apporte un changement de paradigme dans la phénoménologie terroriste. Ainsi, Daech se distingue de ses prédécesseurs qui ont semé la terreur en Europe et fonctionne selon un modèle différent. Car l’État islamique « gère » de facto aujourd’hui un territoire d’environ 215 000 km2 et revendique des actions terroristes sur plusieurs continents.

Des actions à faible coût et fort impact médiatique

Vraisemblablement, l’État islamique a tiré des enseignements précieux de l'expérience des autres. Sa vision du terrorisme est axée sur des actions à faible coût et fort impact médiatique. Pourquoi ? Sans doute parce que financer et organiser un réseau mondial d’extrémistes, géré par une chaîne de commandement centralisée, est devenu une tâche difficile.

En conséquence, Daech vise dans une moindre mesure les actions complexes comme les attentats du 11 septembre 2001, qui nécessiteraient des longues préparations et implicitement de ressources financières substantielles, et privilégie plutôt les actions organisées par des groupes locaux gérés d’une manière décentralisée avec un financement minime.

Les récents attentats de Boston, Paris et San Bernardino marquent l’entrée du terrorisme dans une nouvelle ère, celle du terrorisme low cost. Selon ce modèle, l’organisation des attentats ne devra pas reposer uniquement sur un commandement centralisé ou sur une hiérarchie précise. La fabrication et l’acquisition d'armes pourront être assurées à proximité de la région où l’attentat est planifié. La logistique pourra être financée avec des moyens qui n’impliquent pas des transferts de fonds importants, facilement détectables par le réseau bancaire. Tout pourra se réaliser sans avoir un lien direct avec Daech.

Un terroriste potentiel ou un adepte en cours de radicalisation peut cibler un objectif d’une manière indépendante. Par la suite, le réseau Daech fait une mise en relation avec d’autres personnes situées à proximité, capables d’apporter rapidement des fonds, de la logistique ou des compétences pour réaliser rapidement un attentat.

Il s’agirait donc, en quelque sorte, d’établir les bases d’un « réseau social terroriste », qui puisse faciliter l’interaction et l’organisation d’une action terroriste. Daech n’est plus une structure centralisée qui assure le financement, l’organisation et la préparation d’un groupe terroriste. L’organisation cherche à mettre en relation ses adeptes et à transmettre les savoir-faire techniques, ce qui permet de renforcer le potentiel terroriste au plan local. Il semblerait, à ce titre, que Daech a opté pour développer un « uber-terrorisme » au niveau mondial. Ainsi l’État islamique devient une marque de la peur.

Un ennemi invisible mais ubiquitaire

L’uberisation du terrorisme rend la tâche des services de renseignement beaucoup plus complexe car la cible n’est pas une structure clairement définie. La lutte contre le financement du terrorisme devient aussi difficile, car l’uber-terrorisme ne nécessite ni un financement structuré à long terme ni des transferts importants de fonds.

Toute personne radicalisée peut à tout moment devenir une menace. Les systèmes actuels de surveillance sont trop axés sur l’espace virtuel et sur les transferts de fonds et risquent de devenir obsolètes dans cette nouvelle ère de l’uber-terrorisme low cost. L’ennemi serait ainsi invisible et pourtant ubiquitaire.

 

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