Cet article appartient au dossier : Prospective 2016 - Banque, finance, assurance.

Stratégie

La coopération entre banques et FinTech : un pari pascalien

Les forces et faiblesses comparées des banques et des FinTech devraient les conduire à coopérer plutôt qu'à s'affronter. Certaines associations entre ces acteurs commencent à apparaitre et des écosystèmes sont en train de s’installer. Mais le mouvement peut encore s’intensifier.

cooperation entre banques et fintech

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°791

Numéro double 791-792 : Rétrospective 2015 - Prospective 2016

Les mânes de Joseph Schumpeter, le théoricien de la « destruction créatrice », sont très souvent et à juste titre invoquées à propos des relations entre la Banque et la FinTech, mais l'on pourrait également en appeler à David Ricardo. Dans l'esprit, sa théorie de l’avantage comparatif illustre assez bien le potentiel de coopération entre les deux protagonistes, chacun apportant à l’autre ce qu’il sait le mieux faire, les deux acteurs tirant mutuellement de l’échange plus de profit que s’ils n’avaient pas échangé. Dans le rôle du « drap anglais », les plates-formes, l'agilité ou encore le traitement du Big Data, facteurs clés des succès de la FinTech. Dans celui du « vin portugais », la confiance des clients, le potentiel d'économies d'échelle ou la capacité à gérer toutes sortes de risques, qui sont autant de domaines d'excellence de la Banque. En conséquence, les forces et faiblesses comparées des banques et des FinTech doivent les conduire à coopérer plutôt qu'à s'affronter.

Les bénéfices de la coopération

Les bénéfices de la coopération sont encore accrus par les menaces que les grands acteurs technologiques font peser sur les banques, comme le met en évidence une étude Efma-Infosys Finacle [1] menée dans plus de 70 pays auprès de 140 banques de détail fin 2015. En effet, face à l’avance prise par les GAFA dans les différents métiers de la banque et de la finance, les banques de détail interrogées sont 84 % à avoir augmenté leurs dépenses en matière d’innovation et 69 % d’entre elles reconnaissent que les start-up pourraient leur permettre de développer de nouveaux services.

40 % des banques interrogées se disent ainsi prêtes à travailler en collaboration avec les FinTech, même si elles restent encore peu nombreuses à mener déjà de véritables actions en ce sens, par exemple en travaillant avec un incubateur ou un accélérateur (20 %).

De fait et très concrètement, les contacts et les projets que notre pratique professionnelle récente nous a conduit à initier entre start-up de la FinTech et grandes banques en France nous convainquent qu'un potentiel très important existe et qu'il ne demande qu'à s'exprimer.

Prenons par exemple le crowdfunding et, plus généralement, les différentes formes de financement alternatif. Alors que la compétition est à peine engagée, les initiatives se multiplient, mais on peut penser que l’heure de la consolidation viendra sans doute. Il est en effet probable que certaines classes d’actifs se développeront plus rapidement que d’autres et sur chacune d'entre elles, ne subsisteront que deux ou trois opérateurs, tout au plus, au terme d’un processus de sélection et de consolidation.

Quelles classes d’actifs, quels opérateurs seront les vainqueurs de la compétition qui s’engage ? Ces vainqueurs ont-ils vocation à être rachetés, comme cela s’est produit pour les courtiers en ligne par les acteurs bancaires traditionnels ?

Ou bien les accords avec le monde bancaire se multiplieront-ils ? En effet, les banques peuvent être amenées à refuser un crédit pour des raisons indépendantes du risque de l’entreprise considérée :

  • dossier trop petit pour être rentable,
  • choix de stratégie commerciale ou financière (optimisation de l’utilisation des fonds propres).

En pareil cas, le banquier a sans doute intérêt à proposer à cette entreprise une alternative, en la dirigeant vers une plate-forme de crowdlending (avec laquelle elle aura noué un partenariat) dont les modèles économique et prudentiel sont différents de ceux d’une banque.

En effet, les frontières entre les deux métiers sont poreuses et ces deux acteurs auront demain tout intérêt à travailler ensemble. Pour les banques métamorphosées par la crise financière, le métier historique de transformation des dépôts en crédits évolue vers une part plus forte de simple mise en relation entre les entreprises et les investisseurs, ce qui est justement le métier du crowdfunding.

Les plates-formes apporteraient leur savoir-faire en marketing digital et un excellent niveau de traçabilité dans la nature des actifs à financer. De son côté, la finance participative pourrait trouver auprès des banques une culture de maîtrise du risque et des légions d'épargnants-investisseurs.

C’est ainsi qu’en France, par exemple, Groupama Banque vient d'annoncer un partenariat avec Unilend, s’engageant à prêter 100 millions d’euros à des entreprises via la plate-forme.

Autre domaine de coopération qui pourrait s'avérer prometteur : l'utilisation du potentiel des nouveaux processus de traitement des données (Big Data). En effet :

  • les banques ont des stocks de données gigantesques relatives à tous les compartiments de leur activité, mais elles éprouvent des difficultés à les exploiter dans leurs systèmes d’information souvent si lourds et complexes qu’il est très difficile de les faire évoluer ;
  • en sens inverse, des start-up ont su développer des outils performants de traitement pour des données de masses, mais elles manquent de matière première (données) pour les nourrir de manière à en tirer des produits et services innovants.

Associer les forces des deux protagonistes semble évidemment rationnel. Le secteur de la sécurité – dans les domaines du crédit ou du paiement – est l’un des premiers candidats naturels à de telles coopérations, car la puissance et la pertinence des systèmes de scoring sont déterminées par la possibilité de les affiner avec le traitement du plus de cas de figures possibles.

Ce type de partenariat est déjà envisagé par plusieurs banques françaises, même si sa mise en place nécessite des précautions car il doit être suffisamment équilibré pour qu’aucun des deux acteurs ne risque de se retrouver lésé.

Vers la FinTech 2.0 ?

Dans une étude parue récemment [2], Santander InnoVentures et Oliver Wyman présentent les perspectives du potentiel de collaboration futur entre banques et FinTech.

L'analyse part du constat que la première phase de développement de produits bancaires innovants (dite FinTech 1.0) s’est limitée à des offres relativement simples, comme les wallets ou le crowdfunding, avec assez peu d’impact direct sur les banques.

Selon les auteurs, les conditions d’un changement plus significatif seraient désormais réunies – notamment grâce à l'émergence de l'open data, l'usage croissant d'APIs et du cloud computing, ainsi que le renforcement de la pression sur la réduction les coûts dans la banque – pour amorcer le virage débouchant sur la FinTech 2.0, c’est-à-dire des offres entrant plus profondément dans le cœur des processus de middle et de back-offices bancaires.

Cette thèse est illustrée par plusieurs exemples dans le rapport Santander/Oliver Wyman, pris dans les différents domaines de l'activité des banques, et s'appuyant principalement sur le potentiel encore peu exploité de l'Internet des objets et de la blockchain (dite aussi Distributed Ledger Technology ou DLT), dans des activités aussi variées que la gestion des comptes, le crédit immobilier, ou le trade finance.

Les gains anticipés sont impressionnants, se chiffrant en dizaines de milliards de dollars chaque année. Ainsi, l’utilisation de la DLT dans les paiements internationaux, les marchés de valeurs mobilières et les process de conformité réglementaire permettrait aux banques de réaliser, selon les auteurs de l'étude, des économies annuelles de 15 à 20 milliards de dollars d’ici à 2022.

Des écosystèmes favorables

Pour faciliter l'exploitation de ces potentiels de synergie, des écosystèmes favorables sont en train d'émerger sous l'impulsion combinée des sphères publique et privée. En effet, comme le reste de la Tech, la FinTech est de plus en plus considérée comme un atout stratégique dans le positionnement des économies les unes par rapport aux autres. En l’occurrence, c’est un élément à part entière de la concurrence entre places financières (Londres, Berlin et Paris au premier chef). Ainsi, en France, ces derniers mois ont été riches en initiatives propres à populariser et renforcer cet écosystème :

  • le Pôle Finance Innovation, pôle de compétitivité mondial, aura labellisé en 2015 près de 80 projets de FinTech auxquels une visibilité forte est donnée dans le cadre de l’organisation bisannuelle d’une manifestation publique dénommée « Fin§Tech Community » ;
  • la création à l'été 2015 de l’association France FinTech, qui s’est assignée la mission de prendre en charge les intérêts collectifs de la profession ;
  • l'organisation désormais régulière par les banques et les sociétés d'assurance de séances de hackatons et autres challenges permettant de faire travailler leurs équipes avec des start-up pour faire assaut d'esprit d'innovation afin de mettre au point de nouveaux produits ;
  • la multiplication des annonces de création d’incubateurs et autres accélérateurs émanant tant des acteurs du private equity que des professionnels des métiers de la banque et de la finance.

En définitive, pour les banques comme pour les FinTech choisir la coopération a tout d'un pari pascalien : il n'y a rien à perdre, beaucoup à gagner.

 

[1] Innovation in Retail Banking, novembre 2015.

[2] The Fintech 2.0 Paper: Rebooting Financial Services.

 

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