Perspective

Bâle IV ou le crépuscule des banques traditionnelles

Bâle IV constitue une menace pour les banques européennes dont la rentabilité est déjà faible. Les investisseurs pourraient se détourner des banques traditionnelles et préférer les néobanques, moins réglementées.

Bâle IV ou le crépuscule des banques traditionnelles

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* Les opinions exprimées dans cet article sont celles de son auteur et ne correspondent pas nécessairement à celles de la Banque Internationale à Luxembourg.

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Lancé dans une course continue consistant à augmenter systématiquement le niveau de capitaux prudentiels adossés aux risques, à uniformiser l’utilisation des modèles internes, et à surveiller de plus près les banques européennes, le chantier bâlois ne serait-il pas devenu un frein pour le développement du secteur bancaire ? En effet, l’application de Bâle IV pourrait générer des impacts asymétriques sur les banques européennes et affecter en conséquence la convergence et l’intégration du secteur, prêchée par le projet de l’Union bancaire. Dans un contexte économique où les taux d’intérêt sont négatifs, les banques européennes auront des difficultés à attirer des investisseurs privés, et devront s’orienter vers les investisseurs souverains. La charge capitalistique supplémentaire réduira la rentabilité et le rapport qualité-prix des services bancaires, ce qui pourrait engendrer une fuite de la clientèle vers la terre promise des néobanques.

Bâle : entre réforme passionnante et passion pour la réforme

Le nouveau chapitre du corpus normatif bâlois, appelé « Bâle IV » par les banquiers, imposera un plancher de capitaux prudentiels adossé aux risques des crédits. Ce plancher, fixé à 72,5 % du montant des risques pondérés calculés avec l’approche standard, vise à limiter le gain que les banques pourraient obtenir de l’utilisation des modèles internes. L’introduction de ce plancher réduira ainsi la différence en termes de capitaux prudentiels entre les banques utilisant la méthode avancée A-IRB (Advanced internal ratings-based approach) et celles utilisant l’approche standard. En effet, le régulateur européen a toujours regardé avec méfiance les modèles internes, et les a perçus comme des instruments mis à la disposition des banques par Bâle II pour optimiser leurs capitaux prudentiels.

La conséquence immédiate de cette nouvelle vague prudentielle pour les banques européennes sera une augmentation significative de leurs fonds propres au titre du risque de crédit. Les estimations montrent une surcharge pouvant varier de 15 % à 35 % en fonction de la taille de la banque et du degré d’emploi des modèles internes.

Mais le vrai objectif de Bâle IV est de rendre une banque comparable à une autre en termes d’actifs pondérés par les risques (RWA) correspondant à l’octroi d’un prêt similaire. Non seulement le gain potentiel engendré par l’emploi des modèles internes sera réduit, mais en plus, les réserves prudentielles des banques seront plus homogènes et rendront la supervision plus facile.

La rhétorique de Francfort semble cohérente au premier abord. Néanmoins, moult obligations prudentielles peuvent nuire sérieusement à la santé du secteur bancaire européen.

Des impacts asymétriques sur le paysage bancaire européen…

Cette mise en musique des charges prudentielles sur l’ensemble des banques européennes est en réalité une démarche visant à imposer un niveau unique d’actifs pondérés par le risque à tous les établissements octroyant le même type de prêt.

Aligner les capitaux prudentiels dans un paysage aussi hétéroclite que celui du secteur bancaire européen implique inéluctablement des asymétries entre les banques de taille moyenne et celles de grande taille, entre les établissements à caractère régional et ceux à vocation multinationale, ainsi qu’entre les banques des pays de l’Europe du Sud (Italie, Espagne, Grèce, Portugal) et celles des pays nordiques.

Cette asymétrie se manifesterait de la façon suivante : les établissements qui seraient davantage impactés par Bâle IV en termes de capital ou de coûts internes seraient obligés de proposer des produits de financement plus chers que leurs compères moins touchés, notamment dans les segments de clients que sont les grandes entreprises, les établissements financiers et les entités publiques. Manifestement, cela peut générer des distorsions de compétitivité et de rétention de la clientèle, situation où les établissements de crédit régionaux et nationaux seraient désavantagés.

En effet, la dernière réforme bâloise semble ne pas tenir compte des particularités et des contraintes spécifiques des banques européennes. De plus, cette vision ignore le fait que les banques ne desservent pas toutes le même marché, n’ont pas la même taille, et fonctionnent selon des modèles différents. Ainsi, il est difficile d’aligner les charges prudentielles d’un prêt immobilier octroyé par une banque monégasque pour un bien situé sur la Côte d’Azur et celles d’un prêt similaire octroyé par une banque lettonne pour un bien situé à Jūrmala sur la côte baltique.

…et une baisse de rentabilité en vue, qui risque de faire fuir les investisseurs privés

Indépendamment de leurs caractéristiques particulières, la quasi-totalité des banques européennes subiront une augmentation des fonds propres réglementaires, ce qui engendrera une baisse de la rentabilité. Cette baisse sera plus ou moins importante en fonction des spécificités de chaque banque, comme précisé auparavant.

Or, pour pouvoir servir les actionnaires avec une rentabilité correcte, les banques devront faire remonter leurs marges opérationnelles. En pratique, il faudra réduire les coûts opérationnels et garder des prix élevés pour les services bancaires.

L’excès de zèle des régulateurs bancaires imposant un corpus normatif de plus en plus lourd et coûteux à maintenir se traduira par des services plus chers et moins innovants pour les clients finaux et par une diminution de la rentabilité des établissements qui pourrait faire fuir les investisseurs privés. Ceux-ci retireront leurs participations des banques européennes afin de placer les fonds dans des secteurs plus innovants ou dans des régions à plus forte croissance.

Tension entre macroéconomie et régulateurs

Mais le champ des inconnues est bien plus large… car renforcer les fonds propres dans un environnement de taux structurellement négatifs peut se transformer en véritable bombe à retardement dans le contexte actuel de « japonisation » de l’économie européenne.

Le niveau des taux d’intérêt dans la zone euro lors de la crise financière de 2007-2008 était de 4 % à 5 %, taux qui, dans la situation actuelle, sembleraient très élevés. Par conséquent, après la crise des subprime, le renforcement des fonds propres faisait sens à la fois pour les investisseurs et pour les banques centrales. Lors de la précédente vague bâloise (Bâle III), les taux d’intérêt étaient encore positifs, ce qui pouvait arranger les investisseurs institutionnels.

Dans un environnement avec des taux négatifs, même sur des maturités plus longues, les banques auront des difficultés à rémunérer les dépôts, et seront même forcées de charger des taux négatifs aux clients. Les clients devront donc payer un prix pour avoir l’opportunité de déposer leurs fonds dans un établissement bancaire européen. Cette prime de disponibilité, incitera les clients à revoir leurs choix et mettra une pression supplémentaire sur les marges opérationnelles des banques qui devront reconsidérer leurs stratégies de financement à long-terme.

Potentiellement délaissées par les investisseurs privés, qui vont fuir au profit des secteurs et régions plus porteurs, les banques européennes n’auront que le choix des investisseurs souverains, qui seraient ainsi les seuls à payer la prime de disponibilité visant à financer les banques européennes. Cela ne serait que le début tacite d’une nationalisation partielle du secteur bancaire européen, fait qui pourra nourrir l’orgueil des adeptes du « trumpisme » et du « Brexit ».

L’Union bancaire pourrait se traduire par la banque unique…

Si Francfort demande davantage de fonds propres aux banques, Bruxelles, via son projet d’Union bancaire, a comme objectif affiché d’augmenter l’efficience et la compétitivité du secteur bancaire européen. Bâle IV risque de se mettre à contrecourant par rapport aux objectifs de l’Union bancaire. La Commission européenne semble ne pas être du même avis, car le « plan Juncker » considère que le renforcement des dispositifs bâlois se traduirait par une meilleure convergence de l’Union bancaire.

L’asymétrie introduite par Bâle IV ne fera que heurter l’efficience et l’intégration du marché européen des services bancaires. Les banques qui seront impactées d’une manière plus agressive par Bâle IV auront du mal à devenir plus compétitives au niveau européen, et devront rester centrées sur leurs marchés traditionnels. Ainsi, le marché des services bancaires risque de rester fragmenté et loin d’être efficient. Seuls quelques géants auront une vraie vocation européenne, et seront les piliers de l’Union.

…car Bâle IV risque de renforcer le monopole

Cette obligation prudentielle obligeant les banques à avoir plus de capitaux et à voir leur rentabilité se réduire poussera vers la sortie de nombreux acteurs du marché bancaire en détresse ou qui verront leurs parts de marché diminuer et leurs marges se comprimer.

Cela accentuera la consolidation dans le secteur bancaire avec le renforcement des gros acteurs riches en capitaux propres. Parmi les banques régionales, celles qui sont insuffisamment capitalisées, et celles qui ont un accès restreint au financement ou de faibles marges ne pourront pas investir dans la refonte de leur système et de leurs process afin de répondre à Bâle IV. Le marché des services bancaires pourrait ainsi se recentrer autour d’une poignée de grosses banques qui seront capables de proposer des services compétitifs et de répondre efficacement aux demandes normatives.

Par conséquent, la juxtaposition de Bâle IV et de l’Union bancaire pourrait créer une situation monopolistique dans le secteur bancaire, alors que la Commission européenne ne veut pas de ce phénomène. Or, tout monopole affecte l’efficience du marché et augmente les prix pour les consommateurs finaux, ce qui contrevient aux objectifs de l’Union bancaire.

Les néobanques seraient « la main invisible »…

Initiée par les prêcheurs originels des cryptomonnaies-actifs, l’idée de la dérégulation du marché des services financiers semble gagner de plus en plus de terrain. Ces contestataires du système bancaire affirment que le prix des services bancaires pour les particuliers est trop élevé du fait que les banques détiennent de facto un monopole sur l’échange et le transfert des valeurs monétaires.

De plus, les porteurs du flambeau de cette vague contestatrice affirment que le triptyque « banques, Trésors publics et banques centrales » détient le contrôle exclusif sur tout échange de valeur économique aussi bien entre particuliers qu’entre entreprises. Les différentes politiques publiques comme les plans de sauvetage, l’assouplissement quantitatif (« quantitative easing »), ou encore la réglementation financière ne parviennent pas à inspirer confiance. La solution serait donc de démocratiser l’accès aux services financiers, notamment les moyens de paiement, les transferts de fonds, le change, les dépôts et les crédits à la consommation.

Avec la pression des régulateurs et les vagues successives des normes prudentielles, non seulement les banques traditionnelles ne parviennent pas à proposer des services à moindres prix, mais elles se voient contraintes de renforcer leur position sur le marché au détriment des clients finaux. Ces derniers seront obligés de surpayer à la fois le coût des fonds propres supplémentaires des banques, et le privilège d’accéder à un service délivré par un système quasi monopolistique.

Les FinTechs sortent la carte de la démocratisation de l’accès aux services bancaires pour convaincre du caractère bien-pensant de leur politique agressive de conquête du marché. Des sociétés comme Revolut en Grande-Bretagne ou N26 en Allemagne ont débuté comme des start-up dans le secteur des nouvelles technologies. Actuellement, elles font de grands pas pour transformer leur offre vers une gamme complète de services bancaires à destination aussi bien des particuliers que des entreprises, en devenant de véritables « néobanques ». À titre d’exemple, Revolut a obtenu une licence de banque spécialisée auprès de la banque centrale de Lituanie. Ayant des exigences en fonds propres bien inférieures à celles des banques classiques, cette licence confère à la start-up londonienne la possibilité de proposer des IBAN, d’accepter des dépôts, et d’offrir des crédits à la consommation, dans tous les pays de l’Union européenne.

L’arrivée des « néobanques » sur le marché des services bancaires s’articule avec le concept de la « main invisible », introduit par Adam Smith dans son livre La richesse des nations. Dans un scénario de marché libre où le gouvernement n’impose aucune réglementation ni restriction et où les fournisseurs et les clients maximisent leurs utilités, le marché s’ajustera de lui-même afin que les clients puissent acheter les meilleurs produits à des prix compétitifs. Si l’équilibre entre l’offre et la demande s’éloigne du prix efficient et si les fournisseurs de services proposent des prix plus élevés que la propension d’achat des clients, un mécanisme de correction se mettra en place afin de réduire ou d’éliminer cette inefficacité. Par conséquent, chaque fois qu’une masse critique de clients demandera des services à des prix plus bas, le marché s’ajustera, et les fournisseurs finiront par proposer un meilleur service au prix souhaité.

…qui rendra le marché plus efficient

Or ces « néobanques », qui proposent aujourd’hui des services sur des niches bien délimitées, convoitent à moyen terme les parts de marché des grandes banques. Ces sociétés n’entrent actuellement pas dans le périmètre de la Banque Centrale Européenne de la même manière que les banques traditionnelles. En outre, beaucoup de temps s’écoulera avant que Francfort s’intéresse avec autant de passion à ces fournisseurs de services bancaires qu’aux banques.

Cela met un coup de projecteur sur les perspectives réelles des grandes banques de proposer des services innovants à bon prix afin de faire face à la concurrence des néobanques. En étant en permanence sous la lumière des projecteurs des équipes conjointes de surveillance (« Joint Supervisory Team [1] »), les banques européennes auront théoriquement moins de ressources à dédier à l’innovation. Ainsi, la banque traditionnelle verra que ses ailes de géant l’empêchent de s’engager sur la voie du progrès technologique dans la sphère des services financiers.

Par conséquent, outre la pression de Bâle IV, les banques devront affronter la compétition des néobanques. La croissance externe a été à l’époque du boom de l’Internet la solution préférée des banques pour se développer sur la Toile. Mais, à l’heure actuelle, les investisseurs privés, et pas seulement les fonds de capital-risque, s’orientent de plus en plus vers les FinTechs et les néobanques au détriment du secteur bancaire.

 

[1] Les équipes conjointes de surveillance (EFC) sont le résultat de la coopération entre la Banque Centrale Européenne et les autorités de surveillance nationales. Leur tâche est de superviser et d’évaluer en permanence les grandes banques européennes.

 

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