Bâle III et le risque de marché : vers une destruction de valeur ?

Le comité de Bâle a considérablement durci les exigences réglementaires des banques d’investissement et de financement, revenant, à périmètre constant, à une multiplication par 4 des fonds propres.

Bâle III

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Revue Banque n°747

Entreprises en difficulté : pour une meilleure maîtrise des risques

Dans le sillage de la première crise financière de 2007-2008, le comité de Bâle a renforcé le cadre réglementaire afin de sécuriser un secteur bancaire fragile par rapport à des marchés financiers incertains, volatils et très interconnectés. Il s’est tout particulièrement focalisé sur le traitement du risque de marché par une série d’amendements dès juillet 2009 (Bâle 2,5) ; les règles d’encadrement du risque de marché ont été confirmées et complétées par la suite dans l’accord de Bâle III. À l’heure où les premières règles entrent en vigueur, force est de constater que les banques d’investissement et de financement réduisent leurs activités et leurs effectifs : 1 400 postes supprimés chez BNP Paribas, 1 500 postes à la Société Générale CIB et 1 750 postes chez Crédit Agricole CIB, pour ne citer que quelques banques françaises.

Un triple effet pénalisant

La crise de 2007 a mis en évidence l’insuffisance des modèles utilisés pour estimer les pertes éventuelles et donc les besoins de fonds propres qui en résultent. En août 2007, David Viniar, directeur financier de Goldman Sachs, commentait la crise financière en expliquant que des événements se situant à 25 fois l’écart type de la moyenne s’étaient déroulés plusieurs jours de suite. Rappelons que l’apparition d’une valeur située à 25 fois l’écart type de la moyenne a moins d’une chance sur 1 million d’arriver, sans parler de sa reproduction sur plusieurs jours consécutifs, ce qui permet de situer le caractère extrême de la période que nous avons vécue et le manque de performance des dispositifs de gestion du risque alors en vigueur.

L’évaluation du risque de marché est une des pierres angulaires de la réforme. L’approche existante, qui reposait sur la VaR [1] « générale » et la VaR « spécifique », a été complétée par trois autres composantes qui permettent une prise en compte des événements extrêmes : la VaR « stressée », l’« Incremental Risk Charge » (IRC) et la « Comprehensive Risk Measure » (CRM).

Dans le cadre de son étude analysant les nouvelles exigences en capital liées au risque de marché des banques de financement et d’investissement, Sia Conseil a évalué l’augmentation de la mesure du risque de marché à 300 % en moyenne, avec des observations comprises entre 150 % et 600 % sur le périmètre de l’étude. Ces augmentations conséquentes sont principalement dues à l’introduction de la composante « VaR stressée » qui peut atteindre à elle seule jusqu’à 70 % de la valeur totale du risque de marché, pour tous les types de produits. Seuls les indices boursiers et les opérations de taux sont moins impactés par la hausse de la mesure des actifs pondérés, en raison respectivement de l’effet de diversification naturelle des premiers et de la moindre volatilité des secondes.

Le nouveau cadre réglementaire prudentiel prévoit également une restriction des fonds propres éligibles au calcul du ratio et une exigence accrue en fonds propres, c’est-à-dire un ratio plus élevé. La seule augmentation des ratios exigés entraîne une exigence supplémentaire en fonds propres pouvant atteindre jusqu’à 60 %. Ainsi, combinée à l’évaluation plus exigeante du risque de marché, l’augmentation des fonds propres requis par opération unitaire de marché a été évaluée par Sia Conseil entre 300 % et 1 000 %, avec une moyenne située à 450 %.

La réforme réglementaire Bâle III induit donc un triple effet pénalisant pour les banques de financement et d’investissement :

  • une évaluation plus exigeante et contraignante des risques (effet dénominateur) ;
  • une restriction des capitaux éligibles (effet numérateur) ;
  • des ratios exigés plus importants.

Cela impliquerait, à périmètre d’activité constant, une multiplication par 4 des fonds propres.

Une réduction inéluctable de la voilure

Dans le contexte financier actuel (crise des dettes souveraines et risques persistants de liquidité), les banques peuvent difficilement renforcer significativement leurs fonds propres. Malgré leurs messages rassurants sur la crise actuelle et leur capacité à y faire face, la méfiance reste de mise parmi les investisseurs. Ils veulent être en confiance et souhaitent que les banques procèdent à une mise en conformité très rapide vis-à-vis de la nouvelle réglementation. Les banques n’ont par conséquent pas beaucoup d’alternatives : elles doivent réduire leurs expositions aux risques pour être le plus rapidement possible en conformité avec la nouvelle réglementation et rétablir la confiance, étape préalable et nécessaire à des levées de capitaux.

Le premier chantier dans les banques d’investissement porte sur l’évolution et l’adaptation des portefeuilles avec la diminution, voire l’arrêt, de certaines activités. Ainsi, certaines BFI mettent un terme aux stratégies trop consommatrices en fonds propres (stratégies directionnelles, par exemple). D’autres arrêtent leurs activités en développement (que ce soit sur l’axe produit ou sur l’axe géographique), par définition peu rentables à court terme et coûteuses en investissements, pour se recentrer sur leurs activités et leurs lignes métiers phares. Certaines de ces décisions stratégiques ont déjà été dévoilées lors de la communication des plans de sauvegarde de l’emploi et d’autres évolutions sont à prévoir dans les mois qui viennent.

Des produits et services plus chers

Par ailleurs, pour diminuer leurs expositions au risque de marché, les banques d’investissement devront prendre en compte la dimension réglementaire dans leurs prises de décision. La seule dimension économique des deals ne sera plus suffisante pour les opérateurs de marché. La mise en œuvre opérationnelle de cette gestion variera selon les établissements financiers. Certains établissements pourraient limiter le risque en revoyant à la baisse les limites imposées aux opérateurs de marché. D’autres établissements pourraient s’orienter vers un pilotage plus précis et plus strict du risque en transposant aux activités de marché des indicateurs du type de ceux qui existent sur les activités de financement (ex. : Raroc – Risk Adjusted Return on Capital). Enfin, la mitigation systématique du risque de marché via des mécanismes de couverture sera un moyen efficace mais coûteux de limiter la consommation en fonds propres.

Ces évolutions entraîneront une évolution des profils de revenus réalisés par les banques d’investissement. Ceux-ci seront moins réalisés par la spéculation et la prise de risque, et davantage grâce aux marges réalisées avec les clients finaux. Ainsi, la réglementation Bâle III s’annonce douloureuse également pour les entreprises dont les produits et services bancaires connaîtront une répercussion de la hausse de leurs coûts de « fabrication ».

Afin de préserver leurs parts de marché dans un secteur où la pression concurrentielle est rude, et pour justifier la hausse des coûts facturés aux clients, les banques de financement et d’investissement devront fournir une plus grande qualité de service, continuer à innover et se différencier. Certains acteurs pourraient également se lancer dans une course aux volumes, grâce à des offres de produits standard à faible coût (financements vanille, brokerage, offre standard « flow products » pour le taux et le change, etc.). Cela supposera une industrialisation des produits et une automatisation des chaînes de traitement.

Alors que les réformes précédentes du comité de Bâle ont impacté essentiellement le métier des financements, ce sont aujourd’hui les activités de marché qui sont en première ligne de la réglementation Bâle III. Et ce sans période transitoire permettant d’amortir la violence des changements de pondération des risques. Toute la chaîne de valeur est donc impactée, du front office, qui doit limiter et modifier son métier, aux fonctions supports, pour qui le mot d’ordre est la réduction des coûts.

Alors que la classe politique souhaitait relancer l’économie en sécurisant le secteur bancaire, le contexte actuel rend la réforme potentiellement contre-productive à court terme : des emplois sont supprimés dans le secteur bancaire et l’effet de cette réforme sur l’économie réelle est plus qu’incertain. Il ne reste plus qu’à espérer que ce cadre réglementaire ait l’effet favorable escompté à long terme, à savoir prévenir toute nouvelle crise du secteur financier.

[1] Value at Risk.

 

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