Point de vue

La blockchain ou la révolution technologique : les impacts pour la finance

Inconnue il y a encore quelques mois, non seulement du public mais aussi de la plupart des professionnels de la finance, la technologie de la blockchain sort peu à peu de l’ombre.

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L'auteur

Cet article reprend pour partie le rapport publié par Croissance Plus, PME Finance et Kramer Levin, « FinTech 2020, reprendre l’initiative », novembre 2015.

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°790

Troisième pilier, bail-in, TLAC... L'union bancaire à parfaire

L’intérêt très net manifesté par la Banque d’Angleterre et la FED depuis le début d’année 2015 à la technologie de la blockchain, notamment dans les aspects liés aux opérations de paiement en monnaie banque centrale, lui ont donné un coup de projecteur et de crédibilité. Au point de voir dans le déploiement de cette technologie une véritable révolution dans toute l’industrie financière, et au-delà [1].

Reste à savoir de quoi l’on parle. Car cette technologie souffre encore de son assimilation au bitcoin qui l’utilise et dont la réputation reste sulfureuse. Pourtant, le bitcoin est une cryptomonnaie et la blockchain un protocole sur lequel repose le fonctionnement de cette cryptomonnaie.

Décentralisé et cohérent

Ce protocole open source, qu’on pourrait traduire par « chaîne de blocs » ou plus précisément, « enchaînement de blocs », a deux caractéristiques majeures : il est décentralisé (comme la plupart des protocoles, il vise à la communication entre machines sans utiliser de machine centrale) et cohérent.

Que le système soit cohérent et décentralisé signifie qu’au lieu de devoir consolider l’information en un point qui serait l’autorité centrale, l’ensemble de l’information est disponible en chaque nœud du réseau (voir Encadré). Il n’est plus besoin d’un « grand livre » central pour valider l’ensemble des informations. Par exemple, dans le cas du bitcoin, l’ensemble des transactions sont enregistrées après avoir été confirmées en chaque nœud du réseau. Il n’est donc plus nécessaire d’avoir une autorité centrale ou un hôtel des Monnaies pour s’assurer qu’il n’y a pas eu de fraude ou double dépense (i. e. utiliser le même bitcoin pour deux transactions distinctes). Il suffit de vérifier la cohérence avec l’ensemble des transactions ou avec le nœud précédent du réseau. Entre Internet (TCP-IP) et la blockchain existe des parallèles puisque ce sont tous les deux des protocoles permettant la création d’une infrastructure décentralisée. Néanmoins, là où Internet transfère des paquets de données d’un point A à un point B, la blockchain permet à la « confiance » de s’établir entre des parties distinctes. Dit autrement, avec la blockchain, le « tiers de confiance » devient le système lui-même.

Le problème des généraux bizantins

Comment la blockchain permet-elle d’établir une confiance (théoriquement sans faille) entre deux membres étrangers du réseau ? Ce problème mathématique, aussi appelé le problème des généraux byzantins, consiste à s’assurer qu’un ensemble de composants informatiques fonctionnant de concert sache gérer des défaillances ou malveillances. Le système doit être capable de maintenir sa fiabilité dans le cas où une part minoritaire des composants enverrait des informations erronées ou malveillantes pour contourner la vérification de la double dépense (fraude). Pour résoudre cette difficulté, le protocole utilise un système cryptographique fondé sur un système décentralisé de preuves : la résolution de la preuve nécessite une puissance de calcul informatique élevée, fournie par les « mineurs ». Les mineurs sont des agents dont la fonction est d’alimenter le réseau en puissance de calcul, afin de permettre la mise à jour de la base de données décentralisée (liste des transactions dans le cas du bitcoin). Pour mettre à jour la base de données, les mineurs doivent confirmer les nouveaux « blocs » en décryptant les données (travail classique de cryptographie). Plus les mineurs sont nombreux plus la résolution des preuves est difficile à s’attribuer. Ainsi, le protocole peut devenir quasi inviolable dès lors que la concurrence est forte à chaque nœud du réseau c’est-à-dire qu’aucun groupement de mineurs ne devient majoritaire.

Du trade finance au settlement

Appliqué au secteur bancaire, le concept de blockchain permettrait de réduire des coûts dans plusieurs activités. Dans son rapport Fintech 2.0, la banque Santander estime que l’utilisation du blockchain, et plus généralement des possibilités pair-à-pair issues de l’internet des objets, permettrait de réduire les coûts de structure pour les banques de 15 à 20 milliards de dollars par an. Ce rapport explicite par exemple le cas du trade finance aujourd’hui victime d’un processus de vérification et d’émission de lettres de crédit complexe et coûteux. Les banques ont compris l’intérêt de la blockchain puisque neuf banques internationales ont signé un partenariat avec la société américaine R3 pour l’utilisation de la blockchain sur les marchés financiers. Plus fondamentalement, les applications de la blockchain sur les activés des banques centrales semblent encore plus révolutionnaires. La Banque d’Angleterre joue ici un rôle précurseur (suivie par d’autres depuis, comme la FED ou la banque centrale russe). La publication de différents articles [2] par cette dernière montre clairement sa détermination à vouloir regarder sérieusement l’utilisation de la blockchain dans les activités de règlement et de livraison d’opérations en monnaie banque centrale et même plus largement dans les activités de marché : « it may be possible in the future — in theory, at least — for the existing infrastructure of the financial system to be gradually replaced by a variety of distributed systems ».

La blockchain trouve de nombreuses autres applications en dehors de la finance : la preuve de l’existence d’un bien, d’une chose, d’un droit (avec les start-up comme MyPowers, Assembly ou BlockCDN), le stockage décentralisé (avec Storj et BitHealth), les « smart contracts » combinés à l’Internet des Objets, des programmes qui vérifient si le produit a bien été envoyé par le fournisseur, et même le vote électronique. Une étude [3] met la blockchain au centre du business model « Sensing-as-a-Service » qui, selon les auteurs, devrait se développer en parallèle de l’émergence de l’Internet des Objets. Derrière le « Sensing-as-a-Service » réside l’idée selon laquelle l’émetteur de données (issues de capteurs) n’en est pas le seul bénéficiaire. Plus les données sont partagées, plus elles sont utiles.

Si son utilisation devait être confirmée, la blockchain pourrait révolutionner le fonctionnement de nombreuses activités, à commencer par celles de la finance et des marchés financiers : construits dès l’origine comme des organisations pyramidales et centralisées, les acteurs traditionnels se verraient alors en compétition avec de nouveaux entrants utilisant une architecture ouverte et décentralisée, plus propice à la mise en place d’une organisation horizontale tournée autour du client.

 

[1] Parmi la littérature, on pourra lire avec profit l’article suivant du Financial Times : « Technology: Banks seek the key to blockchain », 1er nov. 2015. Pour une analyse plus appronfondie, cf. Deloitte, State-Sponsored Cryptocurrency: Adapting the best of Bitcoin’s Innovation to the Payments Ecosystem, juill. 2015.

[2] Bank of England, Innovations in payment technologies and the emergence of digital currencies, Quarterly Bulletin 2014, Q3.

[3] « When Money Learns to Fly », étude menée par Kay Noyen, Dirk Volland, Dominic Wörner et Elgar Fleisch.

 

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