Point de vue

Le banquier dans l’iconographie européenne à travers les âges

Des Médicis à Picsou, l'image du banquier a beaucoup évolué à travers les siècles.

Le Prêteur et sa femme, Quentin Metsys, 1514 (Musée du Louvre)

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  • Détail de la Caricature de Juifs de Norwich, 1233

    Détail de la Caricature de Juifs de Norwich, 1233

  • Portrait de Pieter Teyler, Wybrand Hendriks (1787, Teylers Museum)

    Portrait de Pieter Teyler, Wybrand Hendriks (1787, Teylers Museum)

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Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°784

Les dettes souveraines

Si le métier de « banquier » est l’un des plus anciens du monde, il faut attendre le développement de la Renaissance et la sécularisation des arts et de la peinture pour que la figure du banquier apparaisse dans l’iconographie occidentale. Nombreuses sont ainsi les représentations de banquiers italiens ou flamands dans la peinture à partir de la Renaissance, le plus souvent sous forme de portrait, plus rarement dans leur milieu de travail, parfois dans des tableaux religieux en tant que donateurs, de part et d’autre de la scène principale. Certains même n’hésitent pas à se représenter sous les traits de personnages religieux : dans l’Adoration des mages de Botticelli (1475, Galerie des Offices, Florence), les trois sages sont des Médicis ! De même, Benozzo Gozzoli représente Laurent Le Magnifique sous les traits de Gaspard dans Le Cortège des rois mages (1459 – 1462, Chapelle du palais Medici-Riccardi, Florence).

Du changeur de monnaie…

Une autre manière de peindre un banquier consiste à le représenter dans son activité. Il est le plus souvent peint comme un manieur d’argent, derrière son comptoir (le mot banquier est emprunté à l’italien banchiero, lui-même dérivant de banca, qui désigne le comptoir du changeur), manipulant des pièces d’or ou d’argent, à une époque où chaque ville ou région disposait de sa propre monnaie. La peinture de la Renaissance offre de nombreux exemples de représentation de ce thème, permettant à l’artiste d’exprimer son art dans la composition de l’œuvre, mais aussi sa virtuosité dans la peinture des détails des objets (la balance et, bien sûr, les pièces de monnaie) et des riches habits de ces commerçants. On pense ici au Peseur d’or de Gérard Dou (1664, Musée du Louvre, Paris), à celui de Salomon Koninck (1654, Musée Boijmans Van Beuningen, Rotterdam) et, bien sûr, au  Changeur de monnaie de Rembrandt (1627, Musée des beaux-arts, Berlin). Toutes ces œuvres illustrent le rôle du banquier, vu d’abord comme un changeur d’argent. C’est ce même manieur d’argent qui va inventer la lettre de change, instrument de crédit par excellence qui ne nécessite plus de transporter des sommes importantes pour se faire payer d’une Place de marché à une autre. On retrouve cette double représentation du banquier prêteur et du banquier changeur dans le tableau de Quentin Metsys, Le Changeur et sa femme (1514, Musée du Louvre), encore appelé Le Banquier et sa femme du fait de l’hésitation dans la scène représentée (voir Illustration 1). La même scène figure dans Le Changeur et sa femme de Marinus van Reymerswaleune (1539, Musée du Prado, Madrid), deux œuvres incontournables dans l’histoire de la peinture.

…à la figure de l’usurier

Toute autre est la figure de l’usurier ou prêteur sur gage. Rares sont les représentations de l’usurier comme sujet principal d’un tableau. L’archétype de la figure du Juif usurier est Shylock dans Le Marchand de Venise de Shakespeare [1]. De façon intéressante, l’usurier Gobseck de Balzac véhicule une image différente de celle de Shylock, même si l’on retrouve les clichés habituels de l’usurier. Si la figure de l’usurier est peu fréquente dans l’histoire de la peinture, elle est par contre extrêmement populaire dans les caricatures. La première d'entre elles relative au thème du Juif et de l’argent apparaît en 1233 en Angleterre : dans la Caricature de Juifs de Norwich [2], tous les éléments du « portrait à charge » du Juif, du plus grossier au plus subtil, se trouvent réunis (voir Illustration 2). Ainsi, le Juif encapuchonné présente une balance visiblement truquée, qui deviendra le symbole de l’usurier, d’autant qu’elle fait allusion à sa malhonnêteté, au « rognage des pièces ». Une autre caricature, datée de 1289, révèle que le portrait type du Juif aux nez crochu, regard fourbe et bonnet pointu est très vite entré dans les mœurs et s’est banalisé [3]. L’histoire de l’iconographie populaire assimile ainsi juif et usurier, soulignant une mutation de l’usurier juif  en « domination juive par l’argent » [4].  Cette assimilation du Juif et de l’argent, et donc du banquier, perdurera dans l’iconographie jusqu’au XXe siècle, avec une violence visuelle de plus en plus marquée. Ce passage de l’usurier au banquier se manifeste visuellement : le juif efflanqué, souvent courbé et vêtu pauvrement, disparaît au bénéfice de personnages ronds, au ventre plein, signe extérieur de leur richesse, et portant habit de la bourgeoisie. Du Moyen Âge au XXe siècle, la caricature du « Juif et l’argent » a subi une mutation iconographique qui correspond à la transformation de l’usurier en banquier, puis en grand financier international, archétype des violences antisémites visuelles passées et, hélas, présentes.

Au fil des siècles, une image qui se transforme

Pourquoi l’image du banquier s’est-elle transformée de façon négative, pour n’y voir qu’un spéculateur sans foi ni loi, que seuls animent l’avidité et le profit ? Tout d’abord, la figure du banquier traditionnel, celle du changeur et du prêteur entre commerçants, a laissé place à celle du financier. Ce glissement sémantique reflète le changement du métier, évoluant plus près du pouvoir, des honneurs, de l’argent. Le banquier est devenu un homme d’influence, faisant et défaisant les rois. On connaît le rôle des Fugger dans l’élection de Charles V à la couronne impériale contre François 1er. Ainsi, le portrait de Jacob Fugger par Lorenzo Lotto (musée de Budapest) concentre tous les attributs de la figure du banquier : la balance d’or, les pièces de monnaie, le livre de compte et, bien sûr, la richesse de ses habits. Mais cette représentation classique du banquier va disparaître au point que, à compter du Classicisme, on ne trouve pas ou peu d’œuvres avec des banquiers dans l’exercice de leurs fonctions ou avec leurs attributs. Les financiers préféreront alors être représentés soit comme protecteur des arts, soit comme la noblesse elle-même – à laquelle ils aspirent et que beaucoup rejoignent. Le portrait de Pieter Teyler, financier hollandais peint par Wybrand Hendriks (voir Illustration 3), est typique du premier cas où le sujet est figuré à la fois en qualité de financier, symbolisé par le livre de comptes qu'il tient en mains, et en qualité de collectionneur d'art, avec des ouvrages d'art sur les étagères du fond. Le second cas de figure peut être illustré par le portrait équestre du Chancelier Séguier de Lebrun (1660, Musée du Louvre) qui représente le faste et la grandeur d'un homme d'État. Le financier est appelé aux plus hautes marches du pouvoir pour s’occuper des finances du Royaume. Celles-ci étant, à la fin du XVIIIe, catastrophiques, l’image du banquier (dans les caricatures) est assimilée à celle de profiteur, d’accapareur, d’agioteur.

Entrepreneur et nanti

Si la révolution industrielle fait du banquier un entrepreneur, elle le range définitivement dans l’imagerie populaire dans la classe des nantis et autres spéculateurs. Il n’est que de regarder les caricatures de Daumier ou les portraits d’hommes de la Bourse de Degas, qui peuvent tout acheter, y compris le pouvoir. Les différents scandales politico-financiers de la fin du XIXe et du début du XXe siècles accentuent cette image. Moins que des tableaux, ce sont alors les caricatures et la littérature qui véhiculent cette image du financier cupide.

La symbolique du banquier dans l’iconographie n’a pas beaucoup changé depuis le XIXe siècle : un gros homme, fumant le cigare, chapeau haut-de-forme sur la tête, assis sur le monde, un tas d’or ou de dollars. Et la crise de 2007 n’a pas modifié cette vision, même si le cinéma a remplacé la caricature dans la critique du banquier. Il existe cependant une exception à cette vision du banquier : la figure de Picsou, qui bien que nageant dans sa piscine d’or, garde une personnalité sympathique, du fait de son grand cœur et malgré son avarice !

[1] Le Shylock du marchand de Venise date de 1596, alors que la réadmission des Juifs en Angleterre a lieu en 1656, l’expulsion datant de 1290.

[2] Exchequer of Receipts, Jew’s Roll n° 87, Hilary Term, 17, Henry III. Public Record Office, Londres.

[3] Caricature représentant Hake, Juif de Norwich, Collection Ceci.

[4] Lucienne Germain, « De l’usure au pouvoir de l’argent : les métamorphoses d’un mythe antijuif à travers la caricature en Angleterre », Revue LISA/LISA e-journal [En ligne], Vol. I, n°1-2003.

 

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