Process internes

« Une technologie d’avenir pour les transferts de données »

Créé le

17.07.2017

-

Mis à jour le

30.08.2017

Pour tester la blockchain sur un cas concret, Allianz France a décidé de refondre son système de gestion budgétaire en utilisant un réseau décentralisé. Factures et notes de frais passent désormais par des nœuds et des clés cryptographiques. Cette expérience fait réfléchir l’assureur à l’échange d’autres types de documents avec les agents généraux, voire avec les clients.

Comment un assureur comme Allianz France s’est-il emparé du sujet de la blockchain ?

Virginie Fauvel (V. F.) : Nous avons constitué il y a un an et demi une équipe de trois personnes dédiée à la blockchain. L’idée était de trouver un projet concret, qui impacte le quotidien de l’entreprise. Si l’on veut changer véritablement les manières de travailler, il faut donner à l’expérimentation une dimension industrielle. Nous avons donc décidé d’utiliser la blockchain pour refondre les processus budgétaires de l’unité Digital et Market Management, que je dirige.

En quoi cela consiste-t-il ?

Mathilde Garotin (M. G.) : Ce projet, nommé « Budget Chain », avait pour objectif de remplacer le système existant, basé sur la duplication d’un fichier Excel sur les ordinateurs d’une trentaine d’utilisateurs. Aujourd’hui, l’ensemble des dépenses de l’unité (dépenses de communication, achat d’espaces média, factures de vie d’une équipe…) sont entrées sur une blockchain qui devient un registre de données unique et partagé en temps réel par les utilisateurs. Elle nous permet d’avoir une traçabilité des dépenses entrées, notamment en cas d’erreur de saisie, et d’optimiser les contrôles puisqu’il n’y a plus besoin de réconcilier les fichiers. Cela facilite le suivi des coûts. Nous avons développé une interface très simple d’utilisation et bien plus ergonomique qu’un fichier Excel : le collaborateur entre les principales informations concernant la dépense (nature, montant, date et personne qui l’a effectuée), sans avoir conscience qu’en arrière-plan, il y a une blockchain. Les utilisateurs ont beaucoup aimé le nouvel outil et l’utilisent plusieurs fois par jour. La plus belle preuve de réussite est que d’autres unités d’Allianz ont souhaité le mettre en place, le prochain à le faire étant la direction financière !

Les données concernant ces dépenses sont-elles visibles de tous ?

M. G. : Non, nous avons fait le choix de les chiffrer. Seuls les collaborateurs qui disposent de la clé cryptographique peuvent les lire.

Quelles sont les caractéristiques techniques de la blockchain que vous utilisez ?

M. G. : Nous avons travaillé avec la start-up française Stratumn qui utilise le protocole Tendermint, qui est dérivé de Bitcoin mais plus modulable et moins consommateur d’énergie. Nous l’avons mis en place sur un réseau privé, composé de quatre nœuds.

Comment une dépense est-elle validée et ajoutée à la blockchain ?

M. G. : Il s’agit d’une blockchain privée interne à une entreprise. Nous n’avons donc pas de problématique de validation en tant que telle : les différents utilisateurs n’ont pas à se mettre d’accord entre eux. Nous utilisons une procédure de consensus pour des raisons de sécurité informatique. Elle nécessite, pour le serveur qui gère le nœud, de vérifier la validité cryptographique de la transaction. Il suffit que trois des quatre nœuds le fassent pour que la donnée soit ajoutée à la chaîne. C’est un des grands avantages de la blockchain : si un serveur (nœud) tombe en panne, le système continue de fonctionner.

Ce projet change-t-il la manière dont les collaborateurs perçoivent la blockchain ?

M. G. : Les utilisateurs de l’outil n’ont pas conscience qu’ils utilisent une blockchain. En parallèle de ce projet, nous avons mis en place des formations régulières : deux fois par mois, les salariés sont invités à venir se former pendant une heure sur la blockchain au sein du Digital Showroom [1] .

V. F. : Nous organisons par ailleurs 6 à 7 fois par an une « parenthèse agitée », un événement participatif sur la pause déjeuner et retransmis sur notre intranet, qui permet de découvrir un sujet autour de quelques spécialistes. Nous en avons dédié une à la blockchain début 2017, pour expliquer le travail de notre équipe interne et écouter le témoignage d’une start-up, Paymium, autour d’un cas concret d’utilisation d’une blockchain : Bitcoin. Nous avons le souci que chaque salarié d’Allianz France soit embarqué dans ces nouvelles technologies et comprenne comment le métier d’assureur va évoluer. Cela passe aussi par des contacts réguliers avec les start-up que nous accompagnons dans notre accélérateur niçois : elles viennent quatre fois par an au siège et ces présentations sont retransmises sur le poste de travail des salariés. L’innovation ne doit pas être réservée à quelques « happy fews » au siège.

L’accélérateur Allianz a notamment sélectionné deux start-up de la blockchain : Everledger et Ledger. Qu’avez-vous appris ?

V. F. : Nous leur ouvrons notre carnet d’adresses, en France et à l’international, et nous les aidons à croître. De leur côté, elles nous aident à être très au fait des évolutions technologiques, nombreuses dans le cas de la blockchain. Nous devons bien comprendre les mécanismes pour pouvoir être réactifs le moment venu.

Le métier d’assureur implique beaucoup d’échanges de documents : contrats, déclarations de sinistres, rapports d’experts… Votre projet Budget Chain, utilisé pour le transfert de factures, pourrait-il être dupliqué sur votre cœur d’activité ?

M. G. : La blockchain est une technologie d’avenir pour les transferts de données qu’il faut horodater et archiver. Les échanges que nous avons avec nos agents généraux (contrats, avenants, déclarations de sinistres…) pourraient ainsi être digitalisés. Ce serait d’ailleurs plus simple à mettre en place qu’une blockchain entre nous et nos clients : des questions juridiques demeurent en la matière.

Le KYC est pourtant un cas d’usage souvent cité pour la blockchain

M. G. : Les institutions financières aimeraient pouvoir partager leurs données KYC afin de simplifier les procédures. Un des outils pour le faire pourrait effectivement être la blockchain. Mais pour être efficace, il faudrait que les autorités publiques proposent directement leur solution. Sans cela, chaque acteur privilégiera son propre Proof of Concept sur le KYC et cherchera à faire adopter sa solution par les autres. Et au final, cette fragmentation empêchera de résoudre le problème initial.

Selon vous, les blockchains sont-elles nécessairement privées dès lors qu’elles touchent le secteur financier ?

V. F. : Pour les échanges en B2B, entre institutions financières, le choix se portera à mon sens plutôt sur des blockchains privées. En revanche, pour des échanges avec les clients, une blockchain publique pourrait être plus adaptée, non pas directement pour stocker les données les concernant, mais plutôt pour accéder à la preuve de l’exactitude des données transmises.

La blockchain peut-elle encore être un feu de paille ?

V. F. : Je ne le pense pas. C’est une technologie qui présente un potentiel très important en termes de coût et de sécurité de transfert. Mais cela prend du temps, car il faut se mettre d’accord sur les protocoles à utiliser. L’État et les organismes institutionnels ont un rôle à jouer en la matière. De notre côté, nous continuons de chercher des expérimentations. Une d’entre elles, conduite dans le cadre de la Commission digitale de la FFA que je préside, devrait donner ses premiers résultats en cette rentrée.

1 Espace dédié à l'innovation digitale au siège de La Défense, ndlr.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº811
Notes :
1 Espace dédié à l'innovation digitale au siège de La Défense, ndlr.