Cet article appartient au dossier : Prospective 2017 : Banque, finance, assurance.

Services de paiement

« Le temps réel est dans la logique intrinsèque du digital »

Les services de paiement font face depuis quelques années à des changements structurels issus de la DSP2, de l'arrivée du digital, du paiement mobile, de la facturation électronique, des travaux autour du paiement instantané ou encore de la blockchain. Toutefois, la France, qui détient une industrie des paiements performante, peine à défendre ses positions au niveau européen.

digital

L'auteur

  • Sitruk
    • Directeur général fondateur
      Mansit
    • Président
      Club SEPA

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°803

Numéro double 803-804 : Prospective 2017 - Rétrospective 2016

Quel état des lieux faites-vous de l'Europe des paiements qui se construit depuis quelques années ?

Le marché européen intégré devrait normalement profiter en priorité aux acteurs européens et leur permettre de s’implanter aisément en dehors de leur marché national dans les autres pays européens. Mais combien d’acteurs européens sont significativement présents en France dans les paiements ? Aucun ! Et le constat est le même pour le mouvement inverse, sauf peut-être BNP Paribas en Belgique ou en Italie, voire le Crédit Mutuel aux frontières ou la Société Générale en Europe de l’Est. Il est paradoxal que le marché européen apparaisse plus attrayant pour de grands acteurs hors d’Europe, comme les GAFA : ceux-ci voient cet espace se normaliser, et ils se montrent très intéressés, surtout par les pays financièrement les plus attractifs comme l’Irlande, qui leur ouvrent les portes de l’Europe. En outre, certaines infrastructures de paiement ont été vendues hors Europe : le Royaume-Uni a ainsi cédé son système Vocalink à Mastercard, après la vente de VISA EU à VISA Inc. Il faut donc que les acteurs européens qui ont investi pour constituer le SEPA, cet espace ouvert et sans couture, et qui respectent les contraintes notamment réglementaires mises en œuvre pour aller vers l’intégration du marché européen, y trouvent un avantage par rapport à ceux qui n’y sont pas. Cette logique d’ouverture des marchés nationaux ne s’est pas encore bien imposée en Europe auprès des acteurs locaux, ni auprès des pouvoirs politiques nationaux qui ne voient pas toujours d’un bon œil un établissement national passer sous la coupe d’un groupe étranger, fut-il européen… Pourtant, une consolidation bancaire est nécessaire en Europe, pour amortir les coûts liés aux investissements nécessaires à cette intégration.

Mais cela ne veut pas dire que les entreprises internationales ne sont pas les bienvenues à Paris. Paris peut constituer un point d’entrée en Europe pour ces grands acteurs internationaux. Je milite pour le « Paris Europlace des paiements », c’est-à-dire que Paris ne soit pas seulement attractif par sa Place boursière, mais aussi par la solidité de sa Place des paiements. Dans cette perspective, la question se pose de savoir comment récupérer le clearing des titres en euro qui est aujourd’hui traité à Londres. La convergence de l'industrie des titres et des paiements donnerait à Paris toute sa dimension européenne. Dans cet objectif, nous essayons de constituer à Paris une Fédération des associations professionnelles des paiements, qui pourrait être baptisée « France PayTech Services », pour contribuer au rayonnement de l’industrie française des paiements en Europe, et pour l’attractivité de la France en ce domaine.

Comment voyez-vous la mise en application de la DSP2, intervenue en 2016, dans cette construction de l'Europe des paiements ?

La DSP2 permet l’arrivée de nouveaux acteurs, initiateurs et agrégateurs. Mais ce faisant, elle permet aussi aux banques de devenir elles-mêmes des agrégateurs : ce que certaines se proposent déjà de faire. La DSP2 a donc donné aux banques les moyens d’accéder aux données qui sont chez leurs concurrents !

Une même situation paradoxale peut être constatée pour les initiateurs : lorsqu’un initiateur se charge d’une opération pour le compte d’un client, il peut initier cette dernière auprès de la banque qui tient le compte du client, mais si elle se dénoue mal, la responsabilité en incombera à la banque, charge à elle de se retourner si nécessaire vers l’initiateur. C’est tout de même assez surprenant… La DSP2 est finalement un moyen de remettre en cause certaines limitations qui s’imposaient jusqu’ici aux banques, mais le poids de sa mise en œuvre repose essentiellement sur les banques. Le refus des Autorités publiques d’accorder aux nouveaux entrants, notamment aux FinTechs, des dérogations en matière de réglementation, est un moyen de rééquilibrer un peu les choses.

Quels sont les enjeux du digital pour l'industrie des paiements ?

Le digital comporte des enjeux liés à l’exploitation des données, à la connaissance client, à la transformation du modèle économique, à l’ouverture sur l’intelligence artificielle, mais surtout aux transactions en temps réel et l’intégration de bout en bout. Le temps réel est dans la logique intrinsèque du digital : un consommateur aurait aujourd’hui du mal à comprendre que lorsqu’il effectue une transaction avec son mobile, son solde de compte ne soit mis à jour que quelques heures plus tard. Le paiement instantané (c’est-à-dire effectué dans un délai maximum de 10 secondes, selon la nouvelle spécification de l'EPC [1]) pose cependant de nombreuses questions : d'abord, celle de l’architecture des systèmes bancaires : l’infrastructure de compensation STET est déjà organisée pour faire du paiement instantané, mais elle ne gère que la couche interbancaire : il reste à aller jusqu’au bout du dénouement du côté bancaire, une étape pour laquelle le temps réel va s’imposer dans les architectures. Il pose aussi la question du financement de ces architectures, car le passage au temps réel généralisé nécessite des investissements importants. Enfin, il soulève la question des différents instruments de paiement potentiellement concernés : aujourd’hui, les autorités européennes privilégient le virement et considèrent que la carte est un produit sans avenir. Pourtant, celle-ci représente en France 50 % des flux de paiement (et 40 % en Europe). Elle peut être utilisée dans tous les pays ou presque en Europe et au plan international alors que l’interopérabilité du virement instantané est loin d’être assurée, ne serait-ce déjà qu’en Europe. La carte fonctionne aussi avec un système d’authentification forte, et apporte une garantie pour son utilisateur, notamment pour les cas de fraude, alors que rien n’est dit à ce sujet en matière de virement instantané. Elle peut être en plastique ou digitale, sans remise en cause de ses qualités intrinsèques. Enfin, la carte conserve un business case, en dépit de la baisse des commissions d’interchange, grâce au maintien de certaines tarifications et au développement de services annexes à valeur ajoutée.

Mais l’échec du projet Monnet a été mal compris par la Commission européenne, ressenti comme une manière des banques européennes de « bafouer » son autorité. Le maintien des commissions d’interchange exigé comme une condition indispensable au développement d’un scheme carte européen, mais aussi le rachat de Visa Europe par Visa Inc, ont été mal perçus. La Commission européenne et l’Eurosystème veulent à juste titre inscrire l'instant payment dans les gènes des systèmes de paiement européens, avec notamment le lancement du scheme SCTinst, mais il faut faire en sorte que cela concerne tous les instruments de paiement, le virement comme la carte, et que les investissements puissent être financés par des recettes ad hoc.

Mais l’usage de la carte est-il aussi soutenu dans les autres pays européens ? N’est-ce pas une des raisons pour lesquelles les autorités européennes font ce choix ?

La France a en effet le premier système carte en Europe continentale, qui représente 30 % des transactions par carte de la zone euro, et avec le Royaume-Uni, plus de 50 % des transactions en Europe, alors qu’en Allemagne la carte ne représente que 10 % des flux de paiement. Le virement y est beaucoup plus développé : il est par exemple possible outre-Rhin de payer de cette façon chez le commerçant. Avec le Brexit, il est évident que le paiement par carte en Europe perd un allié considérable.

Mais l’industrie française des paiements peine à se faire écouter au niveau européen, alors qu'elle est très performante et couvre l’ensemble de la chaîne des paiements de bout en bout, avec notamment, le premier système de clearing européen, STET, des banques parmi les plus solides de la zone euro, des opérateurs et des entreprises de services numériques, les premiers personnalisateurs de puce, ou encore des sociétés de fabrication et de gestion de terminaux de paiement, tout cela parmi les premiers du monde. Les volumes d’opérations de paiement compensés en France représentent 15 milliards de transactions sur les 75 milliards de transactions de la zone euro, soit 20 % de l'ensemble des paiements scripturaux européens.

Quel investissement représente le passage au temps réel pour les banques françaises ?

Notre industrie des paiements doit passer d’un fonctionnement par lots (même très rapprochés), au temps réel et à l’intégration de bout en bout. Les banques doivent investir dans leur système d'information, en organisant probablement un chantier interbancaire pour mutualiser en partie les coûts de cette évolution.

Car les Pouvoirs publics nationaux ne semblent pas décidés à contribuer ou favoriser cette évolution : trouver des sources de financement pour moderniser les autoroutes et voies ferroviaires ne fait pas débat contrairement aux infrastructures de paiement, pourtant nécessaires au fonctionnement de la nouvelle économie digitale.

Qu'en est-il de la sécurité, question particulièrement sensible pour les paiements ?

Pour répondre à l’équation digitale, il faut le temps réel, l’exploitation des données, la confidentialité mais aussi et surtout la sécurité, c’est-à-dire mettre en œuvre des solutions sécuritaires qui soient dans une logique de temps réel. Pour lutter contre la cybercriminalité, nous avons besoin d’un second niveau sécuritaire en Europe, avec un identifiant sécuritaire européen et des solutions de signature électronique supportées par les Pouvoirs publics, mais également de la mise en œuvre de dispositifs de sécurité de la part des opérateurs télécom sur leurs réseaux. C’est une responsabilité de service public qui leur incombe : or à l’heure actuelle, les opérateurs télécom cherchent plus à capter de la donnée qu'à finaliser leur mission qui consiste à transférer des données sécurisées et confidentialisées. Ce sont des mesures a minima sans lesquelles nous ne pourrons pas gérer l’économie digitale. Il faut des solutions intégrant le temps réel et des mécanismes de sécurité également en temps réel qui ne freinent pas le processus d’achat/vente, ce sur quoi les grands acteurs de la vente à distance sont très vigilants, à juste titre.

La gouvernance européenne en matière de paiement a changé en 2016…

En effet, l’EPC, qui était au début un forum bancaire, est devenu un scheme, c’est-à-dire une autorité responsable de la normalisation des règles pour les virements et prélèvements au niveau européen. Or pour les cartes, il n'existe pas de scheme générique de cette nature, mais des schemes privés et concurrents. Pour éviter des conflits d'intérêt, il fallait les séparer. 2016 a donc vu la création de l’ECWG, l'European card working group, dans lequel se retrouve l'ensemble des acteurs de l’écosystème de la carte : banquiers, schemes, industriels… L’EPC est resté un scheme flux où ne se retrouvent que des banquiers, même s’il reste ouvert aux contributions de tous les acteurs.

Quels seront selon vous les principaux enjeux technologiques pour 2017 ?

2017 sera une année charnière, l’année du démarrage de la facturation électronique tant promis avec le SEPA : d'abord dans le secteur public à partir du 1er janvier 2017, puis par effet d’entraînement à l’ensemble de l’économie. Cela va nécessairement s’étendre au secteur privé, car on ne peut gérer deux logiques différentes dans les entreprises.

Elle sera aussi l'année du déploiement des API [2] qui permettent d'organiser une interopérabilité avec des systèmes dits fermés, une clé essentielle pour l’ouverture des marchés et l'adaptation au temps réel au plan européen.

En matière d'innovations, le développement des objets connectés, dont beaucoup comporteront des fonctions de paiement, conduit à s'interroger de plus en plus sur leur sécurité. Ce qui ramène à la question de l’identifiant sécurisé digital.

Quant aux blockchains, elles organisent une gestion décentralisée de données sécurisées et ont suscité un large emballement au courant de l'année 2016. Vont-elles prendre la place des acteurs centralisés, comme les chambres de compensation, ce dont certains se sont fait les annonciateurs ? La sortie de certains acteurs (Goldman Sachs, Banco Santander et Morgan Stanley) du consortium R3 mis en place pour étudier cette nouvelle technologie et ses applications montre que ceux-ci en ont compris les usages potentiels et soit veulent y aller seuls, soit souhaitent faire d'autres choix en matière d'investissement dans l'innovation, comme celui de l'intelligence artificielle qui semble porteur de plus de valeur ajouté à court terme. La blockchain est une technologie du futur, qui peut répondre à un certain nombre de besoins, notamment là où il manque de solutions porteuses de valeurs, mais elle pose encore des questions sur le plan de la technologie, concernant la vitesse de la transaction et sa fiabilité, ou l’interopérabilité ; elle nécessite aussi des capacités de traitement considérables, car chaque transaction demande de mettre à jour le livre numérisé de la totalité des opérations de la blockchain. Il faudra solutionner cette question de capacité de traitement pour assurer son développement.

Par ailleurs, la mobilité sous différents aspects est aussi un des grands enjeux de l'année à venir.

D’abord en ce qui concerne le paiement mobile, avec le lancement de Paylib mobile, d'Applepay, les travaux de l’EPC et de l’ERPB. Cette pratique va se développer en termes d’utilisation par les clients.

L’autre mobilité qui en jeu est celle des comptes bancaires dans le cadre de la directive PAD [3]. Celle-ci, qui prévoit de proposer au client un service de mobilité gratuit, a été transposée par la loi Macron d'août 2015. Cette obligation réglementaire entrera en vigueur le 6 février 2017. Pour y répondre, les banques ont mis au point au travers de Sepamail un schéma interbancaire d’échange de flux des données : voilà l’exemple type d'une solution mutualisée qui a permis aux banques de proposer des services que chacune d'entre elles n'aurait pas pu offrir seule.

Enfin, il faut revenir à l’apport des FinTechs à toutes ces évolutions. Un partenariat renforcé entre banques et FinTechs s’impose, avec des POCs [4] pour ancrer les meilleures solutions dans la logique industrielle. Il faut soutenir l’action de Finance Innovation pour qualifier les solutions et pour rapprocher les points de vue, et organiser davantage la coopération de l’industrie des moyens de paiement autour de ces solutions innovantes.

[1] European Payment Council.

[2] Application Programming Interface.

[3] Payment Account Directive.

[4] Proofs of Concept.

 

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