Volkswagen, Enron, Parmalat, Siemens, Ahold, Nike, Findus… ou encore Barclays, UBS ou Société Générale ; plus récemment, Apple, Amazon, Engie, etc. Ces entreprises, de pays, de secteurs d’activité et de statuts différents, ont un point commun : des scandales, d’ordres financiers, sociaux, alimentaires ou environnementaux, qui relèvent de pratiques et de comportements non éthiques. De facto, il devient légitime de questionner l’éthique dans les affaires. Doit-on parler d’oxymore entre business et éthique, ou tout simplement de « liaisons dangereuses » ?
La volonté politique ne suffit pas
« Pour renforcer le système financier […] nous convenons de prendre des mesures à l’encontre des juridictions non-coopératives, y compris les paradis fiscaux. Nous sommes prêts à appliquer des sanctions pour protéger nos finances publiques et les systèmes financiers. L’ère du secret bancaire est révolue. » Nous sommes le 2 avril 2009, les éléments sont extraits du G20 réuni à Londres en pleine crise financière. Sept années plus tard, à Hangzhou en Chine, les 4 et 5 septembre 2016, le sommet du même G20 déclare vouloir « poursuivre la construction d’un système financier ouvert et résilient et à continuer à soutenir la coopération fiscale
Nonobstant, la volonté politique ne suffit pas. L’affaire des Panama Papers a conduit l’OCDE à réviser sa liste noire (pourtant officiellement disparue en 2009 !) et grise des paradis fiscaux. En 2015, le Luxembourg était déclaré non conforme par cette même OCDE et l’Autriche apparaissait dans la liste des pays semi-conformes. Le 16 mars 2016, suite à la loi bancaire de 2013 obligeant les banques à déclarer leurs opérations à l’étranger, trois ONG révélaient dans un rapport basé sur des données officielles que les cinq groupes bancaires français avaient réalisé, en 2014, 5 milliards d’euros de bénéfices dans les pays qualifiés à basse fiscalité, soit le tiers de leurs bénéfices réalisés hors de France. Ces chiffres ne font que corroborer le fait que BNP-Paribas dispose d’un quart de ses filiales dans les paradis fiscaux, ou encore qu’un salarié de BPCE travaillant en Irlande rapporte 31 fois plus que la moyenne des salariés. Les si vertueuses banques mutualistes ne sont donc exemptes de critiques, le Crédit Agricole n’a-t-il pas décidé de financer une centrale à charbon indonésienne, opération de laquelle s’était retirée BNP-Paribas à l’issue de la COP21 ? Dans l’industrie ou les services non financiers, Apple ou Engie font l’objet de sanctions, amendes ou enquêtes sur leurs pratiques comptables ou fiscales. Le site de Volkswagen France stipule : « La responsabilité s’exerce en direction de nos différentes parties prenantes et plus largement de la société dans son ensemble. Notre engagement en faveur de l’environnement mais aussi de l’éthique, notamment dans nos actions commerciales, en témoigne chaque jour. »
L’éthique des affaires existe-t-elle ? La responsabilité des individus ne serait-elle qu’une étiquette ? La gouvernance ne serait-elle qu’un vain mot ?
La responsabilité sociale des entreprises
Françoise de Bry et Christophe
Le gyroscope permet de déterminer une position angulaire selon un ou plusieurs axes pris dans son référentiel. Au regard de ce schéma, on comprend que l’entreprise, schématisée par ce tétraèdre, est responsable si elle est éthique et dotée de règles de gouvernance. La morale précède l’éthique et la déontologie la suit, si l’on reprend la formulation de Jean-Paul
L’éthique s’entendrait alors comme une dimension personnelle en amont de l’action, la morale comme une dimension sociétale (au sens des choix de société), la déontologie comme une dimension communautaire, la gouvernance comme une dimension organisationnelle. Nonobstant, la morale et l’éthique sont de plus en plus des éléments constitutifs de la décision d’achat de certains consommateurs. De facto, ces éléments deviennent des avantages concurrentiels pour les entreprises qui peuvent les utiliser pour communiquer auprès de leur(s) public(s), les rendant responsables vis-à-vis de leurs parties prenantes.
La responsabilité signifie répondre de ses actes, au sens de « respondere » en latin, donc de rendre des comptes. Paul
Le rôle de la gouvernance
Et cette responsabilité dépend de la gouvernance. Le terme de gouvernance est emprunté à l’anglais « governance » pour remplacer, dans le vocabulaire des affaires, le mot « gouvernement ». On entend par gouvernance, au sens large, la ou les instances qui gèrent et contrôlent les organisations ; au sens étroit, elle se focalise sur les rapports entre les instances qui gouvernent les entreprises et les propriétaires.
La première définition renvoie aux instances dirigeantes, la seconde aux relations entre le management et les propriétaires.
Emmanuel
Dès lors, le dirigeant nous interpelle et nous renvoie au lien responsabilité sociale-gouvernance et plus largement à la manière dont les entreprises doivent intégrer la société. La question centrale est là.
À quoi servent les entreprises, financières, industrielles ou commerciales ? À produire des biens et services pour le bien-être de tous. Reprenons alors les mots d’Emmanuel Faber lorsqu’il dit que le social et l’économique appartiennent à la même réalité et que leur frontière, si elle existe, passe par la conscience. La conscience ? C’est, nous indique le dictionnaire, la connaissance que les individus ont au sujet de leur état, mais surtout de leurs actes et de leur valeur morale.
Au-delà de la régulation
Si l’on prend le point de vue du régulateur financier en matière d’éthique, reprenons les notions développées par Gérard Rameix, président de l’AMF, qui avance lors du forum de l’économie positive qui s’est tenu du 13 au 17 septembre 2016 à Nantes, qu’une finance éthique n’est rien d’autre qu’une finance sécurisée (c’est-à-dire avec prise de risques contrôlée), transparente et respectant l’égalité entre acteurs tout en faisant preuve de loyauté dans les
Paul Dembinski, de l’Observatoire de la Finance et auteur d'« Éthique et responsabilité en
- le souci de la performance économique (la fameuse vie accomplie) pour chaque acteur ;
- le souci de la règle afin d’avoir des institutions justes ;
- le souci de la qualité de l’acte (qui renvoie au concept de conviction et de responsabilité) ;
- le souci de l’impact sur les tiers.
Si la régulation est indispensable pour assainir le monde des affaires, l’éthique l’est plus encore. Éthique ou morale, peu importe : sur le plan étymologique, le premier provient du mot grec « ethos », le second provient du mot latin « mores » ; ils signifient tous les deux « mœurs ».
Enseigner l’éthique
Les affaires ne deviendront éthiques que lorsqu’on parlera dans la sphère professionnelle d’éthique des affaires. À cette fin, au-delà des qualités des individus, afin que ceux-ci ne soient pas « déformés » par l’appât du gain, il convient d’enseigner l’éthique en tant que matière autonome. Alain
Éthique, morale, conscience, responsabilité ou gouvernance ? Les concepts doivent s’inscrire dans un comportement à long terme, sur une trajectoire multigénérationnelle. Comment (ré)-éduquer une génération entière tant que l’argent restera le moteur de l’intérêt – qui restera lui-même individuel, plutôt que d’être collectif. À ce jour, même si les diplômés sortent de nos écoles et universités sensibilisés à l’éthique, le seront-ils encore, une fois entrés dans la vie des affaires, seront-ils encore vertueux sans être dénaturés, voire corrompus, par le système ? La route est encore longue.
« Lorsque tu auras désappris à espérer, je t’apprendrai à vouloir » enseignait Sénèque ; désapprenons le court-termisme des marchés et son corollaire, la cupidité. Le même philosophe grec affirmait : « Si tu veux connaître ta valeur exacte, mets de côté argent, maison, honneurs. Regarde au-dedans de toi-même. » Regarder au fond de nous-mêmes, ce n’est rien d’autre que ce que nous conseille Emmanuel Faber, quand il propose de nous saisir d’une clé imaginaire en reprenant conscience de ce que nous sommes, clé qui pourra nous mener vers autre monde.
Éthique des affaires ou affaire d’éthique : remettre le business au service de la société et des personnes, voici le principal défi qui est le nôtre depuis la crise pour reconstruire cet autre monde.