Crowdfunding : vers une collaboration mesurée entre banques et plates-formes ?

Lancées depuis la fin des années 2000 pour combler des besoins de financement hors circuit bancaire, les plates-formes de crowdfunding prennent une place de plus en plus importante dans l’économie. Après une période de méfiance, les banques s’en rapprochent à petits pas.

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°782

Entreprises sociales : vers un nouveau marché pour les banques

Des premières plates-formes de crowdfunding lancées en Europe sans véritable encadrement [1] à l’engouement marketing pour ces nouvelles formes de financement [2], les univers du financement participatif et de la banque ne cessent de se rapprocher, aidé par un décret gouvernemental en 2014 qui crée des statuts adaptés [3]. « Nous sommes en train de franchir des étapes dans l’adoption du crowdfunding par les banques. Au début, les plates-formes étaient vues comme des compétiteurs directs qui font la même chose, mais en moins bien. Maintenant les banques s’aperçoivent que la part de marché n’est pas négligeable. Elles commencent à comprendre que le crowdfunding adresse des territoires complémentaires à leur offre habituelle », constate Nicolas Guillaume, Senior Manager chez Chappuis Halder et fondateur de Prêt PME. Pour lui, il y a eu trois étapes dans cette approche du crowdfunding par les banques. Le premier est plutôt marketing comme les différents partenariats passés par BNP Paribas avec WiSeed au travers l’Atelier ou Ulule au travers de Hello Bank [4]. Ensuite avec la plate-forme Spear [5] qui réunit le Crédit Coopératif, la Société Générale et le Crédit Municipal de Paris, qui ne remettent pas en cause le prêt traditionnel. « Les dossiers sont évalués par la plate-forme et retenus par la banque qui les finance totalement » explique Nicolas Guillaume. « La plate-forme collecte l’équivalent placé sur un compte sur livret, ce qui baisse le taux de prêt au projet. » Désormais, après les annonces par Groupama ou Crédit Mutuel Arkea d’investir directement dans des plates-formes de crowdfunding, à savoir Unilend [6] et Prêt d’Union [7], les relations avec les banques ont pris une forme plus concrète. « Nous avons travaillé sur un projet de crowdfunding pour une banque ; ce serait une plate-forme de capital, qui apparaît comme un mode de financement complémentaire des modes de financement actuels, qui pourrait intéresser certains clients investisseurs, confie Nicolas Guillaume. Pour le prêt, il reste une barrière culturelle à franchir, comme le prêt est vu comme l’activité centrale de la banque, où celle-ci a toute légitimité. »

De la prudence à un véritable partenariat

Les grandes banques de réseau restent très prudentes sur le crowdfunding. Société Générale voit son partenariat avec Spear comme « un mode de financement complémentaire au travail de la banque où nous nous posons en experts du financement : nous analysons les besoins, notons le risque et le conservons » affirme le porte-parole de la banque. « Ce modèle dans le crowdfunding permet de renforcer la protection de l’investisseur. » Quant à BNP Paribas, pour l’instant, elle ne travaille avec eux qu’au travers de ses filiales : abonnement des choix musicaux des clients d’Hello Bank sur Ulule [8], et incubation de certaines start-up financées sur WiSeed [9] pour l’Atelier Paribas. Les vraies approches de partenariat sont à chercher du côté des assureurs comme Générali, ou des banques plus petites comme Crédit Mutuel Arkéa ou Crédit Coopératif. Chez Générali, Prêt d’union est vu comme une source d’investissement complémentaire pour les CGPI (Conseil en gestion de patrimoine indépendant) avec qui l’assureur travaille. Pour Sonia Ferdler, membre du Comité exécutif de Générali France, « nous jouons le rôle d’un apporteur d’affaire entre eux. L’idée n’est pas de gagner de l’argent là dessus ; la volumétrie, nous la faisons sur l’assurance vie. Nous faisons de la fidélisation de nos CGPI. Je suis en train de regarder une autre plate-forme où l’on investirait directement dans le capital de start-up qui sont en train de se créer. Ce serait aussi proposé par les 2 000 à 3 000 CGPI avec lesquels nous travaillons. » Crédit Mutuel Arkéa vise lui le marché du crowdlending (variante du crowdfunding qui vise à prêter de l’argent aux particuliers ou aux entreprises), en prenant jusqu’à 34 % des parts du capital de Prêt d’Union. Gilbert Richard, directeur responsable des partenariats chez Crédit Mutuel Arkea, estime que « le crowdlending en France va dépasser le milliard d’euros d’ici trois à quatre ans. Nous pensons que le crowdlending est un nouveau business model. Ils ont une capacité structurelle à prêter moins cher que la concurrence : pas de réseau physique à rémunérer, moins de fonds propres nécessaires à rémunérer comme le risque est revendu au prêteur. Et ils ont aussi une capacité à mieux rémunérer les prêteurs, car les marges d’intermédiation sont intégralement reversées aux prêteurs et Prêt d’Union se rémunère uniquement sur les frais de dossiers. » Au départ, ce modèle été conçu comme un projet entre particuliers ; or, comme le note Gilbert Richard, « de plus en plus, il attire des institutionnels, car cette classe d’actifs devient très intéressante pour les prêteurs. Nous prêtons avec Crédit Mutuel Arkea et nous imaginons que demain Fortuneo référence Prêt d’union pour ses crédits à la consommation. Nous pourrions nous intéresser à des marchés adjacents comme le prêt aux entreprises, notamment avec des partenariats avec de gros e-commerçants sur le modèle de l’accord entre Lending Club et Alibaba ». À ce jour, la banque française la plus avancée reste Crédit Coopératif qui mène des expériences dans toutes les branches du financement participatif : le don avec Agir & Co [10] et Arizuka [11], le prêt avec Lumo [12] et depuis début février l’investissement dans le capital de start-up avec WiSeed. Même si la banque reste dans les fondamentaux de sa clientèle (développement durable, associatif, économie solidaire), celle-ci voit le crowdfunding comme une extension de l'activité bancaire. Pour Erwan Audouit, responsable partenariat recherche et développement au Crédit Coopérative, il s’agit de « faire du commerce. Aujourd’hui pour l’ensemble des sujets, le Crédit Coopératif a une offre de crowdfunding complète : prêt, don et equity en catalogue partenariat. Nous avons l’ensemble des solutions pour nos clients emprunteurs comme investisseurs. Alors qu’il y a une centaine de plates-formes, nous apportons un premier niveau de tiers de confiance, car nous avons déjà fait notre métier de banquier sur leur viabilité. Nous avons voulu choisir des plateformes avec une bonne qualité d’accompagnement des levées de fonds sur Internet. » Le but reste de séduire de nouveaux clients : « Un client qui a plus de fonds propres est un client à qui on peut faire plus de prêts. 70 % des clients qui sont sur Agir & Co ne sont pas clients de Crédit Coop, mais nous pourrons peut-être les séduire. Ce sont des coûts d’acquisition pas très cher pour le client particulier. Avec la plate-forme, nous sommes dans une vraie stratégie. »

Rassurer et trouver les bonnes formules

Du côté des plates-formes, le partenariat n’est pas anodin non plus, même s’il faut parfois convaincre et rassurer les banques. Malgré son partenariat avec le Crédit Coopératif, pour Stéphanie Savel, présidente de WiSeed, « de façon générale, on sent que les banques sont très frileuses pour être impliquées dans des plates-formes de crowdfunding, y compris en equity. Nous sommes en train de lancer, chez Wiseed, un fonds d’investissement proposé aux banques ou autres investisseurs qui pourraient cofinancer leurs projets de Wiseed. Les particuliers peuvent également participer à la sélection des start-up. Nous pourrions imaginer deux autres formes de partenariats : à destination des clients privés des banques qui veulent investir les start-up pour lesquels les banques n’ont pas d’offres. Celles-ci pourraient proposer à leurs clients d’investir sur les start-up sponsorisées par WiSeed, ou pour permettre à nos start-up d’obtenir des financements complémentaires auprès de banques partenaires. Ce que nous avons avec le Crédit Coopératif pourrait être fait avec d’autres banques. Les banques sont quand même très hésitantes à faire du capital-risque en amorçage. » Benoit Bazzocchi, président de Smart Angels [13] et de l’AFIP (association française investissement participatif), est lui plus confiant pour sa plate-forme qui propose du crowdlending et de l’equity : « Aujourd’hui, nous avons des contacts pour certains très avancés avec les banques. Je peux vous confirmer l’intérêt des acteurs financiers traditionnels pour les plates-formes. Il y a beaucoup d’interfaces possibles : utiliser les plates-formes pour faire de l’allocation d’actifs, et la distribution auprès des particuliers des opportunités d’investissement sur les plates-formes. De grandes banques et des banques d’affaires ou privées s’y intéressent, pas forcément pour la même chose. Il y a beaucoup de discussion ouverte aujourd’hui. L’arrivée des acteurs traditionnels ne remet pas en cause le principe du crowdfunding, on oriente toujours l’argent vers l’économie réelle. Au contraire la puissance de distribution des banques démocratise encore plus le crowdfunding. »

[1] Revue Banque n° 760, mai 2013, p. 46. Http://www.revue-banque.fr/banque-detail-assurance/article/crowdfunding-art-demander-multitude-financer-ses-p

[2] Revue Banque n° 779-780, janvier 2015, p. 44. Http://www.revue-banque.fr/banque-detail-assurance/article/nouveaux-business-models

[3] Revue Banque n° 770, mars 2014, p. 44. Http://www.revue-banque.fr/banque-detail-assurance/breve/gouvernement-assouplit-les-regles-financement-part

[4] Revue Banque n° 779-780, janvier 2015, p. 101. Http://www.revue-banque.fr/banque-detail-assurance/breve/pour-son-anniversaire-hello-bank-joue-carte-musica

[5] Http://www.spear.fr/

[6] Https://www.unilend.fr/

[7] Http://www.pret-dunion.fr/

[8] Http://fr.ulule.com/

[9] Https://www.wiseed.com/fr

[10] Https://agirandco.com/

[11] Http://www.arizuka.com/

[12] Https://www.lumo-france.com/

[13] Https://www.smartangels.fr/

 

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