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« 80 % des transactions sur Internet passent directement par la carte bancaire »

Au sein de Lyra Network, opérateur monétique depuis 2001, Laurent Penou a un rôle de veille et d’innovation technologique sur les moyens de paiement, tant dans le monde physique que dans le monde virtuel. En activité dans une compagnie qui ne dépend ni d’une banque ni d’un commerce et qui ne s’adresse pas aux particuliers, il a un éclairage différent sur l’état du paiement en France.

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°776

Sharing economy : un nouveau business tisse sa toile

Comment définiriez- vous le travail de Lyra Network ?

Lyra Network gère les transports de fonds des flux télématiques en s’occupant de la couche métier et de la sécurité. La société s’est créée en 2001, au moment de la dérégulation monétique de France Telecom. Le paiement physique par carte est toujours notre activité principale : nous routons 50 % des flux cartes bancaires en France. Il y a sept ans, Banque Populaire nous a approchés pour co-concevoir une plate-forme PSP (Prestataire de Services de Paiement) pour centraliser les différentes plates-formes qu’elle utilisait (celle d’Atos, des développements internes et celles venant de Caisse d’Épargne). Comme nous venons du paiement de proximité, nous avons des connexions directes avec les banques, acquéreurs ou émetteurs de cartes privatives. Sur la plate-forme PSP, nous sommes partis d’une feuille blanche, en discutant avec les gros et petits commerçants, ainsi que les start-up. Ce qui nous a permis de proposer des services adaptés. Par exemple, nous déléguons à une personne le droit de créer les comptes sans être de la banque, une fonctionnalité appréciée des associations.

« SEPAmail a trois ans de retard »

Quel rôle avez-vous au sein de Lyra Network ?

Je suis un électron libre. Mon rôle est de voir des usages qui ne sont pas classiques en matière de paiement. Le paiement de proximité va être réinventé, le paiement sur Internet va évoluer, les acteurs aussi. Il nous faut trouver des solutions pour le futur. Depuis mon arrivée dans l’entreprise, le paiement de proximité ne s’est pas effondré. Avec la crise, les transactions en valeurs par carte marquent une baisse, mais celle-ci est compensée par une augmentation des transactions en volume. En 2014, ces flux restent quasi exclusivement liés à la carte (bancaire ou privative) et au SEPA. Sur Internet, il y a bien Ticket Surf [1] et d’autres acteurs de même nature, mais ils sont sous-utilisés, sauf pour des sites de jeux, des sites érotiques ou pour des arnaques. En France, 98,5 % des paiements sont basés sur la carte, ce chiffre comprenant les paiements par PayPal. Dans d’autres pays, la situation est différente. Au Brésil par exemple, le boleto bancario [2], similaire à SEPAmail, est payé à J+1, contre J+30 pour une transaction par carte.

D’après vos constatations, les paiements SEPA n’ont toujours pas trouvé leur place ?

En France, SEPAmail a trois ans de retard pour ses usages réels pour les particuliers. Lyra Networks passe la certification nécessaire cette semaine (pour permettre le virement et assurer l’authentification IBAN). Par exemple, le Compte-Nickel permet d’avoir un accès assez simple à des IBAN certifiés dans des montages « particuliers », en payant quelqu’un pour ouvrir un compte-Nickel pour son usage personnel. Ce sont des axes qui devraient être prometteurs pourtant. SEPAmail devrait pouvoir permettre la dématérialisation du TIP. Le problème est que cela fait trois ans qu’on n’est pas loin de le voir aboutir. Je pense que Sofort [3], la solution allemande, arrivera en France avant que le SEPA Mail soit généralisé. Sofort existe depuis 5 ans, et il s’est déjà exporté en Belgique. Son avantage est d’être, comme American Express, un tiers de confiance entre le marchand et le commerçant.

Nous restituons au commerçant un niveau de détail très fin sur les transactions par carte qu’il reçoit (part type, etc.). En moyenne, nous constatons que 80 % des transactions sur Internet passent par la carte bancaire directement. Pour le reste, ce sont des paiements alternatifs, avec PayPal largement en tête devant les autres. SEPA devrait apporter des changements, avec le SCT (SEPA Credit Transfert ou virement SEPA) plus qu’avec le SDD (SEPA Direct Debit ou prélèvement SEPA). Le SDD servira surtout pour l’abonnement, y compris dans le monde physique pour payer ses paniers dans une AMAP par exemple.

« Apple n’aurait-il pas crée Apple Pay pour gêner les banques »

On parle beaucoup des monnaies virtuelles, et notamment du bitcoin. De par votre position, avez-vous constaté une vraie demande en France ?

Nous avons envisagé un moment de proposer un service avec bitcoin, en s’associant avec Paymium, mais ce n’était pas le bon moment. Nous pourrions le réactiver très vite : que l’on utilise le réseau Bitcoin ou le réseau Cartes bancaires, la logique est la même. Il suffira qu’un de nos clients nous le demande, et si l’on se fie à nos clients allemands, cela pourrait arriver rapidement. Mais pour le moment, cela reste anecdotique.

Avec l’annonce d’Apple Pay, ne risque-t-on pas de voir de nouveaux entrants dans le domaine du paiement, hors système bancaire ?

Est-ce qu’Apple n’a pas créé Apple Pay uniquement pour créer une situation gênante pour les banques et les faire plier avec quelque chose de plus sécurisé, en offrant au commerçant une garantie équivalente à PayLib en proposant une authentification du porteur ? Pendant ce temps, la société pourrait passer par derrière et sortir un autre produit de paiement qui court-circuiterait complètement les banques. Google est encore en test avec le HCE [4], mais il pourrait réagir très rapidement. Il a la capacité de sortir exactement la même chose, car il a déjà le wallet. D’ailleurs, le groupe s’est renseigné il y a deux ans déjà pour devenir établissement de crédit en France.

Quelles pourraient être les pistes pour contrer ces arrivées ?

Il est possible de réinventer des usages de la carte avec un véritable moyen de « payer à plusieurs » avec une seule carte par exemple. Il est plus sûr de sortir dans un endroit risqué avec juste sa carte et un vieux téléphone, qu’avec un smartphone qui contient toute sa vie et le paiement en prime. On peut également fixer des limites en fonction des usages : illimité pour le taxi et limité pour l’alcool, par exemple.


Propos recueillis par Stéphanie Chaptal

[1] Émetteur de monnaie électronique.

[2] https://www.boletobancario.com/ebanx/

[3] https://www.sofort.com/eng-INT/buyer/sb/overview/

[4] Host card Emulation, solution de paiement construite sur la représentation virtuelle et exacte d’une carte à puce en utilisant uniquement des logiciels.

 

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