Point de vue

L'Union des marchés de capitaux : une ambition inachevée

L’Union des marchés de capitaux a été présentée comme le complément du marché unique des biens et services, pour faciliter les financements des entreprises. Mais à cet objectif limité au monde économique manque une vision essentielle pour redonner du souffle au projet européen : une dimension politique et culturelle. En effet, l'Union européenne ne doit pas se réduire à un marché, aussi vaste soit-il, souligne Hubert de Vauplane.

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°785

Union des marchés de capitaux : l’Europe cherche sa voie

L’Union des marchés de capitaux (UMC) est présentée comme le grand projet de la Commission Juncker. Son objectif ? Pas moins que de relancer la croissance. Comment ? En intégrant davantage les marchés de capitaux, ce qui réduira la dépendance en matière de financement bancaire. L'UMC vise à supprimer les obstacles auxquels se heurtent les investissements transnationaux dans l’Union européenne (UE) qui empêchent les entreprises d’accéder au financement. L’UMC serait, ainsi, le complément du marché unique des biens et services.

Avec ce projet, il s’agit de mettre en place les conditions d’une intégration financière totale : « La création d’un marché unique des capitaux répond à un double objectif. Il s’agit d’abord d’en améliorer ce que les économistes appellent l’allocation : le crédit serait alloué efficacement sans référence au lieu d’établissement. Un tel marché unique permettrait, en second lieu, de renforcer la diversification : les marchés financiers seraient intégrés de manière à faciliter l’absorption par les entreprises et les ménages des chocs qu’ils subissent localement. Le marché unique des capitaux serait, ainsi, le complément du marché unique des biens et services, qui permet lui aussi une meilleure allocation et qui peut sous certaines conditions, grâce à l’intégration des échanges, réduire la probabilité de chocslocaux [1]». Tout est dit… sauf l’essentiel.

La faiblesse de ce projet réside dans son objet même : l’UMC est présentée comme un objectif, une fin en soi. Tropisme classique des politiques en mal d’idées : faire des moyens une fin. Si UMC il doit y avoir, elle ne peut être qu’un moyen au service d’une idée plus grande, plus ambitieuse, plus volontaire : celle de créer non pas un marché, mais une Union ; monétaire, bancaire, des marchés de capitaux certes, mais avant et surtout politique. L’UE ne doit pas se réduire à un marché, aussi vaste soit-il.

Comment créer une ambition partagée ?

Cette vision d’une Europe limitée à un grand marché contribue à accentuer le malaise dont souffre l’Europe [2]. Comment, avec un tel texte, redonner goût à l’Europe aux citoyens européens ? Comment créer une ambition partagée en restant dans l’ordre de l’économie ? Comment donner envie aux Européens d’aller plus loin, de construire un projet commun, un « vivre ensemble » lorsque, depuis des années, seules les considérations économiques sont mises en avant par les différentes commissions. Les Européens rejettent l’Europe ? Mais quelle Europe leur propose-t-on ?

Trouve-t-on une place au citoyen européen dans ce texte ? Il n’est évoqué qu’à une seule reprise, et encore, en sa qualité d’investisseur ! On rétorquera que tel n’est pas le lieu de ce document puisqu’il s’agit d’entreprises. Mais il n’y a d’entreprise que d’homme… pour plagier Jean Bodin [3].

Ce qu’il manque à ce texte, comme à tous les textes produit par l’UE depuis des années, c’est une vision de la société et de l’homme. Une vision qui offre à l’homme d’aller « au-delà de l’offre et de la demande », pour reprendre le titre du dernier ouvrage visionnaire de Wilhelm Röpke, cet économiste allemand aujourd’hui oublié [4].

« Europe, qu’as-tu fait des promesses de ta fondation ? » L’idéal démocratique des pères fondateurs de l’Europe s’est mué en bureaucratie, le rêve d’une Europe au service de l’homme s’est transformé en organisation économique sans âme : « L’Europe, disait Schuman, avant d’être une alliance militaire ou une entité économique, doit être une communauté culturelle dans le sens le plus élevé de ce terme [5] ». On cherchera en vain une communauté culturelle dans une intégration des marchés de capitaux.

Il n’y aura pas d’Union – monétaire, bancaire et maintenant des capitaux – sans que la place du citoyen dans cet ensemble soit pensée et surtout acceptée par tous les individus. Et il n’y aura pas d’Europe sans ambition politique.

Laissons le mot de la conclusion à un homme qui ne mâche pas ses mots : « Chers eurodéputés, l’heure est venue de construire ensemble l’Europe qui tourne, non pas autour de l’économie, mais autour de la sacralité de la personne humaine, des valeursinaliénables [6] ».



[1] Allocution de Benoît Cœuré, membre du directoire de la BCE, devant l’ICMA, 19 mai 2014.

[2] M. Castillo et J.M. Ferry, « Le malaise européen : de la crise des dettes au défi de l’intégration », Études, mai 2015, n° 4216, p. 55.

[3] « Il n'y a de richesse, ni force que d'hommes », Jean Bodin (1529-1596), économiste, philosophe et théoricien politique français.

[4] Wilhelm Röpke (1899-1966), Au-delà de l'offre et de la demande, 1961.

[5] Robert Schuman, Pour l’Europe, 1963.

[6] Pape François, discours devant le Parlement européen, 25 novembre 2014 : http://www.eglise.catholique.fr/sengager-dans-la-societe/leurope/386833-discours-du-pape-francois-au-parlement-europeen/.

 

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